JOHN M. KELLY LIBKAKY
Donated by
The Redemptorists of
the Toronto Province
from the Library Collection of
Holy Redeemer Collège, Windsor
University of
St. Michael's Collège, Toronto
flOLY REDEEMER LIBRARY, WIN^
Jésus mieux connu et plus aimé
dans son Sacerdoce
ii
Jésus mieux connu et plus aimé
dans son Sacerdoce
PREMIERE PARTIE
De la Connaissance de Jésus
le Verbe Incarné
Un volume in- 12 de plus de 300 pages, sur beau papier
vergé à la forme.
Prix : 5 fr. franco, 5. 75 ; étranger, 6 fr.
Approuvé par plusieurs Cardinaux,
Archevêques et Evêques,
et servant d'introduction au présent volume
ainsi qu'à l'ouvrage tout entier.
Pour paraître en 1921 :
TROISIÈME PARTIE
De Jésus dans son état de Victime
M. E. de la CROIX
de la Fraternité Sacerdotale
Jésus mieux connu
et plus aimé
dans son Sacerdoce
DEUXIEME PARTIE
De la Condition de l'Homme-Dieu
DEUXIÈME ÉDITION
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PARIS
MAISON DU BON-PASTEUR
228, Boulevard Péreirc
«920 /£)
5?
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HOLY REDEEMER LJBRAR^JNDSÛR
Note du censeur
Je suis heureux de témoigner qiœ j 'ai lu la seconde
partie de l'ouvrage sur « Jésus mieux connu et plus
aimé dans son Sacerdoce ». Elle m'a paru, comme la
première, de nature à faire du bien aux âmes, par sa
doctrine et l'amour de Jésus qu'elle respire.
Rome, Décembre, 1917
NIHIL OBSTAT
Fr. Thomas -M. Pègues, O. P.
Maître en Théologie.
Censor Delegatus.
IMPRIMATUR
Fr. Albertus Leimdi, O. P.
S. P. Ap. Mag.
TOUS DROITS RÉSERVÉS
LETTRE DE SA SAINTETE PIE XI
a l'auteur de l'Quvrage
Jésus mieux connu et plus aimé
dans son Sacerdoce
SECRÉTAIRERIE D'ETAT Du Vatican, 16 Décembre 1924
DE SA SAINTETÉ
Mon Très Révérend Père,
Le Souverain Pontife a agréé avec une
paternelle bienveillance le filial hommage que
vous Lui avez adressé des trois premiers z>o-
lumes de la collection : « Jésus mieux connu et
plus aimé dans son Sacerdoce ».
Vous avez voulu, dans une noble pensée de
zèle, contribuer à faire connaître davantage
à ses prêtres et à ses fidèles Jésus dans son
Sacerdoce éternel, et c'est la raison d'être de
votre travail.
Dans un premier volume, qui est comme
l'introduction à l'ouvrage tout entier, vous mon-
trez la nécessité et la grandeur, l'importance
et les conditions de la connaissance de Jésus,
Verbe incarné. Votre second livre étudie la per-
sonne adorable du Sauveur, dans le sein de
son Père et dans les phases de sa vie terrestre,
dans son Sacerdoce et son Sacrifice.
Puis c'est la Victime que vous considérez ;
ce sera ensuite le Sacrificateur, et enfin vous
terminerez en montrant, dans l'Eucharistie, le
Prêtre et la Victime dans l'acte du Sacrifice,
puis dans sa gloire.
Sa Sainteté vous félicite des efforts que
x>otre zèle apostolique vous a fait entreprendre
en vue de faire connaître et aimer davantage
Jésus dans son Sacerdoce : n'est-ce pas le cen-
tre de tous les mystères de V Incarnation et de
la Rédemption ?
Le Saint Père, en vous remerciant de votre
hommage, fait des vœux pour que votre traz>ail
porte les heureux fruits que vous désirez, et
vous accorde bien volontiers, comme gage des
faveurs divines, la Bénédiction Apostolique.
Veuillez agréer, mon Très Révérend Père,
ai>ec mes remerciements personnels, pour les
volumes que vous avez bien voulu me desti-
ner, l'assurance de mes sentiments dévoués en
Notre Seigneur.
P. Card. Gasparri
Au T. R. P. Supérieur Général
de la Fraternité Sacerdotale
LETTRES ET APPROBATIONS
Lettre de Son Em. le Cardinal Dubois
Archevêque de Rouen
Mon Révérend Père,
La divine physionomie de Jésus, Souverain Prêtre,
vous captive. Vous avez résolu de la faire mieux con-
naître et mieux aimer. Avec une science éclairée par
la foi et vivifiée par une ardente piété, vous vous en
approchez peu à peu, mettant magnifiquement en relief,
après les beautés de l'Incarnation du Verbe, les condi-
tions de la vie de l'Homme-Dieu.
La même sûreté de doctrine, la même onction péné-
trante et persuasive, se retrouvent dans ce deuxième
volume qui est une étape nouvelle dans l'ascension
continue où se plaît votre âme et où elle entraîne les
nôtres après elle.
Nous ne connaîtrons jamais assez Notre Seigneur ;
nous n'aurons jamais assez pour Lui de charité et de
dévouement ; et c'est faire œuvre éminemment aposto-
lique que d'offrir à l'imitation des Prêtres, dans le
rayonnement de ses perfections et de ses vertus, l'image
si attrayante du Sauveur.
Le charme de vos études, c'est qu'elles émeuvent en
même temps qu'elles éclairent. Votre science — et ce
n'est pas un mince mérite — se « tourne à aimer ».
Continuez donc avec la même méthode et dans le
même esprit vos études si savantes et si pieuses. Cet
encouragement bien sincère vous dit en quelle estime
je tiens votre docte entreprise si bien poursuivie jus-
qu'alors. Puissiez-vous rapidement la mener à bonne fin !
Veuillez agréer, mon Révérend Père, l'expression de
mes sentiments religieusement dévoués en N. S.
f Louis, Card. Dubois
Rouen, 5 Juin 1Ç)UJ Arch. de Rouen
Lettre de Son Em. le Cardinal Mercier
Archevêque de Malines
Mon Révérend Pèke,
J'ai bien reçu vos deux beaux volumes et vous en
remercie vivement. Je n'ai pu que les parcourir, mais
ce premier coup d'œil sur votre œuvre m'a déjà fait
sentir le souffle de piété qui l'anime et me met au cœur
le désir de voir bientôt les volumes où vous nous par-
lerez tout de bon du grand Mystère étudié par vous
avec prédilection, le Sacerdoce de N. S. Jésus-Christ.
Le sujet m'offre d'autant plus d'attraits que, dans une
Retraite prêchée à nos Prêtres en 1917, je m'étais essayé
aussi à parler de l'unique Souverain Prêtre qui daigne
nous associer à son Sacerdoce. J'ai publié la première
partie de cette Retraite dans un volume, « La vie inté-
rieure », que je me fais un plaisir de vous envoyer.
Je prie le Christ Jésus de vous aider à parfaire votre
œuvre ; faites-moi la charité de Lui demander aussi son
aide pour la reprise de mon travail, si, bien entendu, il
peut être de quelque utilité pour sa gloire.
Votre très dévoué in X".
j- D. J. Card. Mercier
Malines. j3 décembre ly/Q Arch. de Malines
Lettre de Monseigneur Chollet
Archevêque de Cambrai
Mon Révérend Père,
Vos deux volumes — fort gracieux et d'une lecture
agréable — me sont parvenus. Merci. C'est clair, c'est
chaud ; cela sort d'un vrai cœur de Prêtre, c'est fait
pour provoquer l'amour de Jésus Prêtre et cela le pro-
voque. Soyez-en cordialement félicité.
f Jean-Arthur
Cambrai. j.~> décembre /<//</ Arch. de Cambrai
Lettre de Monseigneur Ricard
archevêque d'S\uch
Mon Révérend Père,
C'est au jour même où nous célébrons la Conception
Immaculée de la Vierge Marie que m'est parvenu le
gracieux envoi de vos deux volumes sur le Sauveur
Jésus. Je ne saurais trop vous en remercier.
Les suffrages si autorisés et si flatteurs qu'a déjà
mérités votre ouvrage en proclament assez la valeur ;
le mien ne saurait y rien ajouter.
Mais il m'est bien permis de vous féliciter et de vous
remercier pour cette œuvre élevée à la gloire de Jésus
et de son divin Sacerdoce. Vous y avez réuni, dans un
ordre parfait, toutes les considérations qui peuvent le
mieux Le faire connaître et Le faire aimer davantage, en
vous appuyant sur les divins témoignages de la Sainte
Ecriture et sur l'enseignement des Docteurs les plus
éminents.
Je ne sache pas qu'on ait jamais présenté le Sauveur
Jésus dans un cadre aussi beau et aussi riche, et qu'on ait
mieux fouillé les divins trésors qui sont accumulés en Lui.
Quaqd votre œuvre aura reçu les compléments que
vous nous annoncez, vous aussi vous aurez donné votre
Somme, la Somme des grandeurs de Jésus et de son
Sacerdoce. Vous aurez fourni aux Prêtres une mine
féconde pour leurs méditations et pour leur enseigne-
ment. Et les fidèles vous sauront gré d'avoir mis à leur
portée, sous une forme des plus attrayantes et toute
pétrie de piété, la douce et admirable figure de Jésus,
qu'ils n'avaient vue qu'à travers les obscurités et les
indécisions d'une instruction élémentaire trop effacée
de leur mémoire.
Puisse le bon Maître vous bénir et vous récompenser de
cet apostolat, le premier, le plus essentiel des apostolats !
Agréez, je vous prie, avec mes remercîments, l'expres-
sion de mes sentiments dévoués en N. S. Jésus-Christ.
f J. F. Ernest
Auch. le i5 décembre iqiy Arch. d'Auch
Lettre de Monseigneur Castellan
•Archevêque de Chambéry
Mon Révérend Père,
Je lis avec délices et édification votre second volume.
Il est si bon de rencontrer la théologie, revêtue d'une
piété vraiment affective. La clarté de votre style et de
votre exposition ajoute aussi beaucoup au charme de
cette lecture. J'ai commencé par le second. Mais je lirai
le premier, en attendant le troisième et je les ferai
recommander. Ils méritent d'être connus par les âmes
religieuses, non moins que par les Prêtres.
Veuillez agréer, Vénéré Père, l'expression de mes
sentiments très respectueux.
■J- Dominique
Chambéry, 21 décembre fp/p Arch. de Chambéry
Lettre de Monseigneur Levasse
Evêque d'Oran
Mon Très Révérend Père,
Il n'est pas besoin de feuilleter longtemps vo^re livre
pour s'apercevoir qu'on a entre les mains une œuvre
très sérieuse, fruit d'une doctrine sûre, approfondie,
fécondée par de longues méditations et, comme on dit
aujourd'hui, « vécue ».
Dieu vous a en effet accordé la grâce d'agir avant
d'écrire, à l'imitation de Celui dont il est dit : cœpit
facerc et docere. Votre œuvre de la Fraternité Sacer-
dotale est si noble, si belle, si utile ! Elle était si haute-
ment appréciée par le Souverain Pontife Pie X ! Il n'est
pas étonnant qu'elle vous ait si bien préparé à écrire
l'ouvrage, visiblement inspiré du plus pur esprit sacer-
dotal, dont vous nous donnez aujourd'hui les prémices.
Veuillez agréer l'expression de mes bien sincères féli-
citations et de mes sentiments les plus respectueux.
f Christophe-Louis
Oran. 3o décembre i <> i .> Evêque d'Oran
Lettre de Monseigneur de Durfort
Evêque de Poitiers
Mon Révérend Père,
Je vous remercie de l'envoi de votre ouvrage sur le Sa-
cerdoce de Notre Seigneur. Je serai heureux d'y puiser
un accroissement d'amour pour Celui qui est le grand
méconnu de la plupart et qui est trop peu étudié par
ceux-là même dont II a daigné faire d'autres Lui-même !
« Jésus mieux connu, plus aimé! » Ce sera le remède
à l'esprit naturel qui préside à la vie d'un si grand
nombre. Vous avez donc fait une belle œuvre, en écri-
vant vos pages très substantielles. Je forme le vœu de les
voir entre bien des mains. Je tâcherai d'y contribuer en
les faisant connaître.
Agréez, je vous prie, mon Révérend Père, mes hom-
mages respectueux.
f Olivier-Marie
Poitiers, 24 décembre tgig Evêque de Poitiers
Lettre de Monseigneur Péchenard
Evêque de Soissons
Mon Révérend Père,
La connaissance encore trop sommaire que j'ai prise
des deux premiers volumes de votre ouvrage sur le
Sacerdoce de Jésus, a suffi pour me montrer l'infinie
richesse du sujet que vous abordez, la manière neuve
et originale dont vous l'envisagez et surtout i'amour pé-
nétrant qui inspire votre pensée et dirige votre plume.
Je ne doute pas que cet ouvrage ne contribue beaucoup
à faire mieux connaître aux Prêtres et surtout à faire
mieux aimer Celui qu'ils ont mission d'annoncer et dont
ils tiennent la place.
Agréez, mon Révérend Père, l'expression de mes sen-
timents de vénération et de respectueuse gratitude.
f Pierre-Louis
Soissons, 11 décembre 1919 Evêque de Soissons
A MARIE
la divine Mère de Jésus
le Souverain Prêtre
et la Reine du Clergé
Dans un esprit de souverain respect
et de filiale tendresse
nous dédions ce deuxième volume
à Marie
qui par sa maternité divine
a été unie étroitement au Sacerdoce
de Jésus son adorable Fils
et a coopéré ineffablement
à son suprême Sacrifice
par l'immolation sur le Calvaire
de l'unique et éternelle Victime
Nous l'offrons également
à Marie
la Reine et la Mère des Prêtres
à qui ont été confiées
dans la personne du disciple bien-aimé
toutes les âmes sacerdotales
afin qu'Elle leur révèle Jésus
l'unique Prêtre de l'unique Sacerdoce
qu'Elle les remplisse de son esprit
les embrase de son amour
et les consomme dans la sainteté
de son ineffable et éternelle union
INTRODUCTION
Jésus est la manifestation vivante de la Divi-
nité dans l'humanité. Il est le don suprême de la
charité divine pour les hommes. Il suffit de Le
contempler pour pressentir les perfections infi-
nies de Dieu, et il n'y a qu'à mettre la main
sur son Cœur pour comprendre, à ses batte-
ments, l'amour immense qui le presse et qui en
fait la Victime expiatrice pour le salut du genre
humain.
Sorti du sein de Dieu pour apporter la vie au
monde, Il apparaît comme le divin flambeau
qui illumine les intelligences, le feu divin qui
brûle les cœurs, la pureté immaculée qui purifie
les âmes et les rend au ciel. Dieu, maintenant
que le Verbe s'est fait chair, pour venir jusqu'à
nous, passera par son Fils, et les hommes, pour
s'élever jusqu'à Dieu, devront avoir recours à
Celui qui s'est fait leur Sauveur.
Jésus nous enseigne Lui-même cette impor-
tante vérité, quand 11 dit : « Dieu a tant aimé
le monde qu'il lui a donné son Fils unique, afin
que tout homme qui croit en Lui ne périsse
4 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEV
point, mais qu'il ait la vie éternelle*. » Passage
sublime, paroles gui recèlent le secret des mys-
tères de V insondable Trinité! Enseignement
solennel qui nous découvre l'origine éternelle
de Jésus, son essence divine, son Incarnation,
sa mission rédemptrice !
Pour connaître la Divinité, il nous faut donc
connaître Jésus ; pour être sauvé, il nous faut
donc croire en Lui. Nous ne pouvons considérer
le Père, sans avoir en même temps une notion
exacte du Fils ; pas plus que nous ne pouvons
prétendre à la vie éternelle et bienheureuse, si
nous ne professons une foi absolue en la Divinité
de Jésus, en la réalité de son Humanité sainte,
en sa mission, en ses paroles et en l'efficacité de
son Sacrifice.
Ce qui revient à dire que la connaissance de
Jésus est la plus nécessaire, la plus sublime, la
plus efficace, puisqu'elle est la science des Mys-
tères de Dieu et de notre salut éternel.
Il est souverainement important d'appuyer
sur cette vérité essentielle et indiscutable ; non
seulement parce qu'elle est lumineuse et conso-
lante en elle-même, mais encore parce qu'elle
explique l'insistance que nous mettons à donner
en tout à Jésus la première place, dans nos pen-
1 Jean, m, 16.
INTRODUCTION 3
sées comme dans nos affections, dans nos études
comme dans nos lectures, dans nos recherches
de la z>érité comme dans nos désirs de perfection
et nos aspirations d'éternité.
Jésus doit devenir pour nous un compagnon
inséparable de notre pèlerinage sur cette terre,
un ami qu'on consulte, un confident en qui on
se repose, un maître quon écoute, un Dieu quon
adore et quon contemple, un Sauveur qu'on
bénit et quon aime, un Tout qui nous soit un
centre de vérité, de vie, d'amour et d'union.
Jésus ne peut être tout cela pour nous, que si
nous Le connaissons assez pour Le préférer à
tout le reste, et si la science que nous avons de
Lui ravive constamment dans notre cœur le
désir de Le connaître toujours mieux pour L'ai-
mer davantage.
C'est pourquoi, dans un premier volume, nous
avons parlé longuement de l'obligation capi-
tale, qui s'impose à tous, de faire de Jésus le
sujet habituel et constant de ses études, de ses
méditations et de ses lectures; nous avons
indiqué l'esprit et l'intention qui doivent nous
guider dans des travaux et des considérations
d'une si haute importance ; et enfin, nous avons
posé les règles et donné les conditions d'une
étude sérieuse, pratique et fructueuse de Jésus.
6 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
Dans le présent volume, nous abordons l'étude
directe et personnelle de Jésus. Aidé de toutes
les considérations que nous avons faites précé-
demment, nous pénétrons en quelque sorte en
Jésus, pour Le contempler en Lui-même et pour
L'étudier dans sa condition d' Homme- Dieu.
Le Verbe Incarné vient de Dieu, Il est le Fils
unique du Père, Dieu, éternel et parfait comme
lui. Sans cesser d'être ce qu'il est de toute éter-
nité, Il se fait homme, Il s'unit hypostatique-
ment et indissolublement la nature humaine
qu'il élève ainsi jusqu'à la dignité de la Divi-
nité, au point que les mêmes honneurs et la
même adoration sont dûs aux deux natures
unies, en Jésus, en l'unité de Personne.
Cette union ineffable néanmoins ne détruit
point ni ne confond l'essence des deux natures,
de sorte que l'Humanité en Jésus est et restera
éternellement inférieure à sa Divinité : ce qui
constitue l'humiliation suprême du Mystère de
l'Incarnation, et ce contraste sublime et ado-
rable de Dieu et de l'homme, du Créateur et de
la créature dans la même divine Personne.
Venu pour vivre parmi les hommes, Jésus pas-
sera par les divers états communs à toute exis-
tence humaine, et 11 restera pour tous le modèle
parfait et achevé de toutes les vertus.
Son œuvre ne sera complète ici-bas, que lors-
INTRODUCTION 7
qu'il aura accompli toutes les volontés de son
divin Père. La mission qu'il en a reçue Le con-
duira jusqu'au Calvaire ; mais avant de verser
tout son Sang dans son dernier Sacrifice, Il
aura longtemps imploré la commisération de
son Père en faveur des hommes pécheurs, et 11 se
sera offert toute sa vie, en une oblation sublime,
à la justice divine, pour en obtenir le pardon
plénier de l'humanité coupable. Puis, s' adres-
sant aux hommes qu'il est venu sauver, Il les
instruira avec une charité inlassable, et ses
enseignements préludant à son Immolation, Il
laissera au monde, sacré et scellé de son Sang,
tout un code de doctrine divine.
A ces divers aspects de la mission de Jésus
correspondent autant de caractères, dont l'étude
si pleine d'attraits peut nous donner de notre
divin Maître une connaissance plus précise et
plus profonde. Nous en avons fait l'objet d'un
chapitre spécial, tant à cause de l'importance
du sujet, que pour donner à chaque caractère
en Jésus une i>aleur proportionnée à la mission
correspondante.
C'est ainsi que nous nous acheminons natu-
rellement vers une connaissance approfondie du
Sacerdoce de Jésus. Tout dans la vie de Jésus
est divinement harmonisé. Il naît, et déjà 11
8 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
s'offre en Victime ; Il vit, et son offrande se con-
tinue sans interruption ; Il meurt, et son oblation
se transforme en immolation. Le sacrifice est
complet, mais pour le préparer comme pour
l'offrir et le consommer, il faut l'office d'un
Prêtre, d'un Prêtre grand et saint comme la
Victime, d'un Prêtre sorti du sein de Dieu
comme l'Hostie de son sublime Sacrifice.
Jésus est donc avant tout Prêtre, comme 11
est avant tout Victime; et, de même que son
Sacrifice sur le Calvaire met le sceau éternel à
son essentielle mission dans l'humanité, ainsi
son divin Sacerdoce parfait, dans l'exercice
d'une puissance sacrificatrice infinie, i 'obla-
tion de l'auguste Victime dans une suprême
immolation.
Aucun caractère n'est donc plus essentiel en
Jésus que celui de son Sacerdoce, puisque ce
n'est qu'en tant que Prêtre qu'il peut s'offrir en
Sacrifice, et accomplir par là sa divine mission.
Toute l'étude que nous faisons de Jésus, dans
ce volume, a pour but d'appuyer cette vérité et
de la mettre en évidence. En effet, avant de
traiter directement de Jésus-Prêtre, il est néces-
saire de connaître tout ce qui a trait à la divine
Personne de notre adorable Sauveur. Et c'est
quand nous aurons de Jésus, comme Dieu et
comme Homme, une connaissance éclairée, que
INTRODUCTION 9
nous pourrons mieux comprendre les sublimités
et les nécessités de son Sacerdoce.
Nous avons suivi, dans le développement des
multiples considérations contenues dans ce vo-
lume, les règles que nous avons prescrites dans
la première partie de cet ouvrage. Nous nous
sommes efforcé d'être simple dans nos exposés
et de nous adresser au cœur tout autant qu'à
l'esprit, afin de porter les âmes à l'amour en
même temps qu'à la connaissance de Jésus.
Nous n'avons pas craint de multiplier les cita-
tions au bas des pages, en les puisant toutefois
presque uniquement dans le Saint Evangile, les
Epîtres et Saint Thomas. Notre manuscrit était
déjà entièrement composé quand nous avons
songé à en appuyer la doctrine sur l'Ecriture
et l 'autorité du Docteur angélique ; mais nous
nous sommes efforcé de rendre ce travail aussi
complet que possible. Le lecteur pourra ainsi re-
courir à volonté à ces notes vraiment précieuses
en raison des sources où elles ont été puisées.
Toutes les citations sont en français, afin qu'elles
puissent être comprises des âmes pieuses qui
seront ainsi facilement initiées aux sublimités
de la théologie dogmatique et ascétique.
Il ne nous reste plus qu 'un i>œu à exprimer, et
ce vœu est en même temps une humble prière
10 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
que nous adressons à Jésus, dont nous avons eu
V inestimable bonheur de parler dans le cours de
notre travail : c'est que tous ceux qui liront ce
volume le fassent avec un vif désir de mieux
connaître Jésus, afin de donner à leur amour un
fondement plus solide et une science plus éclai-
rée. Et, pour que la science suréminente de Jésus
pénètre plus profondément dans leur esprit et
dans leur cœur, qu'ils se purifient sans cesse
et qu'ils donnent ainsi à leur âme cette clair-
voyance que seuls possèdent les cœurs purs.
Quand il s'agit de pénétrer en Jésus, pour en
approfondir les perfections infinies, il faut le
faire avec un cœur limpide et une âme de cristal.
Nous osons recommander à nos chers lecteurs
de ne pas lire ces pages avec empressement,
mais plutôt avec réflexion. Les sujets qui y sont
traités exigeront parfois une attention plus
grande ; si on succombait à la tentation de
passer rapidement, on pourrait se priver d'une
notion de plus sur la Personne adorable de
Jésus, et l'on perdrait ainsi une partie précieuse
du fruit de sa lecture.
Qu'on ne craigne pas, au contraire, de revenir
plusieurs fois sur les mêmes passages, soit pour
mieux s'en pénétrer, soit pour comprendre des
choses que l'on n'aura pas suffisamment saisies
INTRODUCTION 1 1
à une première lecture. Il n 'en est point de la
science de Jésus comme des autres sciences;
elle est la vraie science de l'éternité, et à elle
seule elle suffit. L'âme ne peut donc jamais s'y
adonner avec trop d'ardeur, dût-elle pour cela
sacrifier d'autres études accessoires, même de
spiritualité, pour concentrer tous ses efforts sur
l'étude et la connaissance de Jésus.
Que d'âmes monteraient plus haut et plus vite
dans la perfection, si elles savaient faire de
Jésus l'unique objectif de leur vie, si elles sim-
plifiaient davantage leur spiritualité et si elles
faisaient consister leur vertu surtout à contem-
pler Jésus, à L'imiter et à vivre avec Lui dans
une intimité plus grande de pensées, de senti-
ments et de volonté !
Puissent ces pages, écrites avec amour pour
l'unique gloire de Jésus le Souverain Prêtre,
révéler aux âmes ce tendre et divin Maître, les
embraser de son amour et les faire vivre abon-
damment de sa vie !
Daigne Marie, la tendre Mère de tous ceux qui
aiment Jésus, les agréer en hommage de filiale
affection, les bénir et les rendre fécondes !
Rome, en la Fête de l'Immaculée Conception.
8 Décembre 1918
Marie Eugène de la Croix
PRELIMINAIRES
« Dieu nous a parlé par son Fils, la splendeur de sa gloire et
l'empreinte de sa substance, lequel, en entrant dans le
monde dit : Vous n'avez plus voulu des sacrifices anciens,
vous m'avez formé un corps, me voici.
« Jésus a dû en toutes choses être rendu semblable à ses
frères, afin de devenir un pontife miséricordieux. "Mais il
ne s'est point arrogé à lui-même la dignité de pontife ;
il l'a reçue de celui qui lui a dit : Tu es mon Fils, je t'ai
engendré aujourd'hui.
« Le Seigneur l'a juré ; la parole du serment institue Jésus,
le Fils éternellement parfait, pontife pour l'éternité.
« Tout pontife étant établi pour offrir des dons et des vic-
times, Jésus s'est offert lui-même, pour abolir le péché
par son sacrifice, et il a souffert la croix, méprisant
l'ignominie.
« Mais celui qui avait été abaissé pour un peu de temps au-
dessous des anges, Jésus, nous le voyons, à cause de ses
souffrances et de sa mort, après avoir opéré la purifica-
tion des péchés, entrer dans le sanctuaire du ciel avec
son propre sang et s'asseoir à la droite de la Majesté, au
plus haut des cieux.
« Ayant un grand pontife, Jésus, le Fils de Dieu, qui a péné-
tré dans les cieux comme précurseur pour nous et média-
teur du nouveau testament, demeurons fermes dans notre
foi et approchons-nous avec assurance du trône de la
grâce, afin d'obtenir miséricorde de Celui qui est devenu,
en vertu de la mort qu'il a soufferte pour le rachat de nos
prévarications, la cause du salut éternel. »
(Tiré de l'Epîtr» sux Hébreux.)
Nous avons eu le bonheur, dans la première
Partie de cet ouvrage, de traiter de la connais-
sance de Jésus en général : de son importance
capitale ; de la nécessité absolue pour nous de
nous livrer à cette étude ; de l'amour que nous
devons apporter à acquérir cette science surémi-
nente, la plus belle et la plus douce qu'il y ait sur
terre, puisqu'elle est la science même de l'éternité
bienheureuse1: de l'esprit qui doit nous guider
dans nos travaux assidus ; et enfin des conditions
nécessaires pour assurer le fruit de nos études et
de nos contemplations.
Il était naturel de commencer par donner de
Jésus un aperçu d'ensemble qui nous attirât vers
ce divin Maître, et par faire ressortir les relations
essentielles qui nous unissent à Lui tant pour sa
gloire que pour notre propre sanctification.
Il nous est impossible, après les considérations
antérieures, de ne pas mieux comprendre la place
que la connaissance réfléchie et méditée de Jésus
doit tenir dans notre vie, et par conséquent de
rester dans une certaine indifférence à l'égard de
1 « La vie éternelle consiste à vous connaître, vous, seul vrai
Dieu, et Celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ. » Jean,
xvii, 3.
PRÉLIMINAIRES l5
ce devoir capital, sans une réelle infidélité. Jésus
disait, pendant sa vie, que parce qu'il était venu
dans le monde, on ne pouvait être excusable de
ne Le point connaître '. Nous osons dire la même
chose aux âmes qui ont lu attentivement notre
premier volume : elles ne peuvent pas se désin-
téresser de l'étude de Jésus. Que ce soit par des
lectures, des méditations ou des études propre-
ment dites, elles sont tenues, maintenant qu'elles
ont plus de lumières, de chercher à avoir de
Jésus, de ses mystères, de ses enseignements, de
sa vie et de sa mort, de son Sacerdoce, de son Eu-
charistie et de sa gloire, des notions plus exactes
et une connaissance toujours plus grande.
Et si elles se rappellent bien tout ce que nous
avons dit, elles aimeront l'accomplissement de ce
devoir, elles reviendront avec joie à Jésus, elles
trouveront leur bonheur à converser avec Lui et
elles n'auront pas de plus douce ambition que
celle de devenir instruites dans la science divine
de Jésus.
C'est pour les aider davantage à réaliser leur
pieux dessein, que nous allons poursuivre nos
considérations. En étudiant les conditions intrin-
1 « Si je n'étais pas venu, et si je ne leur avais pas parlé, ils
n'auraient point de péché ; mais maintenant ils n'ont point
d'excuse de leur péché, » Jean, xv, 22
l6 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEL'
sèques de l'Homme-Dieu, nous entrerons plus
profondément dans notre sujet. Il nous faut ar-
river, avec la grâce de Jésus et autant qu'il est
donné à notre grande fragilité, à avoir de Jésus
la connaissance la plus parfaite possible. C'est en
L'étudiant en Lui-même, en pénétrant dans ce
Saint des saints, en cherchant à approfondir avec
humilité et amour cet océan infini de mystères,
de perfections et de charité, que nous parvien-
drons à dissiper les ombres qui nous voilent ces
secrets divins et que nous pourrons entrevoir,
dans une lumière plus vive et une beauté plus
attrayante, ce Jésus, la gloire et la félicité des
cieux, qui daigne déjà dès ici-bas se révéler avec
tant de bonté à nos âmes ravies.
Nous considérerons en Jésus l'union ineffable
qui existe entre sa nature divine et sa nature
humaine dans l'unité de Personne ; et nous ver-
rons, d'une part, que Dieu, en se faisant Homme,
n'a rien perdu de sa Divinité, dès lors : de ses
perfections infinies, de ses attributs essentiels,
de ses droits à l'adoration et à l'amour de ses
créatures ; d'autre part, que Jésus, en s'unissant
la nature humaine, l'a élevée en Lui à une dignité
divine et qu'il se l'est associée pour l'éternité.
Jésus, Homme-Dieu, doit donc être étudié sous
ses deux aspects divin et humain ; les deux na-
PRELIMINAIRES 17
tures, en Lui, subsistant en la même adorable
Personne, nous Lui devons les mêmes hommages
comme Dieu et comme Homme.
Jésus venant ici-bas remplir une mission don-
née par son divin Père, tout est harmonisé dans
sa vie vers ce but suprême. Il pose des actes,
prononce des paroles, révèle des vérités, accom-
plit des merveilles, dont la valeur se calcule
d'après leurs relations plus ou moins intimes et
directes avec l'accomplissement de sa mission. Il
s'ensuit qu'il y a un certain ordre à établir dans
l'importance des faits, comme il y a une diffé-
rence à mettre dans les caractères qui constituent
la mission de Jésus.
C'est en développant ces pensées que nous
nous acheminerons davantage vers l'étude prin-
cipale que nous avons en vue : le Sacerdoce
en Jésus. Quand nous aurons de Jésus, Verbe
Incarné, Dieu-Homme, Sauveur et Rédempteur,
une notion juste et nette, nous aurons une intel-
ligence plus grande et plus exacte de sa mission,
de la fin qu'il y poursuit et des moyens qu'il
emploie pour l'accomplir ; et, dès lors, nous
serons mieux en mesure de saisir la grandeur
infinie de son Sacrifice, ainsi que la sublimité et
la puissance divine de son Sacerdoce qui est
18 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
l'agent principal de son immolation suprême1.
Plus nous connaîtrons Jésus sous ses divers
aspects, et plus nous apprécierons ensuite son
caractère sacerdotal. La connaissance que nous
devons en avoir ne saurait être complète sans
celle de son Sacerdoce ; de même que son Sacer-
doce ne pourrait être bien compris que si nous
connaissons suffisamment Jésus en Lui-même et
dans la divine mission qu'il est venu accomplir
sur la terre.
Cette pensée suffit pour nous exciter à étudier
Jésus avec plus d'ardeur et pour nous consacrer
avec amour à Le mieux connaître dans sa condi-
tion d'Homme- Dieu. Ravivons notre esprit de
1 Le Sacerdoce, en Jésus, est non seulement inséparable de
son Sacrifice, mais il opère directement l'immolation de la Vic-
time et lui donne son efficacité. Cette action directe et nécessaire
du Sacerdoce de Jésus dans l'accomplissement final de la mission
du Verbe Incarné sur cette terre, n'est ni une exagération de
langage ni une opinion douteuse, mais elle repose sur les carac-
tères essentiels du Fils de Dieu fait Homme, constitué à la fois
Prêtre et Victime pour opérer d'un commun accord le salut du
genre humain. Saint Thomas est sur ce point très explicite :
« Puisque la grâce de la justification, dit-il, nous a été accordée
par la vertu du Christ et que le Christ a pleinement satisfait
pour nous, il est certain que son Sacerdoce a eu plein pouvoir
pour expier les péchés. » S. Tho.m., III p., q. 22, a. 3.
Et il ajoute : « Quoique le Christ n'ait pas été prêtre comme
Dieu, mais comme homme, ce fut cependant une seule et même
personne qui fut prêtre et Dieu. C 'est pourquoi, selon que son
humanité opérait en vertu de sa divinité, ce Sacrifice était le
plus efficace pour effacer les péchés. » Ibid., ad 1.
PRÉLIMINAIRES 19
foi et notre désir d'acquérir la science divine de
Jésus. Supplions Jésus de se révéler à notre âme.
Appelons à notre secours la Vierge Marie, afin
qu'elle nous donne l'intelligence de ce Jésus qui
s'est fait son Fils et qu'elle ne cesse de contem-
pler à découvert dans l'éternelle vision de la
vérité et de l'amour.
CHAPITRE PREMIER
Des deux natures
et de l'unité de Personne
en Jésus
CHAPITRE PREMIER
Des deux natures
et de l'unité de Personne en Jésus
« Ces choses ont été écrites pour
que vous croyiez que Jésus est le
Christ, Fils de Dieu, et qu'en croyant
vous ayez la vie en son nom. »
Jean. XX, 51.
Le sujet que nous abordons tient à l'essence
même du christianisme, il est le dogme fonda-
mental sur lequel viennent s'appuyer tous les
autres1. Si Jésus n'était pas Dieu, Il ne serait
1 Saint Thomas appelle à bon droit le mystère de l'Incarnation
la plus grande des merveilles de Dieu. « De toutes les œuvres
divines, c'est le mystère qui surpasse le plus la raison ; car on
ne saurait concevoir aucun fait divin plus merveilleux que
celui-ci : qu'un vrai Dieu, Fils de Dieu, devienne un homme
véritable. Et comme c'est la plus grande de toutes les mer-
veilles, il s'ensuit que toutes les autres merveilles ont pour but
de faire croire à celle-ci, qui les surpasse toutes. » S. Thom.,
Contr. Gent., L. 4, c. 27.
« Si l'on considère avec attention et piété le mystère de l'In-
carnation, dit-il plus loin, on y trouvera une telle profondeur
de sagesse, que nulle intelligence humaine n'y pourra atteindre,
selon cette parole de l'Apôtre (I Cor., i, 25) : « Il y a plus de
sagesse dans la folie de Dieu que chez les hommes. » Aussi
24 DE LA CONDI1IOIS. DE L HOMME-DIEU
pas notre Sauveur; s'il n'était pas Homme, Il
ne pourrait être la Victime pour nos péchés.
S'il n'était pas à la fois Dieu et Homme, ses
mérites n'auraient point une valeur infinie ; car,
n'étant que Dieu II n'aurait pu mériter, n'étant
qu'Homme ses mérites n'auraient eu qu'une va-
leur relative et limitée. Or, il fallait pour nous
sauver une expiation égale à l'offense, et l'offense
étant infinie, en tant qu'elle était une offense
faite à Dieu, la satisfaction devait l'être aussi,
sans quoi il n'y aurait pas eu compensation par-
faite entre la sainteté de Dieu outragée et la
réparation faite à cette même sainteté ; il s'ensuit
que seul un Dieu fait Homme pouvait sauver le
genre humain. Il fallait qu'il fût Dieu pour satis-
faire à la justice divine, il fallait qu'il fût Homme
pour pouvoir souffrir et mourir '.
Cette simple considération jette déjà sur Jésus
un jour lumineux. Nous ne pouvons oublier qu'il
est Dieu, bien que sa Divinité soit voilée par son
humanité ; nous ne devons point ignorer qu'il
est vraiment Homme, bien que son humanité
soit unie à la Divinité.
quiconque médite pieusement ce mystère y découvre sans cesse
des raisons de plus en plus admirables. » Ibid., c. 5.J.
1 « C'est pourquoi, de même que les enfants ont en partage la
chair et le sang, de même Jésus a participé à notre chair et à
notre sang, afin que, par la mort, il détruisît celui qui avait
l'empire de la mort, c'est-à-dire le diable. » Hébr., h, 14.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JESUS 23
Lorsque nous Le verrons parler ou agir, nous
saurons que c'est Dieu qui parle ou agit, et nous
tomberons à genoux dans l'adoration devant la
Majesté divine. Lorsque la Divinité en Lui se
manifestera d'une manière quelconque, nous
reconnaîtrons qu'elle n'agit que par le ministère
de son Humanité, et nous adorerons de nou-
veau la Sagesse et la Puissance divines qui ont
su ainsi allier deux extrêmes dans une aussi
sublime unité.
C'est à genoux qu'il faudrait écrire sur ce Mys-
tère adorable, chaque mot devant être un acte de
foi, d'adoration et d'amour envers ce Dieu fait
Homme qui a nom Jésus et devant lequel tout
genou fléchit, au ciel, sur la terre et dans les
enfers1. Du moins, ne voulons-nous rien dire
qu'avec un souverain respect et un amour re-
connaissant pour Celui qui nous accorde la grâce
de parler de Lui, et Le supplions-nous de donner
à ces humbles pages la clarté qui rend la vérité
intelligible et la fécondité qui la fait fructifier
dans les cœurs.
Tout en donnant sur cet important sujet de
1 « Le Christ s'est humilié lui-même... il s'est fait obéissant
jusqu'à la mort et la mort de la croix. C'est pourquoi Dieu l'a
exalté et lui a donné un nom au-dessus de tout nom, afin qu'au
nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur la terre et dans
les enfers. » Phil., ii, 10.
26 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
l'Union Hypostatique les notions essentielles,
nous ne nous étendrons point néanmoins trop
longuement. Outre qu'il n'est pas ici question de
faire un traité de théologie, nous ne devons point
perdre de vue le plan général de cet ouvrage,
qui est de nous faire arriver, par des connais-
sances successives, jusqu'à l'intelligence com-
plète du Sacerdoce de Jésus. Or, il nous reste un
long chemin à parcourir ; et c'est pourquoi, en
abordant ce sujet inépuisable en considérations,
nous nous restreindrons à ce qui peut concourir
plus directement au but que nous nous sommes
proposé.
I. — Jésus est Dieu:
ses œuvres le prouvent
Jésus était venu demeurer parmi les hommes
pour vivre de leur vie et pour pouvoir, par là,
leur faire plus de bien '. Il fallait donc qu'il leur
apparût comme l'un d'eux, et c'est pourquoi
1 « Ce n'est pas aux anges qu'il vient en aide, mais il vient
en aide à la race d'Abraham. C'est pourquoi il a dû en toutes
choses être rendu semblable à ses frères, afin de devenir un
pontife miséricordieux et fidèle dans le service de Dieu, pour
expier les péchés du peuple. Car c'est par les souffrances et les
humiliations qu'il a lui-même subies qu'il peut secourir ceux qui
sont tentés. » Hébr., ii, 16-1S.
DEL'X NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 27
Jésus mène pendant trente ans une vie ordi-
naire, sans éclat, humble et pauvre comme la
majorité des vies humaines l. Dans l'ensemble
de sa vie, rien d'extraordinaire ne paraît ni ne
frappe ; sa Divinité est tellement voilée, que rien
n'en transpire au dehors.
Cet état humble et modeste entrait dans les
desseins de Jésus venant enseigner aux hommes
toutes les vertus ; néanmoins, il ne pouvait du-
rer, non pas que le Verbe Incarné ne s'en fût
point contenté, Lui qui avait choisi librement et
volontairement pour compagnes l'humiliation et
la souffrance, mais parce qu'il avait une mission
qu'il ne pouvait accomplir qu'en manifestant sa
Divinité. Il voulait bien montrer aux hommes
qu'il était leur frère, mais II voulait aussi leur
prouver qu'il était leur Dieu.
S'il eût toujours vécu pauvre et ignoré, Il au-
rait pu quand même sauver les hommes, mais II
ne les aurait pas enseignés. S'il fût mort dans
l'ombre et le secret, sa mort eût eu la même
efficacité intrinsèque, mais Jésus n'ayant point
été connu comme Dieu, l'humanité n'aurait pas
vu en Lui son Sauveur.
Autant donc il était utile aux âmes que Jésus
1 « Il s'est anéanti jusqu'à prendre la nature de l'esclave. Il
s'est fait en tout semblable aux hommes ; 11 a revêtu tous les
caractères de l'homme. » Phil., ii, 6, 7.
28 DE LA CONDITION DE l'hOMME-OIEU
donnât l'exemple de toutes les vertus dans
l'humble condition d'une vie obscure et ca-
chée, autant il était nécessaire qu'il se révélât
au monde pour donner à sa mission le carac-
tère qui lui convenait '. Venu du ciel pour en
rapprendre le chemin aux hommes qui l'avaient
oublié, Il devait leur manifester sa divine ori-
gine -. Entré dans l'humanité pour l'unir plus
1 Le Docteur angélique, en ses divers écrits, donne de nom-
breux motifs de l'Incarnation du Verbe ; il en est plusieurs qui
se rapportent directement aux idées que nous exprimons ici ;
nous les citerons à mesure pour l'édification du lecteur.
« Nous sommes attirés à la vertu, dit Saint Thomas, par les
exhortations et les exemples ; et les exemples et les exhortations
d'une personne nous portent d'autant plus efficacement à pra-
tiquer la vertu, que nous sommes plus affermis dans la bonne
opinion que nous en avons. L'homme avait donc nécessaire-
ment besoin, pour être confirmé dans la vertu, de recevoir de
Dieu fait homme des préceptes et des exemples de vertu. C'est
pourquoi le Seigneur lui-même nous dit (Jean, xiii, 15) : « Je
vous ai donné l'exemple, afin que vous agissiez comme j'ai agi
à votre égard. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 54.
2 « Comme l'homme s'était éloigné des choses spirituelles et
s'était livré tout entier aux choses corporelles, auxquelles il
n'aurait pu lui-même s'arracher pour revenir à Dieu, la sagesse
divine qui avait créé l'homme, en prenant la nature corporelle,
visita l'homme engourdi dans les choses corporelles, afin de le
ramener aux choses spirituelles par les mystères de son corps. »
S. Thom., Op. 2, c. 2i3.
« Aussi, lisons-nous ailleurs, nous voyons que, par suite de
l'Incarnation de Dieu, les hommes renonçant en grande partie
au culte des anges, des démons et des créatures de tout genre,
méprisant même les voluptés sensuelles et tout ce qui est ma-
tière, se sont consacrés exclusivement au culte de Dieu, en qui
seul ils attendent la réalisation complète du bonheur, confor-
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 2q
étroitement à la Divinité, Il devait prouver qu'il
avait la puissance divine pour opérer une œuvre
aussi sublime1. Voulant enseigner au monde les
secrets cachés dans le sein de l'adorable Trinité,
Il devait chercher à donner à sa parole l'autorité
suprême capable d'appuyer une doctrine aussi
élevée2. Résolu de passer par toutes les ignomi-
mément à cet avertissement de l'Apôtre (Col., ni, 12) : « Cher-
chez ce qui est dans le ciel, où le Christ est assis à la droite de
Dieu ; ayez du goût pour ce qui est dans le ciel, et non pour ce
qui est sur la terre. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 54.
1 « Dieu a donné par là à l'homme une sorte d'exemple de
cette heureuse union qui existera, par l'opération de l'intellect,
entre l'intellect créé et l'esprit incréé. Il n'est plus incroyable,
en effet, que l'esprit de la créature puisse être uni à Dieu par
la vision de son essence, depuis que Dieu s'est uni à l'homme
en se revêtant de sa nature. » S. Thom., Op. 2, c. 21 3.
Dans un autre ouvrage, Saint Thomas, formulant plus expres-
sément l'objection de la quasi impossibilité de l'union étroite de
l'homme avec Dieu, y répond victorieusement par le fait du
mystère de l'Incarnation. « On pourrait s'imaginer, dit-il, qu'il
ne sera jamais possible à l'homme d'arriver à être dans une
condition telle que son intelligence s'unisse immédiatement à
l'essence divine elle-même, de la même manière que l'intelligence
à l'objet intelligible, à cause de la distance incommensurable
des natures. Mais, dès lors que Dieu a voulu s'unir personnel-
lement la nature humaine, cela prouve à l'homme avec la
plus entière évidence qu'il peut s'unir à Dieu par son intelli-
gence en le voyant immédiatement. » S. Thom., Contr. Gent.,
L. 4, c. 54.
2 « Afin que le genre humain tout entier pût jouir de la vraie
connaissance de Dieu, Dieu le Père a envoyé dans le monde le
Verbe, génération unique de sa puissance, pour initier le monde
entier à la vraie connaissance du nom de Dieu ; et Notre
Seigneur a, en effet, commencé cette œuvre dans ses disciples,
30 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
nies et de donner son Sang pour le salut du
genre humain1, il devait tout d'abord établir soli-
dement la foi en sa Divinité, sous peine de voir
sombrer son œuvre dans le doute et l'incrédulité.
Pour arriver à cette fin, Jésus n'était pas à
court de moyens. Il Lui eût suffi, il est vrai, de
suivant ces paroles de Saint Jean (xvii, 6) : « J'ai manifesté votre
nom aux hommes, que vous m'avez donnés du milieu du monde. »
Et son intention ne se bornait pas à eux seuls dans cette diffu-
sion de lumière ; mais il voulait qu'ils la répandissent dans le
monde entier. C'est pourquoi il ajoute (Ibid., 21) : « Afin que le
monde croie que vous m'avez envoyé. » S. Thom., Op. 2, c. 8.
1 « La fin pour laquelle le Verbe de Dieu a revêtu la nature
humaine, est le salut et la réparation de cette même nature. »
S. Thom., Op. 2, c. 2i3.
Dans sa Somme théologique, le Docteur angélique démontre
pourquoi le Verbe Incarné est directement et personnellement
notre Rédempteur ; nous n'en citerons qu'un passage qui com-
plétera l'assertion précédente. « Pour racheter il faut deux
choses : l'acte du paiement et le prix payé. Car si on paye pour
le rachat de quelqu'un une somme qu'on n'acquitte pas de ses
propres deniers, mais avec l'argent d'un autre, on ne dit pas
qu'on est son principal rédempteur, mais on accorde plutôt ce
titre à celui qui a fourni le prix du rachat. Or, le prix de notre
rédemption est le sang du Christ, ou sa vie corporelle qui réside
dans le sang et que le Christ a sacrifiée. Par conséquent ces
deux choses appartiennent l'une et l'autre immédiatement au
Christ comme homme. C'est pourquoi il est propre au Christ,
comme homme, d'être immédiatement notre Rédempteur. »
S. Thom., III p., q. 48, a. 5.
Et c'est dans le même sens qu'il dit ailleurs : « Dieu pouvait
adopter un autre plan pour réparer le genre humain, et s'il
l'avait choisi, ce dessein eût été parfaitement convenable ; mais
alors c'eût été une délivrance, non pas une rédemption, parce
qu'il n'y aurait pas eu la solution d'un prix. » S. Thom., III
Sent. dist. 20, q. 1, a. 4.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 3l
vouloir donner à sa parole une efficacité capable
de subjuguer complètement les esprits et les
cœurs, pour gagner l'assentiment de l'humanité
tout entière au dogme de sa Divinité ; Il a voulu
néanmoins obtenir cette croyance par un mode
plus conforme à la dignité humaine. Il laissera
aux intelligences leur pouvoir de raisonnement,
mais II les éclairera de vives lumières et les frap-
pera par des faits qui les amèneront victorieu-
sement à la vérité. II respectera les volontés
humaines et ne fera que les inciter sans les vio-
lenter, afin qu'elles conservent tout le mérite de
leurs actes. Il parlera aux sens et à l'âme en
même temps et II les forcera, par la logique des
choses, à confesser sa Divinité *.
Il opérera de telles œuvres, que les foules
émerveillées accourront à Lui et Le proclame-
1 « Il fallait, dit encore Saint Thomas, pour que l'homme
devînt parfaitement certain de la vérité de la foi, que Dieu même
fait homme l'instruisît, afin que l'homme reçût les enseigne-
ments divins d'une manière conforme à sa condition. Et l'Ecri-
ture l'exprime en ces termes (Jean, i, 18) : « Personne n'a jamais
vu Dieu ; le Fils unique qui est dans le sein du Père, l'a fait
connaître lui-même. » Et le Seigneur dit lui-même (Jean, xviii,
37) : « Je suis né et je suis venu dans le monde afin de rendre
témoignage à la vérité. » — Et nous voyons, pour cette raison,
qu'après l'Incarnation du Christ les hommes ont reçu une ins-
truction qui leur a fait connaître Dieu avec plus d'évidence
et de certitude, selon cette parole d'Isaïe (xi, 9) : « La terre a
été remplie de la science du Seigneur. » S. Thom., Contr. Gent.,
L. 4, c. 54.
32 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
ront l'Envoyé du Seigneur1. Il accomplira des
actes d'une puissance si étonnante, qu'on Le
regardera d'abord comme le plus grand des
Prophètes et qu'on ne tardera pas à voir en Lui
le Messie promis'2. Il bouleversera à un tel point
les lois de la nature et II exercera un tel empire
sur les éléments et les esprits immondes, qu'on
tombera à genoux et qu'on Le confessera haute-
ment le Fils de Dieu3.
1 Les Samaritains disaient : « Nous l'avons entendu nous-
mêmes, et nous savons qu'il est vraiment le Sauveur du
monde. » Jean, iv, 42.
« La foule qui précédait et celle qui suivait criaient, disant :
Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du
Seigneur ! Hosanna au plus haut des cieux ! » Matth., xxi, 9.
2 Tous les témoins de la résurrection du fils de la veuve de
Naïm « furent saisis de crainte et ils glorifiaient Dieu en disant :
Un grand prophète a paru parmi nous, et Dieu a visité son
peuple. » Luc, vu, 16.
De même, après la multiplication des pains, la multitude
disait : « Celui-ci est vraiment le prophète qui doit venir dans
le monde. » Jean, vi, 14.
Nicodème, pharisien et prince des Juifs, venant de nuit à
Jésus, lui dit : « Rabbi, nous savons que vous êtes venu de
Dieu en tant que Maître, car personne ne peut faire les prodiges
que vous faites, si Dieu n'est avec lui. » Jean, in, 1, 2.
3 Marthe dit à Jésus : « Oui, je crois que vous êtes le Christ, le
Fils du Dieu vivant, qui êtes venu en ce monde. » Jean, xi, 27.
Jésus ayant rencontré l'aveugle-né, qu'il avait guéri, lui dit :
« Crois-tu au Fils de Dieu ? Il Ihî répondit et dit : Oui est-il,
Seigneur, afin que je croie en lui ? Et Jésus lui dit : Tu l'as vu,
et celui qui te parle, c'est lui. Il répondit : Je crois, Seigneur.
Et, se prosternant, il l'adora. » Jean, ix, 35-38.
Les démons, chassés du corps des possédés, criaient : « Tu es
le Fils de Dieu. » Luc, rv, 41.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 33
Personne n'aura jamais accompli de tels pro-
diges : on n'a jamais entendu dire, s'écriera
l'aveugle-né guéri par Lui, que quelqu'un ait
donné la vue à un aveugle de naissance1. Jésus
Lui-même attestera qu'il a fait des œuvres que
nul autre n'a faites - : les foules s'en approcheront
pour pouvoir simplement toucher le bord de
ses vêtements, afin d'être soulagées dans leurs
maux3 ; les malades feront appel à son simple bon
vouloir pour être guéris : si vous le voulez, vous
pouvez nous guérir, Lui crieront-ils '' ; toutes les
misères imploreront son secours et seront sou-
lagées r' ; la mort même ne pourra Lui résister, et
11 lui arrachera ses victimes".
1 Jean, ix, 32.
2 « Si je n'avais pas fait au milieu d'eux des œuvres que nul
autre n'a faites, ils seraient sans péché. » Jean, iv, 24.
3 « Et voilà qu'une femme, affligée d'un flux de sang, s'ap-
procha de Jésus et toucha la frange de son manteau... et à
l'heure même cette femme fut guérie. » Matth., ix, 20, 22.
« Et ils le priaient de leur laisser toucher seulement la frange
de ses vêtements, et tous ceux qui la touchèrent furent guéris. »
Matth., xiv, 36.
1 Matth., viii, 2. — Marc, 1, 40. — Luc, v, 12.
5 « Allez, rapportez à Jean ce que vous avez entendu et vu.
Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont
purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres
sont évangélisés. » Matth., xi, 4.
i; « Comme le Père réveille les morts et les rend à la vie, ainsi
le Fils fait vivre ceux qu'il veut. » Jean, v, 21.
Résurrection du (ils de la veuve de Naïm : Luc, vu, 11, 17.
— Celle de la fille de Jaïre : Matth., ix, 18. — Marc, v, 22. —
Luc, viii, 41. — Celle de Lazare : Jean, xi, 1.
34 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEI'
Pendant trois ans Jésus sèmera ainsi les mi-
racles sur ses pas. Ce sera son langage divin. Il
proclamera sans doute Lui-même sa Divinité,
mais II voudra confirmer ses dires par ses actes,
et ce sont ses miracles plus que ses paroles qui
feront croire en Lui. Les merveilles qu'il opérera
seront une preuve si éloquente de sa Divinité
que, lorsqu'il reprochera à ses ennemis leur in-
crédulité, Il fera appel à ses miracles et leur dira
que rien ne les justifie de ne pas croire aux
œuvres qu'il accomplit : « Si vous ne voulez pas
me croire, croyez à mes œuvres '. »
Viendra le jour néanmoins où le grand Thau-
maturge sera réduit à l'impuissance apparente.
Sa parole se sera tue, et II devra écouter les
sarcasmes et les blasphèmes de la foule'2 ; sa ma-
jesté aura comme sombré dans l'ignominie ; à la
marche triomphale du Dimanche des Rameaux
succédera la montée du Calvaire ; sa puissance
auparavant sans limites sera réduite à la dernière
infirmité ; II aura sauvé les autres, et II ne pourra
se sauver Lui-même, ricaneront ses ennemis3; Il
1 Jean, x, 38.
5 « Les passants le blasphémaient branlant la tête. Les
princes des prêtres, avec les scribes et les anciens, se moquaient
aussi de Lui... Les voleurs crucifiés avec lui l'insultaient de la
même manière. » Matth., xxvii, 39, 41, 44.
3 Matth., xxvu, 4a.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 35
aura fait sortir les morts de leur tombeau et
maintenant II ne pourra même pas descendre
de sa Croix '.
Et Lui qui faisait sans crainte de si fortes
leçons aux pharisiens, ennemis de sa mission
et de sa doctrine, sépulcres blanchis - et race de
vipères", Il est maintenant à leur merci ; ils L'ont
garotté et crucifié, ils L'insultent à plaisir et ils
branlent la tête en signe de triomphe et de joie
haineuse. La Victime va mourir; les dernières
gouttes de sang s'échappent de tout son corps
en lambeaux ; l'enfer se prépare un triomphe
décisif.
Et pourtant, jusqu'à la lin, Jésus doit prouver
qu'il est Dieu. S'il meurt dans l'ignominie, parce
qu'il Lui a plu de choisir ce dernier supplice
comme mode de rédemption du genre humain,
II veut néanmoins, jusque dans la mort, montrer
la Divinité de sa Personne et de sa mission. Et
1 « Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix... S'il est le
roi d'Israël, qu'il descende maintenant de la croix et nous croi-
rons en lui. » Matth., xxvii, 40, 42.
2 « Malheur à vous, Scribes et Pharisiens hypocrites, parce
que vous ressemblez à des sépulcres blanchis, qui au dehors
paraissent beaux aux hommes, mais au dedans sont pleins
d'ossements et de pourriture. » Matth., xxiii, 27.
3 « Race de vipères, comment pouvez-vous dire de bonnes
choses, méchants comme vous l'êtes. » Matth., xii, 34.
« Serpents, race de vipères, comment éviterez-vous d'être
condamnés à la «jéhenne ? » Matth., xxiii, 33.
36 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
lorsqu'on attendait son dernier soupir dans un
râle étouffé et quasi imperceptible comme celui
des mourants, voilà que, dominant de nouveau
les impuissances de la mort et renversant les lois
de la nature, Jésus pousse un grand cri et expire1.
Ce cri du divin Crucifié mourant est comme
un cri de victoire, il a la même puissance que la
parole miraculeuse du Prophète de Galilée com-
mandant aux éléments et ressuscitant les morts.
1 « Jésus, jetant un cri. d'une voix forte, rendit l'esprit. »
jMatth., xxvii, 5o.
Saint Thomas dit à ce sujet : « Le Christ, pour montrer que
la passion qu'il souffrait ne lui enlevait pas la vie par violence,
conserva sa nature corporelle dans toute sa force, de manière
qu'étant à l'extrémité il poussa un très grand cri, ce que l'on
compte parmi les autres miracles qui ont accompagné sa mort...
Comme il conserva par sa volonté sa nature corporelle dans
toute sa vigueur jusqu'à la fin, de même, quand il le voulut,
elle succomba immédiatement aux mauvais traitements qu'elle
avait reçus. » S. Thom., III p., q. 47, a. 1, ad 2.
Dans ses Opuscules, il fait ressortir encore davantage com-
bien ce genre de mort manifeste la toute-puissance de notre
divin Sauveur. « Il était au pouvoir du Christ, dit-il, de rendre
permanente, à son gré, l'union de son âme avec son corps, ou
de s'en séparer. Le centurion présent au crucifiement du Christ,
comprit cet indice de la puissance divine, lorsqu'il le vit pousser,
en expirant, un cri qui montrait évidemment qu'il ne mourait
pas, comme les autres hommes, par une défaillance de la
nature. Car les hommes ne peuvent rendre l'âme en poussant
des cris, puisque, dans ce moment suprême, ils peuvent à peine
produire, en palpitant, un léger mouvement de langue. C'est
pourquoi le Christ, par ce cri qu'il poussa en expirant, a mani-
festé en lui la puissance divine; et c'est pour cette raison que
le centurion s'écria (Matth., xxvii, 54) : « Cet homme était vrai-
ment le Fils de Dieu. » S. Thom., Op. 2, c. 23o.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JESUS O"]
Jésus tombe dans l'impuissance et l'immobilité
de la mort, mais II bouleverse la nature et II
ébranle les fondements de la terre ' ; Il meurt,
mais II rend la vie aux morts dans leurs tom-
beaux2; c'est l'accomplissement de sa prophétie :
(f L'heure arrwe oh tous ceux qui sont dans les
sépulcres entendront la voix du Fils de Dieu 3. »
Ses ennemis eux-mêmes sont terrifiés et, en des-
cendant du Calvaire, confessent que Jésus est
bien vraiment le Fils de Dieu 4.
1 « La terre trembla et les pierres se fendirent. » Matth.,
xxvii, 5i.
2 « Les tombeaux s'ouvrirent et beaucoup de corps de saints
qui étaient endormis se levèrent. » Matth., xxvii, 52. — Sans
entrer dans la discussion des diverses opinions émises par les
exégètes au sujet du moment précis de la résurrection de ces
morts dans leurs tombeaux, nous nous contentons de signaler
le fait ; car lors même que le miracle de la résurrection des
corps n'aurait eu lieu qu'après la résurrection de Jésus, en
même temps que leur apparition dans la ville de Jérusalem, il
reçoit néanmoins un commencement d'exécution, à la mort de
Jésus, en ce que les tombeaux s'entr'ouvrent pour en laisser
sortir les morts qu'ils détiennent.
3 Jean, v, 28. — Nous ferons la même remarque qu'à la note
précédente : quoique ces paroles fassent allusion plus directe-
ment au jugement, elles peuvent néanmoins s'appliquer aussi au
cas présent, la voix du Fils de Dieu s'étant fait entendre par les
phénomènes extraordinaires de la nature qui accompagnèrent
sa mort.
4 « Or, le centurion et ceux qui avec lui gardaient Jésus, voyant
le tremblement de terre et ce qui arrivait, furent saisis d'une
grande crainte et dirent : Vraiment celui-ci était le Fils de
Dieu. » Matth., xxvii, 54. — L'évangéliste Saint Marc attribue
cette confession du centurion au grand cri que poussa Jésus ne
38 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
Un miracle avait annoncé sa venue dans le
monde, par le chant des anges appelant les ber-
gers à la crèche ' ; un miracle, plus grand que
tous les autres, termine la vie de l'Homme-Dieu
et vient mettre le sceau à la vérité incontestable
de sa Divinité. Jésus s'est montré Dieu et Homme
jusque dans la mort-. Il n'y a qu'à lire dans sa vie
les miracles dont II l'a remplie, il n'y a qu'à voir
expirant, ce qui fait ressortir encore plus le caractère miracu-
leux de la mort du Sauveur : « Le centurion, dit-il, qui était
debout en face, voyant qu'il avait expiré en jetant un tel
cri, dit : Vraiment cet homme était le Fils de Dieu. » Marc,
xv, 39.
1 « Et voilà qu'un ange du Seigneur apparut près d'eux et
une clarté divine brilla autour d'eux, et ils furent saisis d'une
grande crainte. Et l'ange leur dit : Ne craignez point, car voici
que je vous annonce une grande joie, qui sera pour tout le
peuple ; car il vous est né un Sauveur, qui est le Christ, le
Seigneur, dans la ville de David. Et voici le signe pour vous :
vous trouverez un enfant enveloppé de langes et posé dans une
crèche. Et soudain se joignit à l'ange une troupe de l'année
céleste, louant Dieu et disant : Gloire à Dieu au plus haut des
cieux, et sur la terre paix aux hommes de bonne volonté. » Luc,
11, 9-14.
- C'est ce contraste qui tait dire à Saint Thomas : « Dans les
actions et les souffrances du Christ, on voit unies ensemble la
faiblesse humaine et la puissance divine. A sa naissance,
enveloppé de langes, il est placé dans une crèche ; mais ce sont
les anges qui chantent ses louanges, ce sont les mages qui, con-
duits par une étoile, l'adorent. — Il vit pauvre et malheureux,
mais il ressuscite les morts et rend la vue aux aveugles. — Il
meurt attaché à une croix, confondu avec des voleurs, mais
quand il expire, le soleil s'obscurcit, la terre tremble, les rochers
se fendent, les tombeaux s'ouvrent et les corps des morts res-
suscitent. » S. Tho.m., Op. 3, c. 7.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 3g
comment II vit et comment II meurt, pour tom-
ber à genoux et s'écrier avec Saint Pierre : « Vous
êtes le Christ, Fils du Dieu vivant K. »
II. — Jésus est Dieu :
les Mystères de sa vie l'enseignent
Jésus apparaît dans l'humanité comme un
rayonnement de la Divinité « candor lucis xter-
niB- ». Flambeau divin venant éclairer le monde,
briller dans les ténèbres \ illuminer les esprits,
réchauffer les cœurs, diriger les volontés 4, enso-
leiller les âmes des clartés éternelles \ Il res-
1 « Matth., XVI, 16.
- « Splendeur de la lumière éternelle. » Sac, vu, 26.
3 « Et la lumière brille dans les ténèbres. » Jean, i, 5.
5 « Jésus vous a appelés des ténèbres à son admirable lu-
mière. » I Pierre, ii, 9.
« Le même Dieu qui a dit à la lumière de resplendir du sein
des ténèbres, a fait luire aussi sa clarté dans nos cœurs afin
que nous fassions briller la connaissance de la gloire de Dieu
selon qu'elle apparaît en Jésus-Christ. » II Cor., iv, 6.
5 C'est ce que nous enseigne Saint Jean, au commencement de
son Evangile : « Il était la vraie lumière qui illumine tout
homme venant en ce monde. » (Jean, i, 9). — En Jésus, la lumière
est quelque chose de vital et d'essentiel ; elle fait partie de lui-
même, au même degré que la vie. C'est le même Evangéliste qui
nous le dit expressément : « En lui était la vie, et la vie était
la lumière des hommes. » (Ibid., 4). — Dans sa première Epître,
Saint Jean est encore plus explicite. Empressé de faire connaître
Jésus en tant que Verbe de vie, il est tout heureux d'annoncer
40 DE LA CONDI lION DE L HOMME-DIEU
semble à ces brillants météores qui laissent après
eux une longue traînée de lumière et de feu. Il n'y
a qu'à contempler Jésus pour comprendre qu'il
descend du ciel, il n'y a qu'à Le suivre pour y
entrer avec Lui. Son arrivée en ce monde et son
départ nous parlent d'immortalité ; son origine et
son éternité nous parlent de sa Divinité.
Dans le cours de sa vie, Jésus brillera souvent
avec éclat ; Il laissera parfois percer des rayons
de sa Divinité, comme au Thabor ' ; Il se procla-
mera Lui-même la lumière du monde-, et II jet-
tera dans les âmes des flots de vérité et d'amour
qui les éclaireront sur les choses du temps et sur
les choses éternelles. Mais il y a dans le passage
ce qu'il a appris de Lui. à savoir que Dieu est lumière : « Le
message que nous avons appris de Jésus, et que nous vous
annonçons, est que Dieu est lumière. » (I Jean, i, 5). Cette ex-
pression fait clairement comprendre que la lumière en Dieu n'est
pas un attribut, mais qu'elle forme son essence ; comme quand
il est dit que « Dieu est amour », « Dieu est vérité ». C'est encore
dans ce sens que Saint Jacques appelle Dieu « le Père des lu-
mières » (Jac, i, 17) ; et que Saint Paul dit que « le Christ Jésus
habite une lumière inaccessible, que nul homme n'a vu et ne
peut voir » (I Tim., vi, 16).
1 « Il fut transfiguré devant eux. Sa face resplendit comme
le soleil et ses vêtements devinrent blancs comme la neige. »
Matth., xvii, 2.
- « Je suis la lumière du monde... » Jean, viii, 12.
« Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du
monde. » Jean, ix, 5.
« Moi la lumière, je suis venu dans le monde, afin que qui-
conque croit en moi ne demeure pas dans les ténèbres. » Jean,
xii, 46.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 4 1
de Jésus en ce monde des points plus lumineux
encore qui nous révèlent son origine éternelle et
qui marquent comme des étapes divines dans les
sublimes manifestations qu'il a daigné faire de
Lui-même aux hommes : ce sont ses Mystères.
Mystères de puissance infinie, mystères de sain-
teté divine, mystères d'éternelle beauté et d'inef-
fable charité. A les considérer, on se sent dans le
voisinage de l'éternité ; à les méditer, on recon-
naît en Jésus les traits de la Divinité.
Tout en Jésus repose sur sa Divinité ; et c'est
pourquoi nous ne pouvons Le voir se joindre à
l'humanité, qu'en Le considérant en même temps
sortant du sein de l'Eternel où II est Dieu de
toute éternité.
Quand Jésus est annoncé au monde, un ange
est député par Dieu à une humble Vierge à qui
est révélé le Mystère ineffable de l'Incarnation.
C'est bien le Fils éternel de Dieu le Père qui va
devenir le Fils mortel de Marie ; le Très-Haut
couvrira la Vierge de son ombre et le Saint-
Esprit opérera divinement dans son sein, avec
la substance propre de Marie, la conception du
Verbe Incarné1. Génération unique qui n'appar-
1 « Vous concevrez dans votre sein et vous enfanterez un fils,
et vous l'appellerez du nom de Jésus. Il sera grand et sera appelé
le Fils du Très-Haut... L'Esprit-Saint surviendra en vous et la
42 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
tient qu'à un Dieu ; maternité unique qui est le
privilège de la Mère de Dieu.
Malgré ce que l'Eglise nous enseigne de l'In-
carnation du Verbe, ce Mystère reste impéné-
trable. On est comme écrasé par la grandeur
et la sublimité de ce Dieu qui daigne se faire
Homme ; et plus on médite sur cet adorable
Mystère, plus on entrevoit des abîmes inson-
dables de perfections infinies que semble ne
pouvoir contenir l'enveloppe mortelle de notre
pauvre humanité1.
C'est le premier éclat du Soleil de Justice
vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. C'est pourquoi
le fruit saint, qui naîtra de vous, sera appelé le Fils de Dieu. »
Luc, i, 3i, 32, 35.
1 II est dans la nature même du mystère de ne pouvoir être
compris complètement, non qu'il soit métaphysiqueinent incom-
préhensible, mais parce que notre intelligence créée est limitée
et qu'à cause de cela elle ne peut embrasser dans toute son
étendue l'immensité de la vérité incréée. C'est ce qu'explique le
Docteur angélique par une comparaison : « Notre intelligence,
dit-il, se comporte vis-à-vis des phénomènes les plus évidents
de la nature comme Y œil de l'oiseau nocturne en face des
rayons du soleil. Que l'œil de l'oiseau nocturne ne puisse voir
clairement la lumière du soleil, ce n'est point un défaut qu'il
taille imputer à cette lumière, mais à Y infirmité visuelle de
l'oiseau de nuit : de même, en nous, le défaut de vision provient
de ce que notre intelligence n'est point proportionnée à l'im-
mensité de la lumière divine ; voilà pourquoi il y a tant de
choses que notre raison ne peut comprendre. De là, le cri de
l'Apôtre en son épître aux Romains (xi, 33) : « O profondeur
des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses
jugements sont incompréhensibles, et ses voies impénétrables ! »
S. Thom., Op. 58, c. 1.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 4^
venant éclairer le monde, mais combien lumineux
et déjà éblouissant ! Et dans cette lumière écla-
tante de Jésus entrant dans l'humanité, combien
est douce et attrayante la physionomie de ce
Verbe Incarné venant nous livrer la Divinité M
C'est l'Emmanuel -, c'est Dieu avec nous, Dieu
l'un de nous, Dieu en nous î II n'y a plus de dis-
tance entre le ciel et la terre ; au lieu de monter
jusqu'au trône de Jéhovah, les hommes n'auront
qu'à regarder à côté d'eux pour s'adresser à Dieu,
pour Le palper en quelque sorte, selon l'éner-
gique expression de Saint Jean', et pour Lui
1 « La bonté de Dieu, notre Sauveur, et son amour pour les
hommes ont apparu. » Tit., m, \.
C'est ce que chante avec suavité l'Eglise, aux Laudes de la
Circoncision et de l'Epiphanie : « O commerce admirable ! Le
Créateur du genre humain prenant un corps animé, a daigné
naître d'une Vierge, et se faisant homme /'/ nous a livré sa
Divinité. »
- « On l'appellera du nom d1 Emmanuel, qui signitie Dieu avec
nous. » Matth., i, 23. — Isaie, vu, 14.
:l « Nous vous annonçons ce qui était au commencement, ce
que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé
et ce que nos mains ont touché, concernant la parole de vie...
la vie éternelle qui était auprès du Père et qui nous est apparue »
(I Jean, i, 1, 2). C'est-à-dire, le Verbe de vie, le Fils éternel du
Père, qui possède la vie en plénitude et la communique aux
âmes, selon ce que dit le même évangéliste au commencement
de son Evangile : « En Lui était la vie, et la vie était la lumière
des hommes » (Jean, i, 4), et dans sa première épître : « Dieu
nous a donné la vie éternelle et cette vie est dans son Fils. Celui
qui a le Fils a la vie ; celui qui n'a pas le Fils n'a pas la vie. »
I, Jean, v, 11, 12.
44 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
rendre leurs hommages de respect, d'adoration
et d'amour.
Tout repose sur la loi en ce divin Mystère,
et c'est pourquoi Jésus Lui-même ne cesse de
nous l'enseigner sous toutes les formes. Si nous
croyons véritablement que Jésus vient du ciel ',
qu'il est la deuxième Personne de la Trinité
Sainte2, l'image parfaite du Père3 et le Fils con-
substantiel de ses éternelles complaisances 4, et
qu'il est venu pour sauver tous les hommes 5,
1 « Je suis descendu du ciel. » Jean, vi, 38.
- « Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde. »
Jean, xvi, 28.
« Nous avons cru et nous avons connu que vous êtes le Christ,
Fils de Dieu. » Jean, vi, 70.
:i « C'est lui qui est X image du Dieu invisible. » Col., i, l5.
Voici comment Saint Thomas s'exprime à ce sujet : « Il
est évident qu'en Dieu le Verbe est Xiinage de celui de qui il
procède ; coéternel avec lui, puisqu'il n'a pas été plutôt sus-
ceptible d'être formé, qu'il a été formé et qu'il est toujours en
action ; égal au Père, puisqu'il est parfait, l'expression tout
entière du Père ; coessentiel avec le Père et consubstantiel avec
lui, puisqu'il subsiste dans sa nature.
« Il est clair également que dans toute nature ce qui procède
ayant la ressemblance et la nature de celui de qui il procède, est
appelé son fils. C'est ce qui a lieu pour le Verbe, qui en Dieu est
appelé Fils ; et la manière dont il est produit, s'appelle géné-
ration. » S. Thom., Op. i3.
4 « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je me suis complu. »
Matth., m, 17.
5 « Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde, pour que le
monde soit sauvé par lui. » Jean, m, 17.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS ^5
nous éclairerons d'une lumière divine tout l'en-
semble de sa vie. Nous croirons en Lui lorsqu'il
parlera, parce que ce sera la parole d'un Dieu ;
nous admirerons la sagesse, la puissance et la
sainteté de ses actions, parce que ce seront les
actions d'un Dieu ; nous adorerons les mystères
de sa vie, parce que ce seront les secrets d'un
Dieu ; nous nous attacherons à ses pas, pour Le
suivre et imiter ses vertus, parce que ce seront
les vertus d'un Dieu ; nous voudrons souffrir
avec Lui, pour partager les souffrances d'un
Dieu ; nous vivrons et nous mourrons pour Lui,
afin de répondre aux excès d'amour d'un Dieu *.
Croire à Jésus Dieu et Homme, tout est là-!
Mais encore faut-il y croire dès le principe, afin
d'établir solidement notre foi. Cette vérité étant
admise, il ne peut plus y avoir ni doute ni hési-
1 Rien, en effet, plus que ce mystère adorable, ne pouvait
prouver éloquemment aux hommes l'amour de Dieu pour eux et
les soumettre à lui par amour. « Dieu, en se faisant homme, dit
Saint Thomas, a montré évidemment X immensité de son amour
pour les hommes, afin que désormais ils n'eussent pas pour
motif de leur soumission à Dieu la crainte de la mort, que le
premier homme avait méprisée, mais bien X affection et X amour. »
S. Thom., Op. 2, c. 201.
« Il n'est aucune preuve plus évidente de l'amour divin,
dit-il encore, que de voir Dieu créateur de tout ce qui existe, qui
s'est fait créature. Notre Seigneur qui s'est fait notre frère, le
Fils de Dieu qui s'est fait le Fils de l'homme. » S. Thom.,
Op. 6, c. 5.
2 « Qui est celui qui est vainqueur du monde, sinon celui
qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ? » I Jean, v, 5.
46 DE LA CONDITION DE I.'hOMME-DIEI'
tation pour aucun autre des Mystères de Jésus.
S'il est Dieu, Il peut tout ; et s'il peut tout, Il n'a
qu'à vouloir pour réduire sa puissance en acte.
Ce qu'il ne fait pas, Il peut le faire : ce qu'il fait,
est adorable.
Quelle lumière jette cette vérité sur l'exis-
tence terrestre de Jésus ! S'étant incarné par pur
amour, Il vivra et II mourra par amour1 ; tout ce
qu'il fera, Il le fera par amour ; ayant à la dispo-
sition de son amour une puissance illimitée, Il
accomplira des excès de charité tels que nous
n'y croirons que parce qu'il est Dieu, infini en
amour comme en puissance-.
De toutes ses preuves d'amour, il en est une
supérieure aux autres et qui les résume toutes :
c'est le Sacrement par excellence de la charité
divine que Jésus institue la veille de sa mort, au
soir de la Cène.
En se faisant Homme, le Verbe de Dieu avait
voilé sa Divinité, pour l'abaisser au niveau de la
condition humaine ; Dieu seul pouvait opérer
une telle merveille, l'union de l'infïniment grand
avec l'infiniment petit ne pouvant se faire que
1 « Il nous a aimés et nous a lavés de nos péchés dans son
sang. » Apoc., i, 5.
s « Nous avons vu et nous attestons que le Père a envoyé son
Fils comme sauveur du monde. Nous avons connu l'amour que
Dieu a pour nous et nous y avons cru. » I Jean, iv, 14, 16.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JESUS 47
par une puissance unique, la puissance divine.
En se faisant Sacrement, Jésus voile à la fois et sa
Divinité et son Humanité1 ; Il les abaisse toutes
deux aux dimensions intimes d'un être aux appa-
rences inanimées-; seule la puissance divine, au
service d'un amour infini, pouvait opérer cette
merveille des merveilles :î.
Il y a dans ce Mystère une double manifesta-
tion de la Divinité de Jésus. Pour se réduire à
cet état d'anéantissement, où rien ne paraît plus
ni de Dieu ni de l'Homme, où l'Humanité, qui
déjà avait comme absorbé extérieurement la Di-
vinité de Jésus, disparaît elle-même dans une
destruction apparente qui ne laisse plus rien des
conditions physiques des êtres humains, et où
toutes les lois de la nature sont renversées4; pour
1 « Sur la Croix Jésus voila sa Divinité ; mais dans son Sacre-
ment Jésus a voilé et la Divinité et l'Humanité. » S. Thom.,
hymne Adoro te.
'2 « Sous les deux espèces, qui sont seulement des signes et
non des substances, se trouvent voilées les divines réalités. »
S. Thom., Séquence de la Messe du T. S. S1.
3 « Le Seigneur a institué un mémorial de ses merveilles,
lui qui est miséricordieux et compatissant ; il a donné une nour-
riture à ceux qui le craignent » (Ps. ex, 4, 5). Le Psalmiste fait
ici allusion à la manne du désert ; mais l'Eglise a de bonne heure
rattaché ce psaume au grand mystère de l'Eucharistie, dont la
manne n'était qu'un symbole.
'' Rappelons ici, pour les graver dans notre mémoire, les mi-
racles qui s'opèrent à l'autel, au moment de la consécration.
Miracle de la transsubstantiation, par le changement du pain
et du vin dans le Corps et le Sang de Jésus ; miracle de la pré-
48 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
restreindre ainsi à un point presque impercep-
tible la présence d'un Dieu qui remplit le ciel et
la terre et celle d'un Homme qui naturellement
devrait occuper un lieu circonscrit et un espace
délimité, il faut user d'une puissance souveraine
qui ne connaît aucune limite et qui ne peut ren-
contrer aucun obstacle l.
sence sacramentelle de Jésus, qui ne cesse peint, pour cela,
d'être présent dans le ciel ; miracle de la multiplication Je cette
présence, en autant de lieux qu'il y a d'hosties consacrées ;
miracle du mode de la présence sacramentelle, par lequel
Jésus est tout entier en chaque hostie, et en chaque partie de
l'hostie ; miracle des accidents ou apparences du pain et du
vin, qui demeurent sans aucune substance qui les soutienne ;
miracle de la parole consécratrice du Prêtre qui, par quelques
mots, opère toutes ces merveilles.
1 « Pour avoir l'intelligence de ce prodige, dit Saint Thomas,
il faut considérer que le corps du Christ n'est point naturelle-
ment, mais sacramentellement sous l'hostie ; et, par suite, qu'il
n'y est pas comme une chose placée dans un lieu, ni avec les
dimensions qui lui sont propres, mais sous les dimensions anté-
rieures à la consécration, autrement dit, sous les dimensions
qu'avaient le pain et le vin. C'est pourquoi la substance, par
elle-même et en tant que substance, n'occupant point de lieu, et
n'en requérant qu'autant qu'elle se trouve sous les dimen-
sions de la quantité, il s'ensuit que le corps du Seigneur, dans
le Sacrement, ne demande et n'occupe pas plus d'espace que
n'en demandent et n'en occupent les dimensions du pain, di-
mensions sous lesquelles il se voile et se dérobe à nos regards. »
S. Thom., Op. 58, c. 3.
Et afin de mieux faire comprendre sa pensée, le Docteur
angélique se sert de deux comparaisons empruntées l'une à la
présence de l'âme dans le corps et l'autre au phénomène de la
vision. « Notre âme, ajoute-t-il, ainsi que le dit Saint Augustin,
est tout entière dans le corps tout entier, et tout entière dans
chaque partie du corps ; elle est aussi grande dans le doigt seul
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 49
Jésus n'aurait point manifesté autrement sa
toute-puissance divine, que l'Eucharistie suffirait
amplement à nous la révéler. Jamais puissance
créée n'aurait pu atteindre à de telles merveilles ;
jamais génie humain n'aurait pu concevoir et
encore moins réaliser une pareille sublimité dans
un si extrême anéantissement.
Quand Jésus annonçait ce Mystère aux Juifs,
ils étaient scandalisés de ce qu'ils regardaient
comme une extravagance de langage : « Coin-
que dans tout le corps, aussi grande dans un corps d'enfant que
dans un corps de géant, parce que l'âme n'est ni augmentée ni
diminuée par l'accroissement du corps, par sa diminution, voire
par la mutilation de l'un de ses membres. Tout entière dans le
tout, et dans chacune de ses parties, elle ne déborde point le
tout et n'en est point débordée. Que si l'homme ne peut parfai-
tement comprendre ce phénomène qui s'accomplit en lui-même,
il n'est pas étonnant que le prodige analogue ne puisse être
parfaitement compris dans le Très Saint Sacrement de l'autel. »
« La longueur d'une tour, dit-il encore, est égale à la tour elle-
même ; et ainsi de sa largeur et de sa circonférence. Cependant
l'œil, qui est petit, perçoit et embrasse dans toute son étendue
l'image et la figure de la tour ; car si cette image de la longueur
n'était dans l'œil, l'homme ne pourrait juger par la vue de la
longueur elle-même, ce qu'il fait néanmoins, puisque bien sou-
vent il apprécie et juge des dimensions sur les seules données
que les yeux lui fournissent. On peut en dire autant d'une mon-
tagne, du soleil, de la lune, de la sphère céleste, et de tous les
autres corps semblables, dont la grandeur, encore qu'elle soit
immense, n'en est pas moins saisie et embrassée par l'œil aux
si étroites dimensions. Si donc ce phénomène est tout à la fois
merveilleux et certain, il n'est point incroyable que le corps du
Christ puisse être contenu dans les étroites limites de l'Hostie,
bien que nous ne puissions comprendre parfaitement le pro-
dige. » Ibid.
50 DE LA CONDITION DE I.'lIOMME-DIEl'
ment, disaient-ils, peut-Il nous donner sa chair
à manger? » et ils s'éloignaient les uns après les
autres. C'est alors que Jésus, s'adressant à ses
Apôtres, leur dit ces paroles où l'on sent une
douce tristesse en face de l'inintelligence des
hommes pour son plus grand amour : « Et vous
aussi, voulez-vous vous en aller? » Saint Pierre
répondit bien vite : « Mais à qui irions-nous,
Seigneur, vous avez les paroles de la vie éter-
nelle '?» C'est-à-dire, puisque vous le dites, c'est
vrai ; puisque vous annoncez ce miracle, vous
le ferez. A ce moment Saint Pierre n'avait pas
l'intelligence complète de l'Eucharistie, mais il
savait que Jésus avait une puissance illimitée,
et il trouvait dans la promesse du Sacrement de
vie une raison de confesser la Divinité de son
Maître.
La puissance divine en Jésus ne s'exerce que
quand elle est mue par un mobile quelconque.
Jésus pourrait encore créer des mondes, et II ne
le fait pas ; Il a toujours le pouvoir de suspendre
les lois de la nature et de multiplier les miracles
dans le monde entier, et II respecte l'ordre établi
par Lui. Il Lui faut un motif pour agir, et plus
l'acte à poser est grand et excellent, plus aussi le
mobile est élevé.
1 Jean, vi, 53, 67-69.
DEl'X NATURES ET UNE PERSONNE EN JESUS 31
Dans l'Institution de l'Eucharistie, la puissance
en Jésus obéit à son amour ; l'une et l'autre at-
teignent la même sublimité et portent le cachet
de la Divinité. En face de ce Mystère incompa-
rable, on est tenté de croire que la puissance
divine a rencontré une limite qu'elle ne peut
dépasser ; et lorsqu'on considère l'amour qui l'a
inspiré, on se demande s'il est possible que
cet amour puisse jamais s'élever à de plus su-
blimes excès '.
11 a vraiment fallu un amour grand comme
l'immensité divine, mystérieux comme les se-
crets impénétrables cachés dans le sein de Dieu,
miséricordieux comme la compassion infinie qui
anime le Cœur du Sauveur des hommes, tendre
comme les ineffables ardeurs de l'éternelle cha-
rité, pour inspirer à Jésus de se réduire aux
dimensions d'un apparent morceau de pain et
de vivre pendant des siècles, en compagnie des
hommes, dans un état qui ressemble bien plus à
la mort qu'à la vie et où toutes ses beautés di-
vines et humaines sont à jamais éclipsées-. Si
1 Saint Augustin exprime la même pensée, quand il dit :
« Dieu, tout savant qu'il est, ne connaît rien de meilleur ; tout
puissant qu'il est, il ne peut rien de plus excellent ; tout riche
qu'il est, il n'a rien de plus merveilleux que l'Eucharistie. »
« C'est là le plus grand des miracles que Jésus ait opéré », dit
Saint Thomas. (Séquence de la Messe du T. S. S1.)
- Saint Thomas voit dans l'Eucharistie une preuve de la cha-
rité la plus grande, en ce que Jésus ait voulu demeurer parmi
52 DE LA COiNDITION DE L'HOMME-DIEU
Jésus n'avait pas été épris de l'humanité comme
Il l'est, Il n'aurait jamais poussé jusque-là la
folie de l'amour. Si Jésus n'était pas Dieu,
Il n'aurait jamais imaginé une telle merveille
d'amour et II n'aurait pas eu à sa disposition
une puissance capable de la réaliser.
Si le Verbe de Dieu ne se fût fait Homme, Il
n'aurait pas pu nous donner sa chair en nour-
riture, et nous n'aurions jamais connu ni les
sublimités du Mystère de l'Incarnation ni les
ineffabilités du Mystère de l'Eucharistie. De
même, si la Victime qui s'est offerte en holo-
causte pour les péchés du monde, n'avait été
Dieu avant d'être créature, l'Incarnation n'eût
été qu'un mot sans signification et l'Eucharistie
qu'une figure sans réalité. Ces deux Mystères
ont des rapports tellement étroits qu'ils sont
inséparables. Tous deux procèdent du même
ineffable amour : l'Incarnation, de l'amour éter-
les hommes : « Parce que le propre de l'amitié, dit-il, est sur-
tout de vivre avec ses amis, le Christ nous promet sa présence
corporelle comme récompense, en disant (Matth., xxiv, 28) :
« Où sera le corps, là aussi se rassembleront les aigles. » Ce-
pendant, en attendant, il ne nous a pas privés de sa présence
corporelle pendant ce pèlerinage, mais il s'est uni à nous dans
l'Eucharistie par son corps et son sang véritables. D'où il dit
(Jean, vi, 57) : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang
demeure en moi et moi en lui. » Ce Sacrement est donc le
signe de la charité la plus grande, et il excite notre espérance
par suite de l'union intime et familière qu'il établit entre nous
et le Christ. » S. Thom., III p., q. 75, a. 1.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 53
nel et incréé ; l'Eucharistie, du même amour uni
à l'amour terrestre du Fils de l'homme. Tous
deux également nous révèlent admirablement la
Divinité de Jésus : ce que l'Incarnation nous en
enseigne, l'Eucharistie nous le confirme ; ce que
l'Incarnation nous en donne, en faisant vivre
Dieu même au milieu de nous, l'Eucharistie
nous le conserve à jamais par la présence per-
manente du même Verbe Incarné sous les voiles
du Sacrement l.
Quand Jésus entra dans l'humanité, Il ne fai-
sait qu'un premier pas dans la révélation de son
amour et de sa Divinité, un second devait venir
couronner le premier : l'Eucharistie sera le der-
nier rayonnement de l'amour d'un Dieu qui ne
s'est fait Homme que pour nous aimer de plus
près et, en nous nourrissant de Lui, par le mode
si humain de la manducation, nous faire parti-
ciper aux grâces et aux perfections de son es-
sence divine-.
1 L'Incarnation et l'Eucharistie sont l'expression sublime d'une
même puissance et d'une même charité divines. C'est également
la pensée qu'exprime Saint Thomas dans le passage suivant :
« La puissance divine s'est surtout manifestée quand le Créa-
teur a pu se faire créature, l'impassible a pu souffrir, l'im-
mortel a pu mourir, l'invisible a pu être vu, l'immense a pu
et peut encore, sous les apparences du pain et du vin, être
mangé et bu sacramentellement par l'homme. » S. Thom.,
Op. 62, c. 5.
2 « Celui qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en
34 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
Il est une autre manifestation de la Divinité de
Jésus, inséparable de l'Eucharistie, comme le
sont entre eux l'effet et la cause. Jésus s'est fait
Sacrement ; son amour et sa puissance L'ont
enfermé dans l'Hostie, et c'est pour toujours. Il
s'est enlevé à Lui-même la possibilité d'aban-
donner jamais la demeure qu'il s'est choisie
jusqu'à la fin des siècles parmi les enfants des
hommes. Tant qu'il y aura sur cette terre des
créatures qui croiront en Lui, des cœurs qui
L'aimeront, des âmes qui s'en nourriront, Jésus
ne désertera point son poste d'amour ; Il sera
toujours là pour veiller, pour aimer, pour bénir,
pour sanctifier et pour sauver.
Et pourtant, rien n'est fragile comme une Hos-
tie : comment Jésus pourra-t-Il s'en couvrir pen-
dant des siècles ? Elle est immobile et ne se meut
point par elle-même : comment pourra-t-eile se
transporter au loin, selon le besoin des âmes?
Elle tient peu de place, mais elle occupe quand
même un espace déterminé : comment pouvoir
alors la multiplier assez, pour que, partout dans
le monde, les âmes puissent jouir de sa présence
et s'en nourrir ?
La puissance divine de Jésus qui a permis à
moi et moi en lui. Comme le Père qui est vivant m'a envoyé, et
que je vis par le Père, de même celui qui me mange vivra aussi
par moi. » Jean, vi, 57, 58.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JESUS 33
son amour de se localiser dans un apparent mor-
ceau de pain l, doit pouvoir également Lui fournir
les moyens de se perpétuer sous la forme eucha-
ristique jusqu'à la fin des temps. Et le même
amour qui a fait descendre Jésus du ciel et
L'a constitué Sacrement, se doit d'assurer aux
hommes la réalisation de la solennelle promesse
1 L'amour de Jésus dans l'Eucharistie est sujet aux mêmes
lois qui régissent sa présence corporelle sous les voiles de l'Hos-
tie. La présence sacramentelle de Jésus est contenue dans
l 'Hostie et n'en dépasse pas les bornes ; de même son amour,
en tant que Sacrement, s'exerce dans les limites de l'Hostie. Il
y est comme localisé; et c'est en toute vérité que l'on peut dire
de la charité sacramentelle de Jésus, qui est immense comme
la charité même de Dieu, qu'elle est restreinte à l'espace qu'oc-
cupent les Saintes Espèces, au même titre que la Personne
Sacrée de l'Homme-Dieu est tout entière contenue sous les
dimensions commensurables de l'Hostie.
Ces termes naturellement ne signifient point que Jésus ne
nous aime que dans l'Eucharistie, mais que dans ce Sacrement
il nous aime pour ainsi dire localement ; et, dès lors, cet amour
eucharistique de Jésus pour nous, étant le plus voisin de nous
et le plus adapté à notre condition humaine, nous lui devons des
actions de grâces et des hommages particuliers. De même que
nous ne devons point nous contenter d'adorer Jésus dans les
splendeurs de sa gloire éternelle, où il réside localement,
mais que nous avons le devoir plus strict encore de l'adorer
dans sa Présence Eucharistique, où il réside sacramentellement,
et qu'il a instituée directement pour les hommes voyageurs
sur cette terre ; de même l'amour que Jésus nous porte dans
l'Eucharistie doit plus spécialement faire l'objet de nos ré-
flexions et attirer de notre part un constant retour d'amour,
en réponse à la bonté ineffable de notre divin Sauveur, qui a
créé, au Sacrement, un foyer aussi intense de charité divine,
que l'est celui qui brûlera éternellement au ciel le cœur des
bienheureux.
56 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
de ne les abandonner jamais '. Oui, Jésus con-
servera l'Eucharistie au monde, et Lui, dont la
puissance est infinie comme sa Divinité, et dont
l'amour égale la puissance, Il se donnera des
représentants investis de son éternel Sacerdoce,
lesquels, parcourant le monde, feront revivre
sans cesse le Dieu du Sacrement et en nourri-
ront les âmes affamées du Pain de vie -,
1 « Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la
consommation des siècles. » Matth., xxviii, 20.
2 Nous ne pouvons mieux faire que de citer encore l'Ange de
l'Ecole, si exact et si clair en cette matière. « Relativement à ce
qu'on appelle le « lieu eucharistique », notre foi crpit fermement
que le corps du Christ est vraiment au ciel, et que, de plus, il
est vraiment sur la terre, en tous les lieux où se trouve le pain
de froment consacré par le Prêtre dans la forme requise. Il y a
là un très grand miracle, et ce miracle consiste en ce qu'un
même corps, un corps numériquement un et identique, se ren-
contre en des lieux multiples et divers.
« La raison pour laquelle un seul et même corps ne peut pas
se trouver, en même temps, dans divers lieux, c'est que natu-
rellement un corps placé dans un lieu est défini, circonscrit par
ce lieu, que sa mesure est égale à celle du lieu qu'il occupe, et
qu'ainsi la totalité du corps se mesure superficiellement sur la
totalité, et ses parties sur les parties correspondantes du lieu
occupé. Mais dans l'Eucharistie le corps du Christ n'est pas
ainsi localisé. Il n'y est pas dans les conditions de mesure et
de circonscription qui régissent la relation naturelle du corps
placé dans un lieu, au lieu qu'il occupe. Car le corps du Christ,
encore qu'il soit dans un lieu, n'y est point sous ses propres
dimensions, sous sa quantité propre, mais sous la quantité et
les dimensions sous lesquelles se trouvait le pain, avant la
consécration.
« Pour les autres corps, placés en un lieu, suivant les lois
naturelles et communes, leur substance occupe le lieu par Vin-
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 5"J
Les Prêtres, participant au Sacerdoce de Jésus,
ont la même puissance que Lui ' et continuent de
termédiaire de leur quantité propre ; aussi est-ce à leur quan-
tité qu'il convient proprement et principalement d'occuper ce
lieu qui la mesure, tandis que cette localisation ne convient à
leur substance que médiatement et par voie de conséquence.
« Pour le corps du Christ au Sacrement il en va d'une manière
différente, parce que ce corps adorable n'occupe le lieu que par
l'intermédiaire de la quantité qui était propre au pain, avant
la consécration. Et bien que la quantité propre et véritable du
corps du Christ se trouve réellement au Sacrement de l'autel,
elle n'y est que par l'intermédiaire et comme suite de sa subs-
tance elle-même, laquelle ne pourrait subsister sans sa quantité
propre. Telle est la raison pour laquelle le corps du Christ peut
être en divers lieux à la fois. » S. Thom., Op. 58, c. 8.
Saint Thomas, suivant sa méthode adoptée dans les Opus-
cules, en traitant de l'Eucharistie, illustre ces explications par
une comparaison matérielle. « Si vous présentez votre visage,
dit-il, à plusieurs miroirs en même temps, votre visage vous
apparaîtra également et intégralement un dans tous les miroirs ;
et si vous brisez l'un de ces miroirs en plusieurs morceaux,
même fort petits, votre visage tout entier, et unique, se repro-
duira encore d'une manière parfaite dans chacun de ces débris.
Bien que le miroir soit brisé, fractionné, votre visage restera
néanmoins un et parfait dans chacune des fractions, /'/ ne su-
bira lui-même aucun changement.
« De même en est-il réellement dans le Sacrement du Christ,
qu'on appelle justement le miroir et l'image de sa bonté. Si
donc le miroir, c'est-à-dire la forme du pain, se trouve divisé en
plusieurs parties, chacune de ces parties restera unie à Dieu, et
contiendra le vrai corps du Seigneur. » S. Thom., Op. 57, c. i3.
1 « Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre.
Allez donc et enseignez toutes les nations, les baptisant au nom
du Père et du Fils et du Saint-Esprit, leur apprenant à observer
tout ce que je vous ai commandé. » Matth., xxviii, 18-20. —
« Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, et ils
seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez. » Jean, xx, 23.
58 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
remplir la même mission '. Indépendamment de
leur caractère sacré, ils ne sont que des hommes ;
considérés dans leur Sacerdoce, ils sont des
dieux. Leur âme porte gravé un caractère indé-
lébile qui les associe à la toute-puissance divine'2.
Ils ne sont Prêtres que par la communication que
le Souverain Prêtre leur fait de son Sacerdoce,
mais comme Lui ils font des œuvres divines et
ils continuent dans le monde la manifestation
que Jésus faisait de sa Divinité.
Aucune autre puissance que la puissance même
de Dieu ne pouvait instituer le Sacerdoce catho-
lique. Il ne s'agit plus ici de rappeler un simple
souvenir, de commémorer des faits qui, une fois
accomplis, ne se renouvellent plus jamais ; mais
bien d'une réalité précise, de la perpétuation ac-
tuelle et réelle d'un fait divin, d'une présence
formelle et substantielle de Jésus produite par
les paroles de la Consécration 3. Il n'est pas da-
1 « Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie. »
Jean, xx, 21.
- « Le caractère s'attache à l'âme d'une manière indélébile,
non en raison de sa perfection propre, mais à cause de la per-
fection du Sacerdoce du Christ, d'où /'/ découle comme une
vertu instrumentale. » S. Thom., III p., q. 63, a. 5, ad 1.
3 « De ce que le Christ a prononcé les paroles de la Consé-
cration, ces paroles ont acquis une puissance consécratoire
qu'exerce tout prêtre qui les prononce, absolument comme
si le Christ était présent et qu'il les prononçât lui-même. »
S. Thom., III p., q. 78, a. 5.
Ailleurs, le même saint Docteur établit cette vérité par une
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 5g
vantage question de constituer des ministres qui
seront simplement chargés des cérémonies exté-
rieures du culte ; mais Jésus, en consacrant ses
Prêtres, les établit maîtres de sa propre Per-
sonne ; ils ont sur Lui, par la force de la parole
consécratrice, un pouvoir qui évoque la puis-
sance de la parole créatrice '.
comparaison avec les effets produits par la parole humaine.
« Les choses humaines nous fournissent aussi une similitude du
mystère. Ne voyons-nous pas, en effet, que la parole de l'homme
dépasse, en efficace, la puissance et la vertu de celui gui la
profère ? La parole du pape, promulguée par son envoyé,
réunit en un concile tous les prélats de l'Eglise, et le pape, sans
la parole, ne pourrait en aucune façon produire ce résultat. —
La parole d'un empereur ou d'un roi quelconque réunit en très
peu de temps toute une armée. — Un maître enfin, quel qu'il
soit, produit par la parole sur ses subordonnés des effets que sa
propre puissance, sans la parole, n'obtiendrait jamais.
« Personne donc ne doit estimer impossible que Dieu ait
conféré à sa parole, prononcée par les prêtres, ses envoyés
sacrés, la même efficace, la même vertu, et même une vertu
plus grande que celle dont il a pourvu la nature corporelle,
par laquelle nous voyons se produire tant et de si grands pro-
diges semblables. « La voix du Seigneur est pleine de vertu,
s'écrie le Psalmiste (xxvm, 4), la voix du Seigneur est pleine de
magnificence. » S. Thom., Op. 58, c. 2.
1 « Si la parole de Dieu, dit Saint Jean Damascène (Hb. iv,
cap. 5), cité par Saint Thomas, est vivante, active, capable de
produire la lumière au seul mot : « Que la lumière soit » ; si les
cieux, avec toute leur splendeur, ont été affermis par cette
parole, comment Celui qui, du très pur sang de la Vierge bien-
heureuse s'est fait homme, ne pourrait-il changer le pain et le
vin en son corps et en son sang? » Il ne doit donc point pa-
raître inadmissible, ajoute le Docteur angélique, que la parole
divine proférée par le prêtre ait la même vertu, voire une
vertu plus grande que celle de la nature, dépassant cette force
60 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEO
Le Prêtre sacrificateur renouvelle chaque fois,
en quelque sorte, le Mystère de l'Incarnation en
redonnant Jésus au monde, et celui de la Ré-
demption en immolant mystiquement mais réel-
lement la divine Victime. A lui seul, le fait, en
Jésus, de posséder essentiellement ce pouvoir et
de le communiquer aux autres est une preuve
évidente de Divinité.
Ce qu'était la sainte Humanité de Jésus à
l'égard de sa Divinité qu'elle tenait voilée ; ce
qu'est le Mystère eucharistique par rapport à la
qui réside dans les choses, et en vertu de laquelle les aliments
pris par Tanimal se convertissent en sa chair et en son sang. »
S. Thom., Op. 58, c. 12.
Citons encore ces paroles devenues classiques de Saint Am-
broise, que nous lisons dans la vc Leçon du mercredi dans l'Oc-
tave du T. S. Sacrement : « C'est donc la parole du Christ qui
effectue ce Sacrement. Quelle est la parole du Christ? C'est
celle par qui toutes choses ont été faites. Le Seigneur com-
manda, et le ciel fut créé ; le Seigneur commanda, et la terre
fut faite ; le Seigneur commanda, et les mers sortirent du néant ;
le Seigneur commanda, et toute créature prit naissance. Vous
voyez donc combien la parole du Christ est puissante et effi-
cace. Si donc il y a dans la parole du Seigneur Jésus tant de
force et de vertu qu'elle a donné l'existence aux choses qui
n'étaient pas, combien à plus forte raison aura-t-elle le pou-
voir de changer, en d'autres substances, les substances qui
existent. Le ciel n'était pas, la mer n'était pas, la terre n'était
pas ; mais écoutez l'Ecriture (Ps. 32, 9) : « Il a dit, et les choses
ont été faites ; il a commandé et elles ont été créées. » Pour
vous répondre, je vous dirai donc que ce n'était pas le corps
du Christ avant la consécration, mais après la consécration,
alors, c'est le corps du Christ. Jésus lui-même a parlé, et cela
a été fait ; il a commandé, et cela a été réalisé. » S. Ambroise
{De Sacram., lib. iv, cap. 4).
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 6l
Divinité et à l'Humanité du Sauveur qu'il cache
et réduit à l'inanition : les Prêtres le sont rela-
tivement à Jésus, dont ils ne sont que les instru-
ments, mais dont ils possèdent la puissance et
la fécondité sacerdotales. Trois Mystères en un
seul, qui nous révèlent le plan divin dans l'éco-
nomie des révélations de la puissance et de
l'amour de Dieu aux hommes : l'Incarnation qui
fournit la Victime du Sacrifice, l'Eucharistie qui
la contient sous une forme nouvelle mais réelle,
le Sacerdoce qui continue sans cesse le Sacri-
fice et perpétue la présence eucharistique de la
Victime.
Tout éloquents que soient les enseignements
de la Divinité de Jésus puisés dans son Incarna-
tion et dans la double institution de l'Eucharistie
et du Sacerdoce, la croyance de l'humanité à ce
dogme fondamental aurait nécessairement som-
bré avec la mort du Sauveur des hommes, si
Jésus ne se fût point relevé de ses suprêmes
humiliations l. Il ne pouvait rester l'esclave de la
1 « La résurrection du Christ, dit Saint Thomas, a été néces-
saire pour l'instruction de notre foi. En effet, notre foi a pour
objet la divinité et Yhumanité du Christ ; car il ne suffit pas
de croire l'une sans l'autre. C'est pourquoi, pour confirmer la
foi dans la vérité de sa divinité, il a fallu qu'il ressuscitât»
promptement. D'un autre côté, pour établir la foi dans la vérité
de son humanité et de sa mort, il a été nécessaire qu'il y eût
un intervalle entre sa mort et sa résurrection ; car s'il eût res-
62 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEC
mort, sous peine de n'être point Dieu ; Il devait
sortir de son tombeau, s'il était réellement le
principe de la vie '.
Tout ce qu'il avait dit pendant sa vie pour
démontrer sa Divinité, tout ce qu'il avait fait
pour le prouver, ne pouvait avoir de valeur que
si vraiment 11 remportait sur la mort une écla-
tante victoire qui Lui rendrait la vie pour tou-
jours. Jésus avait dit que Lui seul avait le pou-
voir de s'enlever la vie et de la reprendre "2. Déjà
Il avait permis à ses ennemis, à l'heure marquée
par son divin Père, de la Lui ravir ; c'est Lui, à
vrai dire, qui s'immolait par la main de ses bour-
reaux. Le moment ne pouvait tarder, où sortant
suscité immédiatement après sa mort, on pourrait croire que sa
mort n'a pas été véritable et que par conséquent sa résurrection
ne l'a pas été non plus. » S. Thom., III p., q. 53, a. 2.
1 Saint Thomas dit encore à ce sujet : « Il faut que la résur-
rection du Christ soit cause de la nôtre ; et c'est ce qui fait dire
à Saint Paul (I Cor., xv, 20) : « Jésus-Christ est ressuscité
d'entre les morts comme étant les prémices de ceux qui sont
dans le sommeil de la mort ; car c'est par un homme que la
mort est venue, et c'est aussi par un homme que la résurrection
des morts doit venir également. » Et c'est avec raison ; car le
principe de la vie de l'homme est le Verbe de Dieu, dont il
est dit (Ps. xxxv, 10) : « C'est en vous qu'est la source de vie ».
C'est pourquoi il dit lui-même (Jean, v, 21) : « Comme le Père
ressuscite les morts et les vivifie, de même le Fils vivifie ceux
qu'il veut. » S. Thom., III p., q. 56, a. 1.
2 « Personne ne me ravit ma vie, mais je la donne de moi-
même ; j'ai le pouvoir de la donner, et j'ai le pouvoir de la
reprendre. » Jean, x, 18.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 63
de l'humiliation du tombeau, II reprendrait une
vie cette fois impassible et glorieuse1.
Il était mort en perdant tout son sang, Il res-
suscite en le faisant de nouveau circuler dans ses
veines; son cœur, dont les battements avaient un
instant cessé, reprend ses pulsations normales ;
la vie renaît dans ce corps meurtri et défiguré,
et le supplicié de tout-à-1'heure réapparaît aux
hommes plus beau, plus puissant et plus glorieux
que jamais 2. N'étant plus soumis ni aux lois du
1 Saint Thomas donne cinq raisons de la Résurrection du
Sauveur. « 1° Pour manifester la Justice divine, à laquelle
il appartient ^exalter ceux qui s' humilient à cause de Dieu.
Le Christ s'étant humilié jusqu'à la mort de la croix par amour
et par obéissance pour Dieu, il fallait que Dieu l'exaltât jusqu'à
la gloire de la résurrection. — 2° Pour établir notre foi ; parce
que, par la résurrection du Christ, notre foi dans sa divinité a
été confirmée. C'est pourquoi Saint Paul dit (I Cor., xv, 14) :
« Si le Christ n'est pas ressuscité, notre prédication est vaine et
votre foi est vaine aussi. » — 3° Pour exciter notre espérance ;
parce qu'en voyant ressusciter le Christ qui est notre chef, nous
espérons que nous ressusciterons. — 4° Pour la réformation de
la vie des fidèles, d'après ces paroles de Saint Paul (Rom., vi, 4) :
« Comme Jésus-Christ est ressuscité d'entre les morts pour la
gloire de son Père, ainsi nous devons marcher dans une vie
nouvelle. » Et plus loin : « Parce que le Christ ressuscité d'entre
les morts ne meurt plus, de même pensez aussi que vous êtes
morts au péché et que vous ne vivez que pour Dieu. » — 5" Pour
la consommation de notre salut ; parce que, comme il s'est
humilié par sa mort et qu'il a enduré tant de maux pour nous
en délivrer, de même il a été glorifié dans sa résurrection pour
nous porter au bien, d'après ces paroles de Saint Paul (Rom.,
rv, 25) : « Il a été livré à cause de nos péchés, et il est ressuscité
pour notre justification. » S. Thom., III p., q. 53, a. 1.
2 Plusieurs fois Jésus avait prédit sa résurrection ; ses paroles
64 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEC
temps et de l'espace, ni aux conditions des êtres
corporels, mais ayant acquis, par sa propre puis-
sance, les qualités des purs esprits, Il jouit d'un
empire souverain sur tout ce qui est matériel et
terrestre. N'ayant plus, comme pendant sa vie,
à retenir sa toute-puissance dans les bornes de
la condition humaine qu'il s'était imposée, Il se
manifeste le maître absolu de toutes choses '. C'est
un triomphateur que ne peuvent plus atteindre
ni la malice des hommes ni la haine de l'enfer.
C'est un Dieu qui se joue dans les manifestations
de sa toute-puissance, après s'être révélé dans
les suprêmes excès de son amour. C'est un Sau-
veur, tout de gloire éclatant, qui laisse rayonner,
comme des trophées d'amour, les plaies de son
sont formelles sur ce point. « Le Fils de l'homme doit être livré
entre les mains des hommes ; ils le tueront et, le troisième jour,
il ressuscitera. » Matth., xvii, 21, 22.
« Ne parlez à personne de cette vision, dit-il à ses Apôtres
témoins de sa transfiguration, jusqu'à ce que le Fils de l'homme
ressuscite d'entre les morts. » Matth., xvii, 9.
« Après que je serai ressuscité, je vous précéderai en Galilée. »
Matth., xxvi, 32.
Et, après sa résurrection, il rappelle encore cet enseignement
à ses Apôtres : « Il fallait que le Christ souffrit et qu'il ressus-
citât d'entre les morts le troisième jour. » Luc, xxiv, 46.
1 « Vous l'avez pour un temps rendu inférieur aux anges, et
puis vous l'avez couronné de gloire et d'honneur, vous lui avez
donné l'empire sur les œuvres de vos mains ; vous avez mis
toutes choses sous ses pieds. Du moment que Dieu lui a soumis
toutes choses, il n'a donc rien laissé qui ne lui soit assujetti. »
Hébr., 11, 7, 8.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 63
dernier supplice. C'est le Verbe de Dieu qui,
dégagé des entraves de son existence mortelle,
a comme reconquis son antique et universelle
souveraineté, à laquelle II associe pour toujours
sa sainte Humanité l.
C'en est fait : II est Dieu et II le prouve plus
que jamais. Les générations tomberont à genoux
devant Lui ; et, après avoir baisé avec respect
les plaies du divin Crucifié, elles entonneront à
jamais des chants d'allégresse et de louange en
l'honneur du glorieux Ressuscité -.
Jésus, étant Dieu, venait du ciel. Il nous avait
révélé son divin Père et le Mystère de la Trinité
Sainte immuable dans les splendeurs de l'éter-
nité. Sa mission étant accomplie sur la terre, Il
devait retourner dans le sein de l'Eternel. Il ne
suffisait ni à sa gloire ni à notre foi qu'il soit
sorti triomphant du tombeau. Lui-même avait
1 « Maintenant le Christ est ressuscité... ; quand il aura anéanti
tout empire, toute domination, toute 'puissance, il remettra son
royaume à son Père : /'/ faut donc qu'il règne. » I Cor., xv,
20, 24, 25.
2 « Que les gentils glorifient Dieu pour sa grande miséricorde,
ainsi qu'il est écrit : C'est pourquoi, Seigneur, je publierai vos
louanges dans les nations, et je chanterai à la gloire de votre
nom. Et l'Ecriture dit encore : Réjouissez-vous, nations, avec
son peuple. Et ailleurs : Nations, louez toutes le Seigneur,
peuples, glorifiez-le tous. » Rom., xv, 9-1 1.
66 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
annoncé qu'il retournerait à son Père ' et qu'il
irait là-haut nous préparer une place2. Il fallait
ce complément à tous ses Mystères pour ne plus
pouvoir jamais douter de sa Divinité. Il veut en
donner l'assurance aux hommes ; si après cela
ils ne croient pas en Lui, ils s'attireront la su-
prême malédiction qui les éloignera à jamais de
sa divine et éternelle béatitude.
C'est par sa propre puissance que Jésus était
descendu du ciel, ce sera par la même divine
puissance qu'il y remontera8. Il laisse à la terre
son Eucharistie avec son Sacerdoce qui en assu-
1 « Je m'en vais à mon Père. » Jean, xiv, 12.
2 « Dans la maison de mon Père il y a beaucoup de demeures...
Je vais vous préparer une place. » Jean, xiv, 2.
3 Saint Thomas nous dit que Jésus est monté au ciel par une
double vertu personnelle, sa vertu divine et la vertu de son âme
glorifiée. « Le corps dans la gloire sera tellement soumis à l'âme
bienheureuse que, comme le dit Saint Augustin {De civ. Dei,
lib. xxii, cap. ult.), le corps sera immédiatement où l'esprit
voudra, et l'esprit ne voudra rien qui ne puisse convenir à lui-
même et au corps. Or, comme il convient qu'un corps glorieux
et immortel soit dans un lieu céleste, il s'ensuit que le corps du
Christ est monté au ciel d'après la vertu de son âme qui le
voulait. Et comme le corps devient glorieux par la participation
de l'âme, de même l'âme devient bienheureuse par la partici-
pation de Dieu. Par conséquent la cause primitive de l'ascen-
sion du Christ au ciel, c'est la vertu divine.
« Ainsi donc il y est monté par sa vertu propre : par sa
vertu divine premièrement, et secondairement par la vertu de
l 'âme glorifiée qui meut le corps comme elle veut. » S. Thom.,
III p., q. 57, a. 3.
DEl'X NATURES ET l'NE PERSONNE EN JÉSVS 67
rera la perpétuité, mais II doit à son Humanité
une récompense que le ciel seul peut lui don-
ner ' ; et II s'envole, par delà les nues, dans le
1 « Par des mérites antérieurs à sa passion, enseigne Saint
Thomas, le Christ a mérité son exaltation relativement à son
âme dont la volonté était rendue parfaite par la charité et les
autres vertus. Mais, dans sa passion, /'/ a mérité son exaltation
relativement à son corps par manière de récompense ; car il est
juste que le corps qui avait été soumis à la souffrance par cha-
rité reçoive dans la gloire sa récompense. » S. Thom., III p.,
q. 49, a. 6, ad 2.
Dans le corps de l'article, il déduit les raisons de l'exaltation
de Jésus, des humiliations subies dans sa passion. « Le Christ,
dit-il, s'est humilié lui-même dans sa passion au-dessous de ce
qu'il devait, sous quatre rapports : 1° Quant à sa passion et à
sa mort qu'il ne devait pas souffrir. — 2" Quant au lieu, parce
que son corps a été placé dans un sépulcre et que son âme est
descendue aux enfers. — 3" Quant à la confusion et à pYo-
probre dont il a été couvert. — 40 Quant à ce qu'/7 a été livré
à la puissance humaine.
« C'est pourquoi par sa passion il a mérité son exaltation de
quatre manières : 1° Quant à sa résurrection glorieuse. D'où
il est dit (Ps. i38, 1): « Vous avez connu mon abaissement
(c'est-à-dire l'humilité de ma passion) et ma résurrection. » —
2° Quant à son ascension au ciel. Ainsi Saint Paul dit (Eph.,
iv, 9) : « Qu'il est descendu d'abord dans les parties les plus
basses de la terre, et celui qui est descendu est le même que
celui qui est monté au-dessus de tous les cieux. » — 3° Il a été
élevé parce qu'/V est assis à la droite de son Père et qu'il a
manifesté sa divinité, d'après ces paroles du Prophète (Is., lu,
13) : « Il sera grand et élevé et il montera au comble de la
gloire, parce qu'il a fait l'étonnement de plusieurs et que son
visage a été défiguré plus que celui d'aucun autre homme. » Et
c'est ce qui fait dire à l'Apôtre (Phil., h, 8) : « Il s'est fait obéis-
sant jusqu'à la mort et jusqu'à la mort de la croix ; c'est pour-
quoi Dieu l'a élevé et lui a donné un nom qui est au-dessus de
tout nom », de telle sorte que tout le monde l'appelle Dieu et
68 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
royaume de sa gloire où II régnera éternelle-
ment '.
A moins de vouloir tout nier en Jésus, il est
indispensable, après cette dernière et divine
merveille de son Ascension, de reconnaître et de
confesser sa Divinité. Le divin Soleil de Justice
est rentré dans l'éternel foyer des clartés divines.
Il a illuminé le monde des splendeurs de l'éter-
nité, et les âmes en refléteront à jamais les cé-
lestes beautés. Gloire éternelle à Jésus, Dieu et
Homme, vivant et régnant dans les siècles des
siècles !
lui rend les honneurs divins. — 40 II a été élevé par rapport à
la puissance judiciaire qu'il a reçue, car il est dit (Job, xxxvi,
17) : « Votre cause a été jugée comme celle d'un impie, vous
recevrez en retour la puissance et le jugement. » S. Thom., III p.,
q. 49, a. 6.
1 « Le Seigneur Jésus, après avoir parlé à ses disciples, fut
élevé dans le ciel, où il est assis à la droite de Dieu. » Marc,
xvi, 19.
Sur ces dernières paroles. Saint Thomas fait les remarques
suivantes : « On dit que le Christ est assis à la droite de son
Père, en ce sens que d'après sa nature divine il lui est égal, et
que d'après sa nature humaine il est en possession des biens
divins d'une manière plus excellente que toutes les autres
créatures. Ces deux choses ne conviennent l'une et l'autre qu'au
Christ. » S. Thom., III p., q. 58, a. 4.
Et plus loin : « Parce que la droite est la béatitude divine,
s'asseoir à la droite ne signifie pas simplement être dans la
béatitude, mais avoir la béatitude avec une certaine puissance
de domination, et l'avoir pour ainsi dire comme une chose
propre et naturelle ; ce qui ne convient qu'au Christ et ce qui
ne peut convenir à aucune autre créature. » Ibid., ad 2.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 69
III. — Jésus est Dieu :
szs enseignements le démontrent
Si Jésus avait manifesté sa Divinité aux
hommes par ses Mystères et par ses oeuvres,
Il devait également le faire par ses enseigne-
ments. Il ne pouvait se contenter de poser des
actes qui révélassent son origine divine ; étant
venu pour enseigner les hommes ', Il devait leur
donner une doctrine sûre et complète, et lors-
qu'il s'agissait d'une vérité aussi essentielle et
fondamentale que celle de sa Divinité, la préci-
sion s'imposait. En un pareil sujet, d'où dépend
toute la Religion, tous les mystères du temps et
toutes les vérités éternelles, il fallait une science
positive et indiscutable ; et la croyance de l'hu-
manité devait pouvoir s'appuyer sur les asser-
tions formelles de la parole divine-.
Jésus n'a aucunement négligé de donner au
monde cette divine doctrine, et II en a fait la
base de ses enseignements. Lui, qui était venu
pour pratiquer l'humilité et donner aux hommes
1 « Il est écrit dans les prophètes : Us seront tous enseignés
de Dieu. » Jean, vi, 45.
2 « La doctrine, ayant été premièrement annoncée par le Sei-
gneur lui-même, a été ensuite confirmée parmi nous par ceux
qui l'ont entendu de sa propre bouche. » Hébr., h, 3.
70 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
l'exemple de toutes les vertus1; Lui, qui ne veut
même pas être appelé bon, en tant qu'homme-,
et qui renvoie constamment à son Père les
louanges et la gloire qui Lui reviennent, Il se
pose néanmoins en Maître souverain 3 et II se
décerne des titres divins quand il s'agit d'affir-
mer sa Divinité 4.
Il est peu de sujets que Jésus se plaise à déve-
lopper comme celui-là ; Il y revient en toute occa-
sion, pour bien inculquer dans les âmes cette
adorable vérité. Il trouve dans sa Divinité un
thème admirable qu'il varie sans cesse et dont II
fait une lumière pour éclairer les esprits, un feu
pour réchauffer les cœurs, une règle de vie pour
diriger et fortifier les volontés. Devant cette
vérité divine les objections trouvent leurs solu-
tions, les mystères s'éclaircissent, les résistances
s'évanouissent, les cœurs sont touchés, les âmes
se livrent et s'abandonnent.
C'est en gagnant l'amour que Jésus veut ins-
truire ; aussi rien n'est lumineux et touchant à la
1 « Le Fils de l'homme n'est point venu pour être servi, mais
pour servir et donner sa vie pour la rédemption d'un grand
nombre. » Matth., xx, 28.
2 Jésus lui dit : « Pourquoi m'appelles-tu bon ? Il n'y a de
bon que Dieu seul. » Matth., xix, 17.
3 « Vous m'appelez Maître et Seigneur ; et vous dites bien,
car je le suis. » Jean, xiii, i3.
'' « Jésus-Christ n'a point cru que ce fût pour lui une usurpa-
tion d'être égal à Dieu. » Philip., h, 6.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JESUS 71
fois comme cette doctrine du ciel enseignée aux
hommes. On assiste en quelque sorte à la de-
meure éternelle du Verbe dans la Trinité Sainte,
à sa sortie du sein du Père, à la mission qu'il en
reçoit, à son entrée dans le monde, aux affirma-
tions nombreuses de sa divine origine, aux com-
munications constantes que Lui fait son divin
Père, à l'amour mutuel qui les unit dans une
intimité ineffable et unique, aux déclarations
solennelles où Jésus proclame sa Filiation di-
vine, aux annonces de son retour prochain vers
son Père et de la gloire divine dont II y jouira
éternellement.
Le cœur est ému et l'âme tombe en adoration,
quand on entend Jésus proclamer bien haut :
« qu'il vient de Dieu et qu'il retourne à Dieu ' » ;
« que Dieu a tellement aimé le monde, qu'il lui a
donné son Fils unique - » ; « qu'il n'est venu que
pour faire la volonté de son Père3 » ; « qu'il s'en
tient expressément à tout ce que son Père Lui a
ordonné4»; «qu'il ne dit ni ne fait rien qu'il
1 <■ Je suis sorti du Père, et je suis venu dans le monde ;
maintenant je quitte le monde et je vais au Père. » Jean,
xvi, 28.
2 Jean, m, 16.
3 « Je suis descendu du ciel pour faire, non ma volonté, mais
la volonté de celui qui m'a envoyé. » Jean, vi, 38.
4 « J'agis selon le commandement que le Père m'a donné. »
Jean, xiv, 3i.
72 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
ne l'ait entendu ou vu faire par son Père ' » ; sur-
tout lorsque, pénétrant plus profondément dans
le mystère, Il nous dit avec une assurance com-
municative et une tendresse divinement filiale :
« que Lui et son Père ne font qu'un - » ; « que
tout ce qui est à l'un appartient à l'autre'»;
« qu'il est en son Père et que son Père est en
Lui'' » ; que, dès lors, « qui Le voit, voit le Père,
qui Le connaît, connaît le Père5 » ; et, à cause de
cette incession divine, « que personne ne peut
aller au Père que par le Fils, ni aller au Fils si
le Père ne l'y attire" ».
Jésus, en d'autres circonstances, se proclame
plus explicitement encore le Fils de Dieu7. A la
1 « Celui qui m'a envoyé est véridique, et ce que j'ai entendu
de lui, je le dis au monde. » Jean, viii, 26. — « Je ne fais rien
de moi-même, mais je dis ce que mon Père m'a enseigné. »
Ibid., 28.
- « Mon Père et moi nous sommes une même chose. » Jean, x, 3o.
a « Tout ce que le Père a est à moi. » Jean, xvi, i5. — « Tout
ce qui est à moi est à vous, et tout ce qui est à vous est à moi. »
Jean, xvii, 10.
4 « Le Père est en moi, et je suis dans le Père. » Jean, x, 38.
— « Ne crovez-vous pas que je suis dans le Père, et que le
Père est en moi? » Jean, xiv, 10, 11.
5 Celui qui me voit, voit celui qui m'a envoyé. » Jean, xii, 45.
— Celui qui me voit, voit aussi le Père. » Jean, xiv, 9.
6 « Nul ne vient au Père que par moi. » Jean, xiv, 6. — « Nul
ne peut venir à moi si le Père qui m'a envoyé ne l'attire. »
Jean, vi, 44.
" En neuf passages différents du Saint Evangile, Jésus fait
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 73
Samaritaine, Il dit qu'il est Lui-même le Messie
promis1. A l'aveugle de Jéricho, qu'il vient de
guérir et qui Lui demande qui est le Fils de
Dieu, II répond : « Celui qui te parle, c'est Lui - ».
Quand Saint Pierre Le confesse publiquement le
Christ, Fils du Dieu vivant, Il le confirme dans
sa croyance, en lui disant que c'est son divin
Père qui lui a révélé ce mystère ;t. Quand II se
met en route pour aller ressusciter son ami
Lazare, Il dit ouvertement aux siens que Lazare
est mort afin que le Fils de Dieu soit glorifié i.
Et pour mettre un dernier sceau à cet ensei-
gnement de toute sa vie publique, Jésus pro-
clame plus hautement encore sa Divinité, à
l'heure la plus solennelle de sa vie, lorsqu'il va
mourir pour attester la vérité de sa doctrine :
« Es-tu le Christ, Fils du Dieu béni » ? Lui dit
le Grand-Prêtre. — « Je le suis », répond-Il avec
majesté \
Les hommes ne peuvent s'y méprendre ; ces
expressions ne sont ni des images ni des méta-
une mention précise de son titre de Fils de Dieu : Jean, ni, 16,
17, 18 ; v, 25, 28 ; ix, 35-37 ! x, 36 ; xi, 4. — Marc, xiv, 62.
1 « La femme lui dit : Je sais que le Messie (qui est appelé
le Christ) doit venir... Jésus lui dit : Je le suis, moi qui vous
parle. » Jean, iv, 25, 26.
2 Jean, ix, 36, 37.
3 Matth., xvi, 16, 17.
4 Jean, xi, 4.
' Marc, xiv, 61, 62.
74 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
phores. Jésus prétend dire une vérité exacte et
indiscutable, et ceux qui L'entendent le com-
prennent ainsi, soit pour croire en Lui, soit pour
Lui en faire un crime. Les foules L'acclament
comme le Messie • ; les démons eux-mêmes Le
proclament le Fils de Dieu '-. Cette déclaration
1 « Et la foule criait, disant : Hosanna, béni soit celui qui
vient au nom du Seigneur. » Matth., xxi, 9.
- « Les démons sortaient de plusieurs, criant et disant : Tu es
le Fils de Dieu. Et les réprimandant il ne leur permettait pas
de dire qu'ils savaient qu'il était le Christ. » Luc, rv, 41.
Nous ne devons pas prendre ces paroles de Jésus trop à la
lettre, la connaissance que les démons avaient de sa divinité
étant très imparfaite et reposant plutôt sur des faits étonnants
qui leur faisaient supposer que Jésus pouvait bien être Dieu, ce
dont ils n'avaient évidemment aucune certitude, sans quoi ils
n'auraient point poussé les Juifs à le mettre à mort. Le commen-
taire suivant de Saint Thomas nous le fera mieux comprendre.
•' Le Christ ne s'est manifesté aux démons qu'autant qu'il l'a
voulu, et il ne l'a voulu qu'autant qu'il l'a fallu... D'ailleurs, il
ne s'est pas montré à eux comme aux saints anges, par ce qui
constitue la vie éternelle (c'est-à-dire la lumière surnaturelle de
la grâce), mais par des effets temporels de sa puissance. D'abord,
en vovant que le Christ avait faim après avoir jeûné, ils ont
pensé qu'il n'était pas le Fils de Dieu. C'est pourquoi, à l'occa-
sion de ces paroles : « Si vous êtes le Fils de Dieu » (Luc, rv, 3),
Saint Ambroise dit : Que signifie cette manière de s'exprimer,
sinon que le démon savait que le Fils de Dieu viendrait, mais
qu'il n'a pas pensé qu'il était venu, à la vue de ses infirmités
corporelles ?
« Mais ensuite, après avoir été témoin de ses miracles, il a
commencé à conjecturer d'après certains soupçons qu'il était le
Fils de Dieu. C'est pour ce motif que sur ces paroles : « Je sais
que vous êtes le saint de Dieu » (Marc, i, 24), Saint Jean Chry-
sostôme dit : qu'il n'avait pas une connaissance certaine et ferme
de l'avènement de Dieu, mais qu'il savait qu'il était le Christ
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS /.">
formelle de sa Divinité, tombée si fréquemment
de ses lèvres, paraît à ses ennemis une telle
monstruosité, que Jésus ne peut s'empêcher un
jour de le leur reprocher : « Pourquoi dites-vous
que je blasphème parce que j'ai dit : Je suis le
Fils de Dieu ' » ; et lorsqu'ils voudront essayer
de voiler leur haine et de justifier le crime déi-
cide dont ils vont se rendre coupables, ils rappel-
leront au juge inique qui doit Le condamner,
que Jésus mérite la mort parce qu'il s'est fait le
Fils de Dieu -.
Aucun enseignement n'est plus clair et plus
précis. Ou Jésus enseigne l'erreur, ou il faut
promis dans la loi. C'est ce qui fait dire (Luc, iv, 41) : « Qu'ils
savaient qu'il était le Christ. »
« Mais en confessant qu'il était le Fils de Dieu, ils parlaient
plutôt d'après des soupçons qu'avec certitude. D'où le Vén. Bède
observe : « Que les démons confessaient le Fils de Dieu », comme
on dit plus loin « qu'ils savaient qu'il était le Christ », parce
que le diable l'ayant vu fatigué par le jeûne, il crut qu'il était
un homme véritable, mais parce que, en le tentant, il ne put pas
le vaincre, il se douta qu'il était le Fils de Dieu. Par la puis-
sance de ses miracles il comprit ou plutôt il soupçonna aussi ce
qu'il était. C'est pourquoi il a conseillé aux Juifs de le crucifier,
non parce qu'il a pensé que le Christ n'était pas le Fils de Dieu,
mais parce qu'il n'a pas prévu que sa mort serait sa propre ruine.
« Car c'est de ce mystère, caché dès le commencement des
siècles, que l'Apôtre dit : qu'aucun des princes de ce siècle ne
l'a connu ; parce que « s'ils l'eussent connu, ils n'auraient jamais
crucifié le Seigneur de la gloire. » S. Thom., III p., q. 44, a. 1, ad 2.
1 Jean, x, 36.
3 « Nous avons une loi, et selon la loi il doit mourir, parce
qu'il s'est fait le Fils de Dieu. » Jean, xix, 7.
76 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
reconnaître qu'il est Dieu. S'il n'était pas Dieu,
Il n'aurait point parlé de la sorte et II n'aurait
jamais pu faire les œuvres merveilleuses qu'il a
opérées pour confirmer sa doctrine et forcer les
hommes à croire à sa parole '. C'est également
pour donner à ses miracles leur véritable sens,
en faire comprendre l'origine divine et la fin
toute de sagesse et de bonté, que Jésus ne cesse
de répéter qu'il est Dieu, que tout pouvoir Lui a
été donné au ciel et sur la terre-, et qu'il n'opère
d'aussi grandes merveilles que pour forcer les
hommes à croire en Lui et en Celui qui L'a
envoyé1.
1 La première et la principale raison que donne Saint Thomas
pour expliquer les miracles de Jésus, c'est de confirmer la vérité
que Jésus enseigne. « Les choses qui sont de foi surpassent la
raison humaine ; on ne peut les prouver par des raisonnements,
mais il faut les prouver par l'argument de la puissance divine ;
de manière que, quand on fait des œuvres que Dieu seul peut
faire, on croie que les choses que l'on dit viennent de Dieu. »
S. Thom., III p., q. 43, a. 1. C'est pourquoi Jésus dit : « Si vous
ne voulez pas me croire, croyez à mes œuvres. » (Jean, x, 38).
Et encore : « Les œuvres que je fais au nom de mon Père
rendent témoignage de moi. » (Jean, x, 25).
Saint Thomas ajoute : « Le Christ a fait des miracles pour
confirmer sa doctrine et pour montrer la vertu divine qui était
en lui. » Ibid., a. 3. Et c'est la raison, d'après lui, pour laquelle
Jésus n'a commencé à faire des miracles que lorsqu'il a com-
mencé à enseigner : « Il n'a pas dû faire de miracles avant de
commencer à enseigner, et il n'a pas dû commencer à enseigner
avant l'âge mûr. » Ibid.
- Matth., xxviii, 18.
3 « J'ai fait devant vous beaucoup d'œuvres excellentes par
la vertu de mon Père. » Jean, x, 32. — « Les œuvres que mon
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JESUS ~J~
IV. — Jésus est homme : sa vie le prouve
Jésus n'a manifesté sa Divinité, révélé ses
mystères, opéré ses miracles, enseigné sa doc-
trine que sous le couvert de son Humanité1. On
voyait en Lui un homme qui parlait, agissait et
vivait comme tous les autres hommes-; on n'avait
aucun raisonnement à faire pour croire à son
existence humaine, tandis qu'il fallait des choses
extraordinaires pour imposer la croyance à sa
Divinité. On L'avait aperçu enfant, on L'avait vu
grandir ; Il demeurait à Nazareth et ses parents
étaient connus ; c'était le fils du charpentier
Joseph et longtemps II avait vécu du fruit de
son travail3. On savait même qu'il n'avait pas
Père m'a données à accomplir, les œuvres que je fais moi-
même, rendent témoignage de moi, que le Père m'a envoyé. »
Jean, v, 36.
1 « Le Christ a voulu manifester sa Divinité par son Huma-
nité. C'est pourquoi en vivant avec les hommes (ce qui est
propre à chacun d'eux) il a manifesté à tous sa Divinité par ses
prédications, ses miracles, sa vie innocente et juste. » S. Thom.,
III p., q. 40, a. 1, ad 1.
2 « Il s'est anéanti... Il s'est rendu semblable aux hommes. »
Phil., h, 7. — « En toutes choses, il a dû être rendu semblable
à ses frères. » Hébr., ii, 17.
3 « Philippe rencontra Nathanaèl et lui dit : Nous avons trouvé
celui dont Moïse a parlé dans la Loi et que les Prophètes ont
annoncé ; c'est Jésus, fils de Joseph, de Nazareth. » Jean, i, 45.
« N'est-ce pas le fils du charpentier ? Sa mère ne s'appelle-
t-elle pas Marie ? » Matth., xiii, 55.
78 DE LA CONDITION DE l'hOMAIE-DIEU
étudié, et on était étonné de son savoir1. Et
lorsque quelques-uns prétendront qu'il est le
Messie, la réponse sera bien simple : ce n'est
pas possible, on ne peut connaître l'origine du
Messie, mais, Jésus, on sait d'où II vient-.
On L'aura vu passant par toutes les phases d'un
développement normal et d'une progression suc-
cessive; on aura constaté qu'il se nourrit pour
vivre 3, que le travail Le fatigue * et que le som-
meil Le repose; on aura remarqué qu'il est sujet
à la douleur et qu'il exprime, suivant les cir-
constances, les sentiments ordinaires du cœur
humain 5.
1 Les Juifs étonnés disaient : « Comment connaît-il les Ecri-
tures, lui qui n'a point fréquenté les écoles? » Jean, vu, i5.
' « Quelques-uns disaient : Est-ce que vraiment les autorités
ont reconnu qu'il est le Christ? Mais celui-ci, nous savons d'où
il est ; or, quand le Christ viendra, personne ne saura d'où il
est. » Jean, vu, 25-27.
3 « Le Fils de l'homme est venu, mangeant et buvant, et vous
dites : voilà un homme de bonne chère et buveur de vin. » Luc,
vu, 34.
Saint Thomas fait, à ce sujet, la remarque suivante : « Il con-
venait à la fin de l'Incarnation que le Christ ne menât pas une
vie solitaire, mais qu'il vécût avec les autres hommes. Or, il
est très convenable que celui qui vit avec d'autres se conforme
à leur manière de vivre, d'après ces paroles de l'Apôtre (I Cor.,
ix, 22) : « Je me suis fait tout à tous. » C'est pourquoi il conve-
nait que le Christ bût et mangeât communément comme le font
tous les autres hommes. » S. Thom., III p., q. 40, a. 2.
4 « Et Jésus, fatigué de sa course, était assis au bord du
puits. » Jean, iv, 6.
5 L'Evangile est rempli de faits où Jésus exprime des senti-
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 79
Il a suivi la voie commune tracée à tous les
hommes : Il a été petit enfant dans les bras de
sa Mère et II s'est nourri de son lait ; sa consti-
tution s'est fortifiée, sa taille s'est développée,
ses années se sont succédées et, comme le reste
des hommes, Il s'est acheminé graduellement
vers l'âge mûr1. Quand II a commencé sa vie
publique, Il s'est mêlé aux foules ; on L'a consi-
ments variés, tous conformes aux sentiments les plus naturels du
cœur de l'homme. Il y a là une preuve frappante que son Hu-
manité est bien de même nature que la nôtre. En voici quelques
exemples. — Sa bonté et sa compassion pour les douleurs du
cœur humain, dans la résurrection du fils de la veuve de Naïm:
« Lorsque le Seigneur l'eût vue, touché de compassion pour elle,
il lui dit: Ne pleurez pas. » (Luc, vu, i3). — Sa joie à la pensée
d'augmenter la foi de ses Apôtres : « Je me réjouis à cause de
vous... afin que vous croyiez. » (Jean, xi, i5). — Sa sainte colère
en face de la malice de ses ennemis, en même temps que sa
compassion pour leur aveuglement : « Alors, les regardant avec
colère, contristé de l'aveuglement de leur cœur, il dit à cet
homme : Etends ta main. Il l'étendit, et sa main fut guérie. »
(Marc, iii, 5). — Sa pitié pour les maux que le péché a apportés
à l'humanité, et qui lui fait pousser un soupir au moment de
guérir un sourd-muet : « Et levant les yeux au ciel, /'/ soupira
et lui dit : Ephpheta, c'est-à-dire ouvrez-vous. » (Marc, vu, 34).
— Son affection pour le jeune homme riche : « Or, Jésus, l'ayant
regardé, l'aima. » (Marc, x, 21). — Son émotion intérieure, au
tombeau de Lazare : « Jésus frémit en son esprit et se troubla. »
(Jean, xi, 33). « Jésus donc, frémissant de nouveau en lui-
même, vint au tombeau. » (Ibid., 38). — Sa tendre amitié pour
son ami mort : « Et Jésus pleura. Et les Juifs dirent : Voyez
comme il l'aimait. » (Jean, xi, 35, 36). — Sa compassion pour
Jérusalem, qui va jusqu'aux larmes : « Et lorsqu'il fut proche,
voyant la ville, il pleura sur elle. » (Luc, xix, 41).
1 Lire le Chapitre 11 de S. Luc.
80 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
déré de près, et s'il a accompli des choses mer-
veilleuses et enseigné une doctrine céleste, Il
Ta fait par des moyens humains. C'est un homme
qu'on voyait de ses yeux, qui parlait un langage
humain, qui traitait humainement avec ses sem-
blables, qui respirait sans doute une immense
bonté et manifestait une puissance extraordi-
naire sur les esprits et les corps, mais cependant
agissait en tout simplement et en pleine lumière.
Aucun doute ne s'éleva jamais sur sa condition
humaine. Quelques-uns attribuèrent bien à Sa-
tan son pouvoir de faire des miracles1, mais ils
n'en firent point pour cela un pur esprit et ils ne
nièrent point son Humanité. On L'entendit se
proclamer Dieu et Fils de Dieu, mais le grand
obstacle à cette croyance était précisément que
l'on ne voyait en Lui qu'un homme. C'est ce que
Lui reprochent ses ennemis, en Le condamnant :
« Car, toi qui es un homme, tu te fais Dieu -. » Les
Juifs étaient d'autant plus excusables, à leurs
yeux, d'adresser ce reproche au Sauveur, qu'ils
L'avaient entendu affirmer publiquement, peu de
temps auparavant, qu'il était vraiment homme,
et que, ignorant encore le mystère de l'Union
1 « Les Pharisiens disaient : C'est par le prince des dénions
qu'il chasse les démons. » Matth., ix, 34.
'- « Les Juifs lui répondirent : Ce n'est pas pour une bonne
œuvre que nous te lapidons, mais pour un blasphème, et parce
que, toi qui es un homme, tu te fais Dieu. » Jean, x, 33.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS Si
hypostatique, ils ne pouvaient comprendre que
quelqu'un puisse être à la fois Dieu et homme :
« Maintenant, leur avait dit Jésus, vous cherchez
à me mettre à mort, moi qui suis un homme et
qui vous ai dit la vérité '. »
On connaissait sa condition de pauvre artisan
et on la Lui jette à la face avec mépris- ; on savait
son âge, et quand II fait allusion à Abraham
avant qui II existait, on le Lui rappelle avec
ironie5. On ne s'est jamais imaginé qu'il avait un
corps d'emprunt, sans quoi on n'aurait pas cher-
ché à Le lapider ' ni tenté de Le précipiter des
hauteurs de Nazareth '. On Le voit bien dominer
les éléments ,;, marcher sur les eaux 7, se rendre
parfois invisible 8 et se transporter en un instant
1 Jean, viii, 40.
-' « N'est-ce pas là le charpentier, fils de Marie ? » Marc, vi, 3.
3 « Les Juifs lui dirent : Vous n'avez pas encore cinquante
ans, et vous avez vu Abraham ! » Jean, viii, 57.
4 « Alors les Juifs ramassèrent de nouveau des pierres pour
le lapider. » Jean, x, 3i.
•*' « Et s'étant levés, ils le poussèrent hors de la ville, et le
menèrent jusqu'à un escarpement de la montagne sur laquelle
elle était bâtie, pour le précipiter en bas. » Luc, iv, 29.
6 « Alors il se leva, commanda aux vents et à la mer, et il
se fit un grand calme. » Matth., viii, 26.
7 « Ils virent Jésus marchant sur la mer. » Jean, vi, 19.
8 Lorsque les Juifs voulurent le lapider, lui « passant au mi-
lieu d'eux, s'en alla » (Lie, iv, 3o). — Dans une autre circons-
tance, le même fait se produisit, et le texte sacré nous dit que
« Jésus se cacha et sortit du temple » (Jean, viii, 39). — Sui-
82 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
d'un lieu à un autre1 ; mais ces faits sont rares et
aussitôt après on Le retrouve le même qu'aupa-
ravant. On sent en Lui une vertu divine, mais
dans un corps mortel. On Le voit et on Le croit
tellement homme, qu'on n'ose Le proclamer
Dieu ; on en ferait volontiers un roi, mais un roi
humain dans un royaume terrestre -.
Lorsqu'il annonce le Mystère de son Eucha-
ristie et qu'il déclare qu'il nous donnera sa chair
à manger et son sang à boire', personne ne pense
à méconnaître la réalité de son corps mortel ;
tout au contraire, on s'éloigne de Lui, parce que
cette manducation, incomprise encore dans son
mode eucharistique, répugne et paraît une im-
possibilité, précisément parce qu'on ne voit en
Lui que le corps d'un homme ordinaire '.
vant certains exégètes, Jésus se rendait alors invisible ou,
suivant d'autres, agissait directement sur les volontés et les
paralysait pour qu'on ne lui fît aucun mal.
1 Lorsque Jésus, après la multiplication des pains, vint de
Tibériade à Capharnaùm, les Apôtres l'aperçurent marchant sur
les eaux, et la foule étonnée lui dit : « Maître, comment êtes-
vous venu ici? » Jean, vi, 25.
2 « Jésus, sachant qu'ils allaient venir l'enlever pour le faire
roi, s'enfuit de nouveau. » Jean, vi, i5.
3 « En vérité, en vérité, je vous le dis : si vous ne mangez
la chair du Fils de l'homme et si vous ne buvez son sang, vous
n'aurez pas la vie en vous... Car ma chair est vraiment une
nourriture et mon sang est vraiment un breuvage. » Jean, vi,
54, 56.
4 « Les Juifs disputaient entre eux, disant : Comment celui-ci
peut-il nous donner sa chair à manger ? ... Beaucoup dirent :
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 83
Oui, Jésus est vraiment Homme comme II est
vraiment Dieu, et c'est ce qui Le rend si beau et
si adorable. Sa Divinité paraît plus aimable parce
qu'elle est renfermée dans son Humanité, son
Humanité est adorable parce qu'elle est unie à sa
Divinité. Ce Dieu que nous adorons et que nous
aimons n'habite pas des hauteurs inaccessibles,
Il vit au milieu de nous ; cet Homme qui s'est fait
notre frère et qui vit de notre vie n'est pas seule-
ment un homme, mais un Dieu-Homme en qui
nous adorons et la perfection infinie de Dieu et
la réalité de la nature humaine élevée à la di-
gnité divine '.
Cette parole est dure, qui peut l'écouter?... — De ce moment,
plusieurs de ses disciples se retirèrent, et ils n'allaient plus avec
lui. » Jean, vi, 53, 61, 67.
1 « Toute la plénitude de la Divinité habite corporelletnent
en lui. » Col., ii, 9.
Voici comment, d'après Saint Thomas, il faut entendre ce pas-
sage de Saint Paul. « La grâce (c'est-à-dire le don gratuit de
Dieu qui consiste à être uni à la personne divine) appartient à
toute la nature humaine qui se compose d'une âme et d'un
corps. C'est en ce sens qu'on dit que la plénitude de la divinité
a habité corporellement dans le Christ ; parce que la nature
divine a été unie non seulement à l'âme, mais encore au corps.
« D'ailleurs on pourrait dire aussi que, d'après Saint Paul,
la divinité a habité dans le Christ corporellement, c'est-à-dire
qu'elle n'y a pas été à l'état d'ombre, comme elle a habité dans
les sacrements de l'ancienne loi, au sujet desquels l'Apôtre ajoute
qu'ils sont « l'ombre des choses futures, au lieu que le Christ
est le corps » ; selon qu'on oppose le corps à l'ombre. » S. Tho.m.,
III p., q. 2, a. 10, ad. 2.
Ce que le même saint Docteur dit dans un autre ouvrage
84 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
Jésus semble avoir eu particulièrement à cœur
de ne point séparer dans ses enseignements cette
double réalité divine et humaine qui Le cons-
titue le Fils de Dieu et le Sauveur du monde. S'il
insiste sur sa Divinité, Il rappelle fréquemment
aussi sa condition humaine ; on dirait qu'il se
plaît à s'appeler le Fils de l'homme, comme à se
proclamer le Fils de Dieu '. « Le Fils de l'homme,
dit-Il, est venu chercher et sauver ce qui était
perdu - » ; « Il est venu pour donner sa vie pour la
rédemption d'un grand nombre ! ». Son pouvoir
est illimité sur les corps et sur les âmes : « Afin
que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pou-
voir sur la terre de remettre les péchés : lève-toi,
dit-Il au paralytique, prends ton lit et retourne
en ta maison '. »
complète l'explication qu'il vient de donner. « La divinité ne
s'adjoint pas à l'âme et au corps par manière de forme, ni par
manière de partie, car cela est contraire à la perfection divine,
(l'est pourquoi il ne se constitue pas une nature de la divinité,
de l'âme et du corps ; mais la nature divine, en elle-même
entière et pure, a revêtu d'une certaine manière, incompréhen-
sible et ineffable, la nature humaine composée de corps et
d'âme ; ce qui est un acte de sa puissance infinie. » S. Thom.,
Op. 2, c. 211.
1 Nous avons relevé, dans le Saint Evangile, quarante-six
passages où Jésus fait allusion au Fils de l'homme. Quel ensei-
gnement et quel sujet de méditation !
2 Luc, xix, 10.
3 Matth., xx, 28.
4 Id., ix, 6.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 85
A la fin de sa vie, Il annonce sa prochaine
glorification : « L'heure est venue où le Fils de
l'homme doit être glorifié ' ». Mais auparavant ïl
devra souffrir : « Comme il est écrit du Fils de
l'homme, il faudra qu'il souffre beaucoup et qu'il
soit rejeté avec mépris-. » Il passera même par la
plus noire des trahisons : « Judas, c'est par un
baiser que tu trahis le Fils de l'homme 3 » ; trahi-
son qui mérite un châtiment éternel : « Malheur à
l'homme par qui le Fils de l'homme sera trahi4 ».
Ses humiliations toutefois ne l'empêcheront pas
de régner dans la gloire : « Vous verrez un jour
le Fils de l'homme assis à la droite de la Majesté
de Dieu et venant sur les nuées du ciel ' ». Et
cette gloire éternelle, commune en Jésus à sa
Divinité et à son Humanité, sera partagée par-
le Père et le Fils dans les siècles des siècles :
« Maintenant le Fils de l'homme est glorifié et
Dieu est glorifié en Lui'' ».
Mettons notre vie à l'unisson de notre foi ;
confessons Jésus Dieu et Homme ; cherchons à
pénétrer dans les profondeurs de cet adorable
Mystère et appliquons-nous à marcher sur les
1 Jean, xu, 2j.
- Marc, ix, i i .
:i Luc, xxii, 48.
1 Matth., xxvi, 24.
5 Ibid., 64.
8 Jean, xiii, 3l.
86 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
traces de Celui qui ne s'est fait Homme que pour
faire de nous des imitateurs de ses vertus et des
héritiers de sa gloire '.
V. — Jésus est homme :
sa mort le confirme
Si par impossible on pouvait douter de l'Huma-
nité de Jésus, en Le contemplant pendant sa vie,
sa mort viendrait bien vite dissiper toute incer-
titude. Jésus avait mené la vie ordinaire que
mènent tous les hommes ; Il devait donc arriver,
Lui aussi, au terme fatal de toute vie humaine :
la mort. Ses années s'étaient ajoutées les unes
aux autres, et plus II vivait plus II s'acheminait
vers la fin de son existence terrestre. Il devait
mourir ! Et c'est à ce moment suprême, qui ter-
mine sa vie, qu'il faut donner rendez-vous aux
hérétiques qui oseraient nier la réalité de l'Hu-
manité du Sauveur.
Un corps qui souffre, un sang qui coule, une
voix qui s'éteint, une vie qui s'épuise, un cœur
qui s'arrête, un dernier soupir qui fait d'un être
1 « Vous n'avez pas reçu l'esprit de servitude, mais vous avez
reçu l'Esprit de l'adoption des enfants... Si nous sommes en-
fants, nous sommes aussi héritiers : héritiers de Dieu, cohéri-
tiers du Christ, pourvu que nous souffrions avec lui, afin d'être
glorifiés avec lui. >• Rom., viii, i5, 17.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 87
vivant un cadavre : voilà des signes incontes-
tables de l'humain qui s'allie au divin dans la
Personne de l'Homme-Dieu. Il faudrait n'avoir
pas suivi Jésus sur le chemin du Calvaire ; il
faudrait tout ignorer des scènes douloureuses
et sanglantes de sa Passion et n'avoir pas vu
disparaître dans un épuisement général cette vie
du divin Crucifié, laissant la place à la mort qui
l'envahit, pour pouvoir douter un seul instant
que Jésus fut réellement Homme.
Lorsque le grand Prophète marquait son pas-
sage par les miracles qu'il semait à pleines
mains, lorsque le Prédicateur de l'Evangile sub-
juguait les foules par l'ascendant de sa parole et
la sublimité de sa doctrine, lorsque l'Envoyé du
Seigneur était triomphalement acclamé par la
multitude, on était porté à voir en Lui plutôt le
côté divin que le côté humain. Mais lorqu'on Le
verra accablé de tristesses mortelles, de dégoûts
insondables et de douleurs indicibles, comme
dans son agonie ; lorsqu'on Le considérera ba-
foué et meurtri de coups, couronné d'épines,
ployant sous le poids de sa croix et suspendu au
gibet de son supplice ; lorsqu'on n'entendra plus
tomber de ses lèvres que des paroles entrecou-
pées ; lorsque les angoisses suprêmes, rompant
leurs digues sous la pression intense de la dou-
leur, laisseront échapper ce cri d'infinie souf-
88 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
franco et de mortelle agonie : « Mon Dieu, mon
Dieu, pourquoi m'avez- vous abandonné ' ? » ;
lorsque tout s'éteindra, de cette vie de Thau-
maturge, dans l'impuissance totale de l'agoni-
sant et dans la froideur glaciale de la mort : non,
non, on ne pourra douter qu'il est Homme.
Sans oublier les preuves éclatantes qu'il nous
a données de sa Divinité, nous serons forcés de
reconnaître qu'il n'y avait en Lui rien de fictif,
que le corps qu'il avait pris était bien un corps
matériel animé par une âme humaine, que ce
corps et cette âme étaient sujets à la souffrance
et destinés à la suprême douleur de la séparation
opérée par la mort '-'.
C'est bien le temps de dire avec l'Apôtre, que
Jésus nous a été assimilé en toutes choses, sauf
le péché1. 11 a pris de notre nature humaine tout
1 Matth., xxvii, 46.
'-' « Afin que le Christ, dit Saint Thomas, satisfît pour les pé-
chés du genre humain, qu'il fit croire à son Incarnation, et
qu'il fût pour tous les hommes un exemple de patience, il a été
convenable qu'il prît un corps soumis aux faiblesses et aux
défauts de l'humanité. » S. Tho.vi., III p., q. 14, a. 1.
« Dieu, dit Saint Paul, a envoyé son Fils revêtu d'une chair
semblable à la chair du péché. » (Rom., mu, 3). « Or, la chair du
péché, ajoute Saint Thomas, est dans une condition telle qu'elle
supporte nécessairement la mort et les autres souffrances de
cette nature. » Ibiu., a. 2.
'■'■ « Il a connu comme nous toutes sortes d'épreuves, hormis
celle du péché. » Hébr., iv, |5.
DEUX .NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 89
ce qui Lui permettait de vivre et tout ce qu'il
Lui fallait pour mourir. Il a fait couler dans ses
veines un sang qui Lui conservait la vie et dont
la disparition devait Lui causer la mort. Il s'est
créé une âme qui a animé son corps tout le
temps nécessaire à l'accomplissement de sa mis-
sion sur la terre, et qui l'a ensuite abandonné
pour un moment, lorsque l'heure fut venue de
changer sa vie du temps en une vie éternelle.
Aussi réellement que Jésus est Dieu, aussi
réellement II est Homme. Rendons à l'Homme-
Dieu, adorable dans son Humanité comme dans
sa Divinité, nos éternels hommages d'adoration
et d'amour, et bénissons-Le de nous avoir révélé
quelque chose de cet insondable Mystère de son
Incarnation.
VI. — L'Union hypostatique
La lumière est laite pour nous; nous croyons
plus fermement que jamais que Jésus est Dieu
et Homme tout ensemble. Mais essayons de com-
prendre comment a pu s'opérer ce Mystère de
l'union de la Divinité avec l'Humanité.
La Divinité et l'Humanité en Jésus sont natu-
rellement distinctes, mais non en ce sens qu'elles
sont indépendantes l'une de l'autre ; au contraire,
90 DE LA CONDITION DE L HOMME- DIEU
et quoiqu'elles ne se compénètrent pas au point
de perdre leur identité, elles sont intimement et
étroitement unies ', comme le sont le corps et
l'âme dans le composé humain -'. Elles sont néces-
1 C'est ce qui fait dire à Saint Bernard que c'est l'union la
plus grande que nous puissions concevoir après celle des trois
Personnes divines. « Au sommet de toutes les unions il faut
mettre cette unité de la Trinité par laquelle trois Personnes sont
une même substance, et aussitôt après cette unité par laquelle
trois substances (c'est-à-dire le corps, l'âme, la divinité) sont
une seule Personne. » De consid., L. v, c. vin, n. 19.
2 « Nous ne trouvons rien parmi tous les êtres créés, affirme
Saint Thomas, qui ressemble autant à l'union du Verbe à la
nature humaine que l'union de l'âme et du corps. » S. Thom.,
Contr. Gent., L. 4, c. 41.
Ce n'est pas à dire toutefois que ces deux unions sont abso-
lument identiques, car l'union des deux natures dans le Verbe
Incarné est une union particulière et unique, qui dépasse l'union
pourtant si étroite de l'âme et du corps. C'est encore Saint
Thomas qui nous l'enseigne. « L'unité de la Personne divine
est une unité plus grande que l'unité de la personne et de la
nature en nous. C'est pourquoi l'union de l'Incarnation est plus
grande que l'union du corps et de l'âme en nous. » S. Thom.,
III p., q. 2, a. 9, ad 3.
Pour mieux saisir encore la nature de ce mystère, voyons
brièvement en quoi Y Union hypostatique ressemble à l'union
de l'âme et du corps, et en quoi elle en diffère. Le Docteur
angélique nous en donnera l'intelligence.
Voici en quoi ces deux unions se ressemblent. — « Quoique
l'homme, dit-il, soit composé de l'âme et du corps, l'âme paraît
en lui plus importante que le corps auquel elle est attachée et
duquel elle se sert pour les opérations qui lui sont propres. —
De même, dans l'union de Dieu avec la créature, ce n'est pas
la nature humaine qui attire à elle la divinité, mais bien Dieu
qui prend la nature humaine, non pas toutefois pour la chan-
ger en nature divine, mais pour l'attacher à Dieu ; et il se
saisit de telle sorte de l'âme et du corps, qu'ils sont comme
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 91
saires l'une à l'autre, puisque c'est précisément
leur union qui constitue l'Homme-Dieu. Cette
union est tellement substantielle * et chacune des
l'âme et le corps de Dieu, — comme les parties du corps qu'elle
prend sont en quelque sorte les membres de cette même âme. »
S. Thom., Op. 3, c. 6.
Dans un autre Opuscule, il dit encore : « Bien que l'on ne
doive pas dire que le Christ est un composé de la divinité et de
l'humanité, cependant par l'humanité qu'il a prise et par l'union
du Fils de Dieu avec l'homme, il y a en lui deux natures en
une seule Personne divine ; de même que par le composé de
l'âme et du corps, il y a dans l'homme deux natures, la nature
corporelle et la nature spirituelle. Aussi, disons-nous dans le
symbole de Saint Athanase : « Comme l'âme raisonnable et la
chair sont un seul homme, ainsi Dieu et l'homme sont un seul
Christ. » S. Thom., Op. 58, c. 8.
Voici maintenant en quoi elles diffèrent. — « Quoique l'âme
soit plus parfaite que le corps, elle ne possède pourtant pas en
elle toute la perfection de la nature humaine, car le corps se
joint à elle de telle sorte que de leur union résulte la nature
humaine complète, dont les diverses parties sont l'âme et le
corps. — Dieu, au contraire, est tellement parfait dans sa
nature, qu'il est impossible d'y ajouter ; ce qui fait que Dieu
ne peut pas s'unir à une autre nature de manière que de cette
union il résulte une nature commune ; ceci répugne à la per-
fection de la nature divine, toute portion étant d'elle-même
imparfaite. » S. Thom., Op. 3, c. 6.
1 « L'union est substantielle, non point en ce sens que les
deux natures n'en forment plus qu'une, mais parce qu'elles
s'unissent dans une seule hypostase, qui est celle du Fils de
Dieu. » S. Jean Damasc, De Fide orthod., L. m, c. 3.
« La foi catholique ne dit pas que l'union de Dieu et de
l'homme s'est faite selon l'essence ou la nature, ni par acci-
dent, mais par un mode intermédiaire selon la subsistance ou
Yhypostase. » S. Thom., III p., q. 2, a. 6.
« De ce que le Verbe a préexisté éternellement, dit ailleurs
Saint Thomas, il ne s'ensuit nullement que la nature humaine
92 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
deux natures est si également nécessaire dans ce
Mystère, que Jésus n'est pas plus Dieu qu'il n'est
Homme ni plus Homme qu'il n'est Dieu ' ; aussi
est-Il divinement adorable dans son Humanité
comme dans sa Divinité. Nous le comprendrons
mieux après les explications qui vont suivre.
Jésus est Dieu, mais II n'est pourtant pas à
Lui seul toute la Très Sainte Trinité. Il en est
la deuxième Personne, réellement distincte des
deux autres; mais II en a toutes les perfections
et tous les attributs. Il possède la nature divine
au même titre que le Père et le Saint-Ksprit. Il
n'est ni plus ni moins parfait, mais II l'est autant;
ni plus ni moins nécessaire, ni plus ni moins
éternel, mais nécessaire et éternel autant que les
lui a été ajoutée par accident. Le Verbe a pris la nature humaine
pour être vrai homme ; or. être homme, c'est être dans le genre
de la substance. Si donc l'hypostase du Verbe doit être homme
à son union avec la nature humaine, cela ne lui est pas arrivé
accidentellement ; car les accidents ne sont pas Xètre substan-
tiel. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 49.
1 C'est en vertu du fait, que les propriétés des deux natures
en Jésus se rapportent au même principe incommunicable, que
Ton attribue à Jésus, en tant que Verbe Incarné, des titres et
des actions qui n'appartiennent en propre qu'au Fils de Dieu.
Saint Paul nous dit que « tout a été fait par lui » (Col., i, 16) ;
que « Dieu n'a pas épargné son propre Fils, mais il l'a livré
pour nous tous » (Rom., vin, 32). Jésus lui-même avait dit avant
Saint Paul : « Dieu a tellement aimé le monde qu'il lui a donné
son Fils unique » (Jean, 111, 16) ; il répète « qu'il ne fait qu'un
avec son Père » (Jean, x, 3o, etc.) ; et, dans les nombreux pas-
sages où il parle du Fils de l'homme, il l'identifie à tout instant
avec le Fils de Dieu.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JESUS <p
deux autres Personnes. Il est de l'essence de la
nature divine d'être commune dans cette excel-
lence et cette perfection aux trois Personnes de
l'adorable Trinité, sans pour cela les confondre
ni leur enlever leur personnalité propre.
Par analogie, on peut dire qu'il en est ainsi
dans la nature humaine. Tous les hommes sont
distincts les uns des autres, mais tous font partie
essentiellement de l'humanité. La nature hu-
maine, c'est-à-dire les caractères essentiels qui
constituent l'humanité dans chaque créature rai-
sonnable, est indifférente en soi à être person-
nifiée dans tel ou tel individu ; mais elle est la
même néanmoins dans tous les hommes, comme
la nature divine est la même dans les trois Per-
sonnes divines. C'est la réception de cette nature
dans un suppôt, comme on dit en philosophie,
qui constitue la personnalité de chacun '. Une
1 Voici l'explication qu'en donne Saint Thomas. « Dans les
choses composées de matière et de forme, il est nécessaire que
le suppôt diffère de l'essence ou de la nature, parce que l'essence
ou la nature ne comprend que ce qui est strictement renfermé
dans la définition de l'espèce. Ainsi, X humanité comprend en
soi tout ce qui entre dans la définition de l 'homme, et n'ex-
prime que les qualités nécessaires pour le constituer. Mais la
matière individuelle n'entre pas avec tous les accidents qui
V individualisent dans la définition de l'espèce. Ainsi, dans la
définition de l'homme, on ne fait entrer ni les chairs, ni les
ossements, ni la couleur blanche ou noire, ni d'autres accidents
de cette nature. Par conséquent la chair, les os et les autres
accidents qui déterminent la matière en particulier ne sont pas
94 DE LA CONDITION DE L HOMME- DIEU
fois la personnalité ainsi établie, l'individualité
est complète et déterminée ; de sorte qu'il ne
peut pas y avoir deux suppôts et par conséquent
deux personnes dans un même individu.
Or, Jésus, le Verbe de Dieu, voulant s'unir à
i
l'humanité, en a pris la nature commune à tous
les hommes1. Mais II existait déjà avant de s'in-
carner 2, Il était la deuxième Personne de la
compris dans l'humanité, quoiqu'ils soient renfermés dans ce
qui constitue Y existence de l'homme.
« D'où l'on voit que Xhomme a en lui quelque chose que n'a
pas X humanité ; et c'est pour ce motif que l'homme et l'huma-
nité ne sont pas absolument la même chose. L' humanité est la
partie formelle de l'homme, parce que les principes qui la défi-
nissent sont dans un rapport formel avec la matière qui les
individualise. » S. Thom., I p., q. 3, a. 3.
1 « Aucune des choses que Dieu a mises dans notre nature n'a
manqué à la nature humaine que le Verbe de Dieu a prise. »
S. Thom., III p., q. 9, a. 4.
Saint Paul exprime la même pensée, quand il dit : « Jésus-
Christ s'est anéanti lui-même, en prenant la forme de serviteur,
en se rendant semblable aux hommes et en se faisant connaître
comme homme par tout ce qui a paru de lui au dehors. » Phil.,
11, 7.
Sur le texte de l'Apôtre cité précédemment, que : « Dieu a
envoyé son Fils revêtu d'une chair semblable à la chair du
péché» (Rom., vin, 13), Saint Thomas dit encore : « Il a reçu
toutefois la nature humaine sans le péché, avec la pureté
qu'elle avait dans Y état d'innocence. » S. Thom., III p., q. 14,
a. 3. — Car, comme l'observe Saint Augustin, le Christ est
venu d'en haut, c'est-à-dire de la hauteur que la nature humaine
a eue avant le péché du premier homme.
2 « Le Fils de Dieu, comme s'exprime Saint Thomas, a pris la
nature humaine dans l'individu, mais cet individu dans lequel
elle a été prise n'est pas autre chose que le suppôt incréé qui
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 95
Sainte Trinité, incapable de rien perdre ni de
rien diminuer de ce qu'il est nécessairement et
de toute éternité : c'est à ce titre et dans sa
perfection essentielle qu'il descend dans l'huma-
nité1. Il peut s'unir la nature humaine, et II la
prend ; mais, existant déjà comme être parfait, Il
la reçoit dans sa Personne divine à l'exclusion
de tout suppôt humain - ; autrement, il y aurait
est la Personne du Fils de Dieu. » S. ïhom., III p., q. 4,
a. 2, ad 1.
« Le Verbe de Dieu a eu de toute éternité l'être complet,
selon l'hypostase ou la personne. Dans le temps la nature hu-
maine lui est advenue, non qu'il l'ait prise pour ne former
qu'un seul être selon la nature (comme le corps est uni à l'âme
dans le même être), mais pour ne former qu'un seul être selon
l'hypostase ou la personne. C'est pourquoi la nature humaine
n'est pas unie au Fils de Dieu accidentellement. » S. Thom.,
III p., q. 2, a. 6, ad 2.
4 « On dit que le Christ est descendu du ciel de deux ma-
nières : 1" En raison de la nature divine ; ce qui ne signifie pas
que cette nature a cessé d'exister dans le ciel, mais parce qu'elle
a commencé d 'être ici-bas d 'une manière nouvelle, c'est-à-dire
selon la nature qu'elle a prise, d'après ces paroles de Saint Jean
(m, 13) : « Personne n'est monté au ciel, sinon celui qui en est
descendu, le Fils de l'homme qui est dans le ciel. » — 2° En
raison du corps ; non parce que le corps du Christ est descendu
du ciel substantiellement, mais parce qu'il a été formé par la
vertu céleste, c'est-à-dire par X Esprit-Saint. » S. Thom., III p.,
q. 5, a. 2, ad 1.
2 En parlant de l'assomption de la nature humaine, dans le
Mystère de l'Incarnation, Saint Thomas explique comment le
Verbe Incarné n'a pas pu prendre la personne humaine. « On
dit qu'une chose est assumée, parce qu'elle est prise par une
autre. Par conséquent ce que l'on prend doit être préalablement
conçu avant l'assomption, comme ce qui est mû localement se
96 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
en Lui deux personnes, ce qui ne peut exister1.
Outre que cette coexistence de deux personnes
dans le même sujet est impossible, la Personne
en Jésus doit être nécessairement divine et non
humaine : premièrement, parce que Jésus ne
peut pas cesser d'être ce qu'il est nécessaire-
ment ; secondement, parce que c'est Dieu qui
s'est fait Homme et non pas l'Homme qui s'est
fait Dieu. Avant de s'incarner, Jésus n'existait
pas en tant qu'Homme; et c'est en tant que Dieu,
c'est-à-dire possédant la nature divine dans une
Personne divine distincte, qu'il est venu s'asso-
cier la nature humaine ; ce qui explique qu'il y
a en Jésus deux natures, la nature divine et la
conçoit préalablement avant le mouvement. Or, la personne ne
se conçoit pas clans la nature humaine préalablement avant
l 'assomption, mais elle en est plutôt le terme. Car si on l'y
concevait préalablement, il faudrait ou qu'elle fût détruite, et
alors ce serait en vain qu'elle aurait été prise : ou qu'elle sub-
sistât après l 'union, et dans ce cas il y aurait deux personnes,
l'une qui prend et l'autre qui est prise : ce qui est erroné. Il en
résulte donc que le Fils de Dieu n'a pris d'aucune manière la
personne humaine. » S. Thom., III p., q. 4, a. 2.
1 « On ne peut donner à la nature humaine dans le Christ le
nom d'hypostase ou de personne, parce qu'elle est possédée par
une substance supérieure qui est le Verbe de Dieu. Le Christ,
par l'unité d'hypostase ou de personne est donc un seul être ;
on ne peut pas dire qu'il soit deux. » S. Thom., Op. 3, c. 6.
« S'il y a deux suppôts en Jésus-Christ, il s'ensuit qu'il est
absolument deux. Cela détruit Jésus-Christ, puisque tout être
existe en tant qu'il est un. Ce qui n'est pas absolument un
n'est donc pas absolument un être. » S. Thom., Contr. Gent.,
L. 4, c. 38.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 97
nature humaine, dans l'unité de Personne, la
Personne divine.
Ces deux natures, tout en s'unissant de la
sorte, ne se perfectionnent pas mutuellement ;
mais c'est la nature divine seulement qui per-
fectionne la nature humaine, en lui communi-
quant sa personnalité '. Elles restent néanmoins
1 En effet, de ce que la nature humaine en Jésus n'a pas de
suppôt propre ou de personne humaine, il ne faudrait point en
conclure qu'elle est, pour cela, amoindrie ; mais, tout au con-
traire, elle est divinement anoblie par son union à la Personne
du Fils de Dieu.
« La nature qui a été prise, dit excellemment Saint Thomas,
n'est pas privée de sa personnalité propre parce qu'elle manque
de quelque chose de ce qui appartient à la perfection de la na-
ture humaine, mais elle en est privée, au contraire, parce qu'elle
a quelque chose de plus qui est au-dessus de la nature hu-
maine. Ce surcroît est son union avec la Personne divine. »
S. Thom., III p., q. 4, a. 2, ad 2.
Dans une question précédente, il s'était servi d'une compa-
raison fort simple pour exprimer la même pensée et pour faire
comprendre, en outre, que le Verbe n'avait subi aucun chan-
gement par son union avec la nature humaine. « La nature
humaine, dit-il, est assimilée dans le Christ à un habit (ha-
bitai), c'est-à-dire à un vêtement ; non quant à l'union acciden-
telle, mais dans le sens que le Verbe est vu par la nature
humaine, comme l 'homme par le vêtement ; et encore parce
que c'est le vêtement qui change, car on le forme sur la figure
de celui qui le revêt ; au lieu que celui-ci ne change pas de
forme pour le vêtement. — De même la nature humaine, prise
par le Verbe de Dieu, a été améliorée ; mais le Verbe de Dieu
n'a pas changé. » S. Thom., III p., q. 2, a. 6, ad 1.
Saint Augustin dit, dans le même sens, que « le Fils de Dieu
s'est anéanti en prenant la forme de serviteur, mais il n'a pas
perdu la plénitude de la forme de Dieu. »
98 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
distinctes et incommunicables, sans quoi il fau-
drait admettre qu'elles sont absorbées l'une par
l'autre, ce qui évidemment ne peut être ' : si la
nature humaine était absorbée, Jésus ne serait
plus Homme et par conséquent ne pourrait plus
souffrir ; si c'était, au contraire, la nature divine,
Jésus ne serait plus Dieu, car la nature divine
est immuable.
De même donc que la nature humaine n'est
pas absorbée en chaque homme, au point de
disparaître, mais que, en tant que commune et
universelle, elle est distincte de la personne dans
laquelle elle est déterminée et concrétée ; ainsi,
en Jésus, les deux natures sont intimement unies
à la même Personne, sans se confondre ni se
détruire ; avec cette différence que la Personne
s'identifie entièrement avec la nature divine,
tandis qu'elle communique sa propre subsistance
et sa propre existence à la nature humaine.
1 « Dans l'union de Dieu avec l'homme, quant à la personne,
la propriété de chaque nature est restée sauve, en sorte que
la nature divine n'a rien perdu de son excellence, et la nature
humaine n'a pas été élevée de manière à être transportée hors
des limites de son espèce. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 55.
Le saint Docteur dit encore plus expressément ailleurs : « Le
Verbe de Dieu a pris la nature humaine qui est composée de
l'âme et du corps, de telle sorte cependant que l'un ne passe
pas dans l'autre, et que des deux natures il n'en résulte pas
non plus une seule nature, mais qu'après leur union elles
demeurent distinctes quant aux propriétés de leur nature. »
S. Thom., Op. 3, c. 6,
DEUX NATURES ET LNE PERSONNE EN JÉSl'S 99
C'est en cela que consiste le Mystère de l'Union
hypostatique, mot grec qui signifie personnelle.
Cette union est une union physique et non pas
simplement morale, une union réelle du corps
et de l'âme de Jésus à la Personne du Verbe.
En tant que Verbe Incarné, Jésus ne se peut pas
comprendre sans cette union étroite et substan-
tielle, qu'il a faite indissoluble et éternelle au
point que, lorsqu'il mourra, le Verbe restera uni
à l'âme de Jésus descendant aux enfers comme à
son corps reposant dans le tombeau '.
I « Comme avant la mort du Christ, dit le Docteur angélique,
sa chair a été unie selon la personne et l'hypostase au Verbe de
Dieu ; de même elle est restée unie après, de manière que l'hy-
postase du Verbe de Dieu et du corps du Christ n'était pas
autre après sa mort. » S. Thom., III p., q. 5o, a. 2.
« L'âme, continue-t-il dans l'article suivant, a été unie au Verbe
de Dieu plus immédiatement que le corps et avant lui, puisque
le corps a été uni au Verbe de Dieu par l'intermédiaire de l'âme.
Par conséquent, puisque le Verbe de Dieu n'a pas été séparé
du corps du Christ pendant sa mort, il l 'a été encore beau-
coup moins de l 'âme. Ainsi, comme on dit du Fils de Dieu, ce
qui convient au corps séparé de l'âme, qu'il a été enseveli ; de
même, dans le Symbole, on dit aussi de lui qu'il est descendu
aux en/ers, parce que son âme séparée de son corps y est des-
cendue. » Ibid., a. 3.
II est utile de faire remarquer, afin d'avoir sur ce point capi-
tal de Y Union hypostatique des notions très exactes, que Saint
Thomas, en disant, ci-dessus, que « l'âme a été unie au Verbe
de Dieu avant le corps », ne prétend point parler d'une priorité
de temps mais seulement de nature ; car, dans l'Incarnation,
l'âme et le corps ont été pris simultanément par le Verbe. Lui-
même l'affirme expressément. Après avoir démontré qu'il n'y a
pas de nature humaine sans l'union de l'âme et du corps, il
100 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
Il est donc juste de dire que Jésus est un, non
par confusion de natures mais par unité de Per-
sonne ; c'est-à-dire, qu'à sa nature divine, qui est
prouve que cette union a nécessairement été instantanée dans
la conception du Verbe incarné, à cause du principe d'une vertu
infinie qui est l'Esprit-Saint. Citons deux passages, à l'appui.
« La chair n'a pas dû être prise avant d'être une chair hu-
maine : ce qui a lieu à l'avènement de l'âme raisonnable. Ainsi,
comme l'âme n'a pas été prise avant la chair, parce qu'il est
contre sa nature d'exister avant d'être unie au corps, de même
la chair n'a pas dû être prise avant l'âme, parce que le corps
humain n'existe pas avant d'être animé par une âme raison-
nable. » S. Thom., III p., q. 6, a. 4.
« Le corps du Christ ayant été parfaitement disposé instan-
tanément, à cause de la vertu infinie de son principe actif, il
s'ensuit qu'il a reçu immédiatement sa forme parfaite, c'est-à-
dire une âme raisonnable. » S. Thom., III p., q. 33, a. 2, ad 3.
Dans un autre endroit. Saint Thomas montre l'inconvenance
qu'il y aurait eue à ce que le Verbe ne se fût pas uni, dès le
premier instant de sa conception, à un corps animé. « Il n'au-
rait pas été convenable que le Verbe, qui est la source et l'ori-
gine de toutes les perfections et de toutes les formes, se fût uni
à un être informe et dont la nature n'était pas encore parfaite.
Or, avant l'animation tout ce qui est produit comme corps est
informe et n'est pas encore parfait dans sa nature. // ne conve-
nait donc pas que le Verbe de Dieu s'unît à un corps qui n'était
pas encore animé ; et par conséquent il fallut que, dès le pre-
mier instant de sa conception, l'âme fût unie au corps. »
S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 44.
Ces explications étant données, ajoutons, comme le dit égale-
ment le saint Docteur dans le premier passage précité, que le
Verbe néanmoins s'est uni au corps par l'intermédiaire de l'âme,
l'âme étant la forme du corps, et, par là même, la cause formelle
qui le constitue. « Puisque l'âme tient le milieu par sa noblesse
entre Dieu et la chair et qu'elle est en quelque sorte la cause
de l'union de la chair avec le Fils de Dieu, on doit reconnaître
que le Fils de Dieu a pris la chair humaine par le moyen de
l'âme. » S. Thom., III p., q. 6, a. 1.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JESUS 10 (
celle de sa Personne, le Fils de Dieu joint la
nature humaine, et que la même Personne sou-
tient les deux natures. Ajoutons que s'il y avait
deux personnes en Jésus, il n'y aurait pas de
rédemption ; car la Personne divine n'aurait pas
pu souffrir et mourir, et la personne humaine
n'aurait pas offert une satisfaction suffisante et
proportionnée à nos péchés.
Pour compléter ces notions générales sur la
dualité de natures et l'unité de Personne en
Jésus, voyons pourquoi c'est la deuxième Per-
sonne de la Très Sainte Trinité qui s'est incarnée
de préférence aux deux autres. Une remarque
s'impose tout d'abord. Nous entrons ici sur un
terrain encore plus sacré ; tant qu'il s'agit de
constater des faits ou d'attribuer des qualités
essentielles en harmonie avec la nature des per-
sonnes ou des actes qu'elles posent, les éléments
de réflexion et de raisonnement sont plus faciles
à trouver ; mais lorsqu'on cherche à pénétrer
dans les intentions et les mobiles intimes qui
en ont motivé l'action, les suppositions entrent
davantage en ligne de compte dans nos appré-
ciations. Or, de même que dans le Mystère de
l'Incarnation, tout en déduisant du fait lui-même
plus d'un motif capable d'éclairer notre foi, nous
ne pouvons cependant sonder toutes les raisons
102 DE LA CONDITION DE L HOMME-DtEU
les plus secrètes de la Divinité ; ainsi lorsqu'il
est question du choix de la Personne qui doit
s'incarner, nous pouvons l'expliquer bien moins
par une connaissance exacte des intentions di-
vines que par des raisons de convenance. Ces
raisons néanmoins ne sont pas sans fondement,
et elles sont de nature à aider notre piété.
11 convenait que ce fut le Verbe qui s'incarnât,
d'abord à cause de la signification du nom qu'il
porte. Le Verbe veut dire parole ; or, de même
qu'en nous la pensée s'unit à notre voix qui la
transmet exactement, ainsi le Verbe, la Parole
du Père, s'unit à l'humanité pour manifester la
Divinité ; et également, de la même manière que
notre pensée reste entière en notre esprit et que,
transmise par notre voix, elle se communique
aux autres qui la possèdent à leur tour, la Divi-
nité reste entière dans le Verbe quoique réelle-
ment communiquée à l'humanité.
En second lieu, le Verbe est l'image parfaite
du Père, comme l'homme est l'image imparfaite
de Dieu ; il était, dès lors, naturel que Celui qui
est la ressemblance vivante et éternellement en-
gendrée du Père s'unit à l'humanité '. Le Verbe
1 « Le Verbe de Dieu, dit Saint Thomas, qui est son concept
éternel, est la ressemblance exemplaire de toute la création.
C'est pourquoi, comme les créatures ont été établies dans leurs
propres espèces par la participation de cette ressemblance, de
même il a été convenable que la créature fut réparée, relative-
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS 103
étant, en outre, le Fils unique de Dieu, Il venait,
en s'incarnant, nous rendre ses cohéritiers et
nous faire participer à sa filiation divine l. Nous
savons par l'Evangile que la deuxième Personne
est celle par laquelle tout a été fait, omnia fier
ipsum facta sunt - ; il convenait donc qu'elle rele-
vât les créatures, ouvrage de ses mains3. Enfin,
le Verbe est l'objet des éternelles complaisances
du Père ; il s'ensuit que ses réparations devaient
naturellement lui être particulièrement agréables
et que nous ne pouvions avoir un médiateur
plus éloquent auprès de Dieu.
Quel amour ne devons-nous pas au Verbe éter-
nel qui a daigné entrer ainsi dans notre humanité
et se substituer à nous pour expier nos péchés et
nous rendre à l'amitié de Dieu ! Et comme nous
devons adorer la Sagesse divine dans le choix
qu'elle a fait de la Personne du Verbe !
ment à sa perfection éternelle et immuable, par l'union du
Verbe avec elle. » S. Thom., III p., q. 3, a. 8.
1 « Il était naturel que la filiation adoptive et gratuite nous
fût rendue par celui qui est le Fils naturel. Nous sommes ainsi
héritiers par grâce avec celui qui est héritier par nature. » Ibid.
2 Jean, i, 3.
3 « La première création s'est faite par la puissance de Dieu
le Père, au moyen du Verbe. Par conséquent la création nou-
velle a dû être faite aussi par la puissance du Père, au moyen
du Verbe, pour qu'elle répondît à la première, d'après ces pa-
roles de l'Apôtre (II Cor., v, 19) : « C'est Dieu qui, par Jésus-
Christ, a réconcilié le monde avec lui. » S. Thom., III p., q. 3,
a. 8, ad 2.
104 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEL'
Ces quelques explications assez simples don-
nent un sens plus clair et plus exact à l'idée du
Verbe Incarné. C'est bien le Verbe éternel de
Dieu, ne cessant ni ne pouvant cesser d'être
ce qu'il est éternellement, qui, dans le temps,
s'allie à l'humanité dont II prend la nature pour
se l'unir indissolublement dans sa Personne
divine1.
Ce que Jésus s'unit ainsi substantiellement
participe à ses divines perfections et partage
tous ses droits aux hommages, à l'adoration et
à l'amour de ses créatures. Quoique l'on dis-
tingue en Jésus sa nature divine et sa nature
humaine, ces deux natures coexistant dans la
même Personne, tous les devoirs rendus à la
Personne le sont en même temps aux deux na-
tures ; et c'est pourquoi tout est adorable et
aimable en Jésus, tant en sa qualité d'Homme
qu'en sa qualité de Dieu -.
1 « La divinité et l'humanité sont unies inséparablement
dans la Personne de Jésus-Christ, et tout ce qu'il possède par
nature comme Dieu, il le possède par grâce comme homme. »
S. Thom., Op. 62, c. I.
- « Comme on peut appliquer à chaque suppôt d'une nature
quelconque les choses qui conviennent à la nature dont il est
le suppôt, et comme dans le Christ il n'y a qu'un suppôt pour
la nature divine et pour la nature humaine, il est clair que l'on
peut attribuer à ce suppôt de l'une et l'autre nature, ce qui
regarde la nature divine comme ce qui regarde la nature hu-
maine ; comme, par exemple, que le Fils de Dieu est éternel,
que le Fils de Dieu est né d'une vierge. Nous pouvons également
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JESUS 100
Cette assomption de l'humanité élevée jusqu'à
la Divinité, la nature humaine devenant dans le
Verbe Incarné une partie intégrante et substan-
tielle de Lui-même, destinée à Lui demeurer
éternellement unie : quelle conception sublime,
quel adorable Mystère !
Oui dira l'amour avec lequel les deux natures,
en Jésus, s'unissent et se livrent l'une à l'autre !
Quelle union ineffable, pleine de charité divine,
dont un Dieu seul peut mesurer l'intimité et la
perfection ' ! Mais quelle lumière éclatante cette
dire que cet homme est Dieu, qu'il a créé les étoiles, qu'il est né,
qu'il est mort et a été enseveli.
« Eu égard donc au suppôt on doit attribuer indifféremment
au Christ ce qui est humain et ce qui est divin. Il y a néan-
moins une différence à faire sur le rapport sous lequel ces appli-
cations sont faites, parce que les choses divines sont attribuées
au Christ sous le rapport de la nature divine, et les choses
humaines sous le rapport de la nature humaine. » S. Thom.,
Op. 2, c. 211.
1 Citons une dernière fois l'Ange de l'Ecole, dont la haute et
sûre doctrine nous a dirigés dans le développement de l'ineffable
Mystère de l'Incarnation du Verbe. « Dieu, dit-il, peut être uni
lui-même à la créature d'une manière si parfaite, que l'intelli-
gence humaine ne puisse pas le saisir. C'est pour cela que nous
disons que Dieu est uni à la nature humaine, dans le Christ,
d'une manière ineffable, incompréhensible ; non seulement par
inhabitation, comme dans les autres saints, mais d'une manière
toute particulière, au point que la nature humaine est une cer-
taine nature du Fils de Dieu, et que le Fils de Dieu, qui de
toute éternité tient la nature divine du Père, ait dans le temps,
par une assomption merveilleuse, la nature humaine telle que
nous l'avons ; et qu'ainsi chacune des parties de la nature hu-
maine du Fils de Dieu lui-même puisse être appelée Dieu, et
106 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
union projette en même temps sur les destinées
de l'humanité ! La Personne du Verbe devient,
en réalité, le terme final et la fin dernière de
l'humanité ; et celle-ci, attirée par une puissance
et un amour infinis, se donne irrésistiblement à
la Personne divine, qui se l'associe pour l'éter-
nité. C'est la consommation du mystère de l'inef-
fable Charité, unissant dans un divin et éternel
embrassement le ciel et la terre, le Créateur et
la créature, « Celui qui est » et l'oeuvre de ses
mains.
Tombons à genoux, le front dans la poussière,
et adorons avec amour et une céleste allégresse
ce sublime et incomparable Mystère de l'Union
hypostatique dans Jésus, le Verbe Incarné. Con-
centrons en Lui tout ce que nous voulons of-
frir d'hommage, de louange, de reconnaissance,
d'adoration et d'amour à la Divinité, et faisons
de notre vie une copie fidèle de toutes les vertus
qu'il a pratiquées dans son Humanité.
que tout ce qu'une partie de la nature humaine fait ou souffre
dans le Fils de Dieu puisse être attribué à son Verbe unique. »
S. Thom., Op. 3, c. 6.
A Jésus, Dieu et Homme
O Jésus, mon divin Sauveur,
je Vous adore dans le sein de votre Père
où Vous vivez éternellement
en l'essence de votre nature divine.
Je Vous adore avec le même respect
et Vous aime avec le même souverain amour
dans l'Humanité que Vous avez daigné Vous associer,
pour en faire la compagne inséparable
de votre mission sur la terre
et de votre éternel triomphe au ciel.
En Vous voyant, ô Verbe de Dieu,
revêtu d'une chair mortelle,
je vois et adore en Vous
la divine Victime du grand Sacrifice
que prépare déjà le Souverain Prêtre.
Dieu et Homme, Prêtre et Victime :
c'est l'ine^able "Mystère qu'inaugure l'Incarnation
et que couronnera la Rédemption.
Je veux consacrer ma vie à Vous étudier
et à Vous contempler.
Je veux passer mon ciel à Vous louer,
à Vous adorer et à Vous aimer sans fin.
CHAPITRE DEUXIÈME
De l'égalité des perfections
en Dieu
CHAPITRE DEUXIEME
De l'égalité des perfections en Dieu
» Voire Père céleste est parfait. »
Hlatth., Y, 48.
» II n'y a en lui ni variation, ni
ombre, ni changement. -»
Jac, I, 17.
A mesure que nous avançons dans l'étude de
notre adorable et divin Sauveur, nous décou-
vrons des horizons nouveaux et inconnus jus-
qu'alors, qui nous font pressentir toujours de
nouvelles grandeurs et de plus attrayantes beau-
tés. Ne nous lassons point de contempler ce
Jésus, dont nous devons acquérir une science
grandissante sur cette terre ', jusqu'au plein épa-
nouissement de la science parfaite dans la vision
béatifique 'K
Maintenant que nous avons considéré en Jésus
1 Croissez dans la grâce et dans la connaissance de notre
Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. » II Pierre, m, 18.
'2 « Nous ne voyons maintenant que comme dans un miroir et
sous des images obscures, mais alors nous verrons face à face.
Maintenant je ne connais Dieu qu'imparfaitement, mais alors
je le connaîtrai comme je suis connu de lui. » I Cor., xih, 12.
112 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
les deux natures divine et humaine qui Le cons-
tituent l'Homme-Dieu dans l'unité de Personne,
cherchons à approfondir davantage les deux as-
pects de cet adorable Mystère. Pour bien com-
prendre les rapports intimes et essentiels qui
existent en Lui entre ses deux natures et avoir
de sa Personne divine d'Homme-Dieu une con-
naissance exacte, il nous faut étudier séparément
d'abord les caractères intrinsèques soit de sa
Divinité soit de son Humanité.
Nous ne pouvons nous contenter d'avoir de
Jésus, comme Dieu, des idées par trop géné-
rales : nous n'en aurons sans doute jamais une
intelligence complète sur cette terre, néanmoins
nous devons chercher à Le connaître toujours
davantage. N'oublions point que plus nous pos-
séderons une connaissance approfondie de Jésus
Verbe divin, et plus nous aurons une science
exacte de Jésus Verbe Incarné, de Jésus Prêtre
et Sacrificateur, de Jésus Victime et de Jésus
toujours Hostie au Sacrement de l'Eucharistie.
A nous de nous passionner pour cette science
par excellence, la clef et la raison de toutes les
autres, science dont l'éternité ne suffira pas à
approfondir toutes les splendeurs. Si comme
Saint Paul nous étions ravis au troisième ciel
et avions la connaissance des secrets de Dieu ',
1 II Cor., xii, 2-4.
ÉGALITÉ DES PERFECTIONS EN DIEU 1l3
nous devrions encore, en redescendant sur la
terre, nous consumer dans une étude non moins
attentive de la Divinité qui aurait soulevé un
instant pour nous le voile de ses impénétrables
mystères. Mais nous n'avons pas cette faveur de
voir Dieu à découvert, et il entre plutôt dans les
desseins divins que nous peinions d'esprit et de
corps pour acquérir cette science qui devra faire
notre bonheur éternel '. Oh ! ayons un tel désir de
connaître Jésus, et d'abord Jésus dans le sein de
Dieu, Verbe incréé, Fils du Père et objet éternel
de ses ineffables complaisances, que nous ne
nous laissions jamais arrêter par aucune peine
ni aucune difficulté.
Pour le moment, nous considérerons en Jésus
1 Nous ne devons point être étonnés de rencontrer des diffi-
cultés dans l'acquisition de la science de Jésus, si nous consi-
dérons, d'une part, la sublimité du sujet que nous étudions, et,
de l'autre, notre infirmité naturelle. Mais il est un moyen infail-
lible de triompher de toutes les difficultés, c'est d'aimer ; ce
triomphe, en effet, est un signe de la générosité de la volonté,
qui a sa source dans la charité. Nous ne saurions trop nous le
redire, pour raviver notre zèle et maintenir l'énergie et la cons-
tance de nos efforts.
Saint Thomas s'exprime ainsi à ce sujet : « Une œuvre peut
être difficile et laborieuse de deux manières : 1" D'après sa gran-
deur ; et alors l'étendue du travail ajoute au mérite. La charité
ne diminue pas l'effort ; elle fait même entreprendre les plus
grands travaux. — 2° D'après le défaut du sujet qui opère ;
car chacun trouve pénible et difficile ce qu'il ne fait pas avec
prompte volonté. Cette sorte de peine diminue le mérite, mais
la charité la détruit. » S. Thom., F II, q. 114, a. 4, ad 2.
114 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
ce qui, dans sa nature divine, sera le plus capable
de nous Le faire mieux comprendre ensuite dans
sa nature humaine par les oppositions forcées
qui existent entre elles. Il importe tout d'abord
de poser en principe, qu'en Dieu il n'y a pas de
plus ni de moins, mais une égalité complète dans
une perfection absolue '. S'il y avait quelque
inégalité en Lui, il y aurait nécessairement im-
perfection, contingence et succession de temps.
Or, ce qu'est Dieu, il l'est par essence, il l'est
nécessairement et il l'est éternellement.
I. — Il y a égalité de perfections en Dieu
parce qu'il est infiniment parfait
La notion même de Dieu nous dit un Être
suprême, non seulement auquel rien ne manque,
mais encore qui possède toutes les perfections
et la perfection des perfections. S'il y avait en
Dieu simplement la possibilité de n'être point
1 « Toutes les perfections sont confondues en Dieu et iden-
tiques nécessairement à son essence. Il est impossible d'être
infini en perfection, lorsqu'on est susceptible de perfectionne-
ment. Or, un être qui possède quelque perfection accidentelle
est susceptible d'en recevoir quelque autre ajoutée à son essence,
puisque tout accident est une addition à l'essence. Donc en Dieu
nulle perfection ne peut être accidentelle, mais tout ce qui est
en lui appartient essentiellement à sa substance. » S. Thom.,
Contr. Gent., L. 4, c. 14.
ÉGALITÉ DES PERFECTIONS EN DIEU Il5
totalement et absolument parlait, il serait déjà
imparfait et, dès lors, ne serait pas Dieu.
La perfection fait partie de son essence ; être
parfait et être Dieu, c'est tout un '. Et cette per-
fection atteint tout en Dieu, au point que, de
même qu'il ne peut pas être plus parfait à un
moment qu'à un autre, aucune de ses perfections
ne peut être inférieure à une autre perfection.
S'il en était autrement, il ne serait pas également
parfait en toutes choses ; il y aurait en lui du plus
ou du moins, mais non plus de l'absolu comme il
en faut en Dieu -.
1 Saint Thomas prouve que Dieu étant le premier principe
actif, doit être nécessairement et infiniment parfait. « Dieu est
le premier principe comme cause efficiente, et à ce titre il faut
qu'il soit très parfait. En effet, comme la matière est par sa
nature en puissance, de même l'agent est par sa nature en acte.
D'où il suit que le premier principe actif doit être absolument
en acte et, par conséquent, aussi parfait que possible. Car un
être est plus ou moins parfait selon qu'il est plus ou moins en
acte. » S. Thom., I p., q. 94, a. 1.
- Le Docteur angélique, en parlant de l'immutabilité de Dieu,
en déduit que Dieu possède la plénitude de toute perfection,
par le fait qu'il ne peut y avoir en lui aucun changement. Et il le
prouve, i" Parce que Dieu est un acte pur : « Il y a un être pre-
mier que nous appelons Dieu ; cet être premier doit être un
acte pur, sans qu'il y ait rien en lui qui soit seulement en puis-
sance, parce que ce qui est en puissance est nécessairement
postérieur à ce qui est en acte. Or, tout ce qui est susceptible
de changement n'existe sous certains rapports qu'en puissance .
D'où l'on voit qu'il est impossible que Dieu subisse aucun
changement. »
2° Parce que Dieu est simple : « Tout ce qui change a quelque
chose de stable et quelque chose qui ne fait que passer. C'est
1l6 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
La perfection consiste à ne pouvoir jamais être
augmentée ni diminuée ; la perfection totale et
universelle, comme l'est la perfection divine, ne
souffre point de comparaison, elle est absolue ;
elle est ce qu'elle est, elle l'est nécessairement et
ne peut pas ne pas l'être.
Si, par impossible, Dieu pouvait admettre de
n'être pas également parfait dans toutes ses per-
fections, ce qui comporte déjà une contradiction
frappante dans les termes comme dans les idées,
il se détruirait lui-même ; il manquerait par là
même d'une perfection, celle de ne pas vouloir
pour lui la perfection suprême ; et n'étant pas
souverainement parfait, il ne répondrait plus à
la notion essentielle de la Divinité.
Il ne peut pas être davantage question en Dieu
d'une perfection simplement relative, en ce sens
qu'elle serait encore la plus grande perfection de
toutes les perfections qui existent. La perfection
ainsi que l'objet qui de blanc devient noir, reste substantielle-
ment le même pendant que ce changement s'opère. Par consé-
quent, tout ce qui change est composé. Or, Dieu est absolument
simple. Donc il est évident qu'il ne peut changer. »
3° Parce que Dieu est infini par essence : « Tout ce qui est
mû acquiert quelque chose par l'effet de son mouvement, et il
est après ce qu'il n'était pas avant. Or, Dieu étant infini et
comprenant en lui-même toute la plénitude de la perfection
totale de l'être, ne peut rien acquérir. Il ne peut pas non plus
arriver à quelque chose qu'auparavant il ne possédait pas. Le
mouvement ne peut donc être en aucune manière compatible
avec sa nature. « S. Thom., I p., q. 9, a. 1.
ÉGALITÉ DES PERFECTIONS EN DIEU 117
divine doit être, sans doute, la perfection la plus
grande qu'on puisse imaginer et qu'aucune autre
perfection ne pourra jamais ni égaler ni dépas-
ser" ; mais elle doit être aussi une perfection qui
dépasse toutes nos conceptions et qui ne puisse
être jamais complètement comprise par aucune
intelligence créée, cette intelligence fût-elle des
millions de fois plus parfaite que la plus parfaite
des intelligences angéliques - ; en un mot une
1 Une des raisons pour lesquelles la perfection de Dieu est au-
dessus de toutes les perfections créées, c'est qu'il est lui-même
la cause de tout ce qui existe. « On dit que Dieu est universel-
lement parfait, parce qu'il ne lui manque aucune des perfections
qu'on trouve dans un genre quelconque. Tout ce qu'un effet
renferme de perfection doit se trouver dans la cause qui l'a
produit. Dieu étant la première cause efficiente des choses, il
faut donc que les perfections de tous les êtres préexistent en
lui éminemment. Saint Denis indique cette raison quand il dit
de Dieu {De div. nom., cap. 5) qu'il n'est ni ceci ni cela, mais
qu'il est toutes choses, dans le sens qu'il est la cause de tout ce
qui existe. » S. Thom., I p., q. 4, a. 2.
2 Le raisonnement que fait l'Ange de l'Ecole pour démontrer
que Dieu ne peut être compris dans son essence par une intelli-
gence créée, peut s'appliquer également à l'incompréhensibilité
de la perfection divine. « Il faut savoir, dit-il, qu'on ne comprend
que ce qu'on connaît parfaitement et qu'on ne connaît parfai-
tement une chose qu'autant qu'on connaît tout ce qui peut en
être connu. Or, il n'y a pas d'intelligence créée qui puisse
s'élever au mode le plus parfait de connaître l'essence divine et
tout ce qu'elle renferme.
« En effet, tout être est susceptible d'être connu selon ce qu'il
est en acte. Par conséquent. Dieu dont l'être est infini, est sus-
ceptible d'être connu infiniment. Or, aucun esprit créé ne peut
avoir de Dieu une connaissance infinie. Suivant qu'il est plus
ou moins éclairé de la lumière de la gloire, un esprit créé connaît
i l8 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
perfection absolue et essentielle, une perfection
qui tire d'elle-même sa raison d'être et qui tient
à l'essence même de la Divinité '.
Ce n'est pas sans un sérieux effort d'intelli-
gence que nous pou\ons arriver à saisir quelque
peu une perfection aussi sublime, parce que cette
perfection comporte une idée qui n'existe que
vaguement dans notre imagination et dont nous
ne voyons aucune application autour de nous.
Tout ce qui nous entoure dans le monde, comme
tout ce qui nous constitue et tout ce qu'il y a en
nous, est imparfait. Il n'y a sur cette terre que
des perfections fort relatives, qu'on peut toujours
grandir et accroître par la pensée. Et lors même
que nous ferions tous nos efforts pour nous
figurer une perfection absolue et totale, nous n'y
arriverions pas, parce que nous sommes finis et
que l'infini nous échappe.
plus ou moins parfaitement l'essence divine. Mais cette lumière
de la gloire, par là même quelle est créée et qu'elle est reçue
dans une intelligence qui est créée aussi, ne peut être infinie. Il
est donc impossible qu'un esprit créé connaisse Dieu infiniment
et partant qu'il le comprenne. » S. Thom., I p., q. 12, a. 7.
1 C'est la pensée qu'exprime le même saint Docteur, quand ii
dit que « Dieu étant Xêtrc même subsistant par lui-même, il
faut qu'il renferme en lui la perfection complète île l'être. »
S. Thom., I p., q. 4, a. 2.
Et ailleurs : « L'être de Dieu n'étant point un être reçu ou
communiqué, mais Dieu étant lui-même son être subsistant, il
est évident qu'il est infini et parfait. » I p., q. 7, a. 1.
ÉGALITÉ DES PERFECTIONS EN DIEU 119
Cela est encore plus frappant, lorsque nous
considérons nos vertus. Nous savons que Jésus
nous veut parfaits, qu'il met à notre disposition,
à cet effet, une surabondance de grâces ; nous-
mêmes, voulant correspondre aux desseins misé-
ricordieux et aux volontés si clairement expri-
mées de Jésus, nous prenons des résolutions
énergiques et nous usons de tous les moyens de
nous sanctifier ; hélas ! à quel résultat arrivons-
nous ? Après avoir longtemps peiné et beaucoup
lutté, nous acquérons quelques petites vertus ;
vertus qui, sans doute, glorifient Jésus et nous
encouragent à poursuivre nos efforts pour en
acquérir de nouvelles, puisque la sainteté ne
s'obtient que par la pratique quotidienne des
petites comme des grandes vertus ; mais vertus
quand même encadrées de tant de défauts et
sujettes encore à tant de fléchissements, que la
notion d'une perfection absolue peut difficile-
ment trouver place dans notre entendement.
Néanmoins, ce contraste entre Dieu et nous
est de nature à faire ressortir davantage la per-
fection qui est en Dieu. Sans la bien comprendre,
nous la pressentons ; en raisonnant sur l'essence
divine, nous sommes obligés d'admettre cette per-
fection, c'est une vérité qui s'impose et qui relève
à nos yeux la grandeur et la majesté de Dieu.
Cette perfection divine, qui fait l'objet de notre
120 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
admiration et qui réclame nos adorations, Jésus
la possède, et II la possède dans sa plénitude '.
Par suite, comme Dieu, il n'y a en Lui rien
d'inégal, rien qui ne soit infiniment parfait sous
tous les rapports, rien qui soit susceptible d'ac-
croissement, rien qui puisse être supérieur ou
inférieur, premier ou second, plus grand ou plus
petit, plus ou moins essentiel - : tout en Lui est
infiniment grand, infiniment beau, infiniment
parfait, infiniment adorable, dans une égalité
totale et une harmonie parfaite 3.
1 « Il a plu au Père que toute plénitude résidât en Lui. »
Col., i, 19.
- « On ne peut pas dire que le Fils de Dieu n'arrive à sa per-
fection que successivement et par une série de changements.
On est donc forcé d'avouer que de toute éternité il a été égal
au Père en grandeur. » S. Thom., I p., q. 42, a. 4.
:: « Jésus-Christ n'a point cru que ce fût pour lui une usurpa-
tion d'être égal à Dieu. » Philip., 11, 6.
Saint Thomas donne de ce passage un bref commentaire.
« La nature du Père et du Fils étant non seulement une, mais
également parfaite dans l'un et l'autre, nous ne disons pas
seulement que le Fils est semblable à son Père, mais nous ajou-
tons qu'il lui est égal. » S. Thom., I p., q. 42, a. 1, ad 2.
Plus loin, il ajoute : « Il est nécessaire que le Fils soit égal
en grandeur, puisqu'il reçoit toute la perfection de la nature
du Père. » Ibid., a. 4.
Cette grandeur est une et identique dans le Père et dans le
Fils : « Le Fils est semblable et égal au Père, et réciproque-
ment. Il en est ainsi parce que l'essence divine n'est pas plus
au Père qu'au Fils. Par conséquent, comme le Fils a la gran-
deur du Père, qui consiste à lui être égal, de même le Père a
la grandeur du Fils, qui consiste pareillement en ce qu'il est
égal à lui. » Ibid., ad 3.
EGALITE DES PERFECTIONS EN DIEU 121
Jésus, d'ailleurs, s'est Lui-même chargé de
nous enseigner cette doctrine des perfections
divines. En nous révélant son divin Père, Il
nous le présente comme le type éternel de toute
perfection et II nous invite à être parfaits comme
son Père céleste est parfait '. Et parce qu'il est
l'image substantielle du Père2, Il s'offre égale-
ment à nous comme un modèle de perfection
et de sainteté : « Je vous ai donné l'exemple afin
que vous m'imitiez », nous dit-Il. Ailleurs, Il
nous déclare que Lui et son Père ne font qu'un '
et que tout ce que possède son Père est à Lui \
D'où, nous devons rendre à Jésus Dieu-Homme
les mêmes hommages d'adoration et d'amour
que nous devons à Dieu en lui-même6.
Comprenons combien Jésus est grand et im-
muable, puisqu'il est la perfection par essence,
et cherchons à nous approcher de sa sainteté
infinie, afin d'apprendre à rester fermes et iné-
branlables à son divin service, dans la pratique
1 Matth., v, 48.
'-' « C'est lui qui est Xitnagc du Dieu invisible. » Col., i, i5.
« Il est la splendeur de sa gloire et l 'empreinte de sa subs-
tance. » Hébr., 1, 3.
3 Jean, xih, i5.
1 I»., x, 3o.
5 Id., xvi, i5.
" « Afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le
Père ; qui n'honore point le Fils n'honore point le Père qui l'a
envové. » Jean, v, 23.
122 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
de toutes les vertus et dans une étude assidue et
amoureuse de ses divines perfections.
II. — Il y a égalité de perfections en Dieu
parce qu'il est absolument nécessaire
Dieu trouve en lui-même les raisons, la puis-
sance et l'essence même de son existence. Il est
« Celui qui est » ; c'est sa plus belle définition '.
Comme il est infiniment parfait, cette perfection
s'appuie sur une base non moins absolue, celle
de la nécessité de son Etre. Si la perfection totale
et infinie ne peut supporter la possibilité de la
plus légère imperfection, elle ne peut supposer
davantage le moindre degré de contingence-. Le
1 « Celui qui est » est le nom propre de Dieu, dit Saint
Thomas. Il n'exprime point une forme quelconque, mais l'être
lui-même. Car l'être de Dieu étant la même chose que son
essence, — ce qui ne peut se dire d'aucune créature, — il est
évident qu'entre tous les autres noms celui-là est le plus propre
à la divinité... Dieu seul tire son nom de son être.
« Ce nom exprime l'être dans le présent, et c'est ce qui est
tout-à-fait propre à Dieu, dont l'être ne connaît ni le passé ni
l'avenir. » S. Thom., I p., q. i3, a. 11.
- « Tout ce qui peut être ou ne pas être est susceptible de
changement. Mais Dieu est complètement immuable. Donc il
n'y a pas en Dieu possibilité d'être ou de ne pas être. Or, tout
être en qui il n'y a pas possibilité de ne pas être, existe néces-
sairement ; parce que la nécessité de l'existence et l'impossibilité
de la non existence signifient une seule et même chose. Donc
Dieu existe nécessairement. » S. Thom., Op. 2, c. 6.
ÉGALITÉ DES PERFECTIONS EN DIEC 123
seul fait d'admettre qu'en Dieu il pourrait se
rencontrer quelque chose qui ne fût essentielle-
ment nécessaire, ce serait déjà le diminuer et
lui enlever une perfection : l'impossibilité d'être
moins parfait.
Si tout en Dieu n'était pas nécessaire d'une
nécessité absolue, il pourrait par conséquent se
faire qu'une perfection complète à un moment
donné ne le fût pas précédemment, ce qui sup-
poserait une progression en Dieu '. Or, Dieu est
essentiellement ce qu'il est et il ne peut y avoir
en lui aucun changement ni aucun perfectionne-
ment-. De sorte qu'il existe nécessairement dans
sa perfection, c'est-à-dire dans toutes ses perfec-
tions, et nécessairement dans la plénitude de
ses perfections, c'est-à-dire dans la perfection de
chacune de ses perfections.
D'ailleurs, si Dieu n'existait pas nécessaire-
ment et si tout en lui n'était pas absolument
nécessaire, ou il devrait dépendre d'un autre
en quelque chose, ou il acquerrait par l'effet du
1 « Dieu est un acte pur, dit encore Saint Thomas, sans mé-
lange d'aucune potentialité ; i! faut donc que son essence soit
un acte dernier, car tout acte qui précède le dernier se trouve
en puissance relativement à ce dernier. Or, un acte dernier
n'est autre chose que l'être lui-même. Donc, l'essence divine,
qui est un acte pur et dernier, est nécessairement l'être lui-
même. » S. Thom., Op. 2, c. il.
- « Dans le Père des lumières, il n'y a pas de variation, ni
d'omhre, ni de changement. » Jac, i, 17.
124 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
hasard ce qui lui manquait jusque-là. Il serait
absurde de penser que quelque chose en Dieu
puisse être simplement fortuit et qu'un Etre, qui
est la perfection suprême, puisse dépendre en
quoi que ce soit de l'inconscience ou du hasard.
Une semblable origine, que n'aurait contrôlée
aucune sagesse et que n'aurait appelée aucune
nécessité, répugne en Celui qui, ne pouvant pas
ne pas être, ne peut pas davantage ne pas être
parfait, et parfait d'une perfection voulue et
nécessaire.
On ne peut pas davantage admettre que Dieu
puisse jamais, même dans la chose la plus in-
fime, dépendre d'un autre principe que de lui-
même '. Sans quoi, il serait inférieur à ce principe
dont il dépendrait, ce qui constituerait immédia-
1 Suivons toujours l'enseignement si clair et, à la fois, si
condensé du Docteur angélique. « Il faut admettre, dit-il, un
être qui soit nécessaire par lui-même, qui ne tire pas d'ailleurs
la cause de sa nécessité, mais qui donne au contraire aux autres
êtres tout ce qu'ils ont de nécessaire ; et c'est cet être que tout
le monde appelle Dieu. » S. Thom., I p., q. 2, a. 3.
Dans un autre ouvrage, il dit encore sur le même sujet : « Tout
ce qui peut arriver à l'être a une cause. Mais lorsqu'il s'agit des
causes, on ne peut remonter jusqu'à l'infini ; il faut donc ad-
mettre un être dont l'existence est nécessaire. — D'ailleurs,
tout ce qui est nécessaire a la cause de sa nécessité en dehors
de soi, ou bien est nécessaire par soi-même. Or, on ne peut
trouver à l'infini des êtres nécessaires qui aient la cause de leur
nécessité en dehors d'eux-mêmes. Donc il faut admettre un pre-
mier être nécessaire qui soit nécessaire par lui-même ; et cet
être, c'est Dieu. » S. Thom., Contr. Gent., L. 1, c. i5.
EGALITE DES PERFECTIONS EN DIEU 123
tement en lui une double imperfection, imper-
fection d'une chose qui lui ferait défaut et im-
perfection d'une dépendance qui le diminuerait.
Il faut donc admettre d'une façon absolue que
Dieu est essentiellement nécessaire en lui-même
et que tout ce qui est en lui participe à la même
essentielle nécessité. Et parce qu'il possède cette
qualité intrinsèque d'être nécessairement et in-
dispensablement ce qu'il est ', il jouit d'une égalité
parfaite en toutes ses perfections infinies et ses
divins attributs.
Nouveau contraste avec la versatilité des
choses terrestres et les perpétuelles variations
1 « Une chose, dit Saint Thomas, peut être nécessaire d'une
nécessité intrinsèque ou d'une nécessité extrinsèque. — On
distingue deux sortes de nécessité extrinsèque. La première
existe quand le sujet est soumis à une cause extérieure qui le
contraint ; cette nécessité devient alors de la violence. La
seconde est le résultat de la cause finale ; ainsi on dit qu'une
chose est nécessaire par rapport à la fin, quand sans elle la fin
ne peut exister, ou du moins être heureusement atteinte. — La
génération divine n'est pas nécessaire d'une nécessité extrin-
sèque, parce que Dieu n'existe pas en vue d'une fin et que la
contrainte ne peut s'exercer sur lui.
« On appelle nécessaire intrinsèquement ce qui ne peut pas
ne pas être. C'est ainsi que l'existence de Dieu est nécessaire. »
S. Thom., I p., q. 41, a. 2, ad 5.
L'allusion faite ci-devant à la génération du Verbe n'infirme
en rien l'application que nous faisons de ce passage à la néces-
sité absolue de l'existence de Dieu, d'autant plus que le saint
Docteur lui-même le fait dans sa conclusion.
126 DE LA CONDITION DE l/lfOMME-DIEU
de l'âme humaine1. Habitués que nous sommes
à voir tout passer autour de nous2 et tout changer
en nous \ déçus tant de fois dans nos espérances,
trompés si souvent dans nos amitiés et nos affec-
tions, désabusés par tant de promesses vaines et
de rêves envolés, témoins de tant de boulever-
sements dans les nations et de ruines dans les
sociétés et les familles, emportés par le Ilot des
inconstances humaines et des apparences éphé-
mères de ce monde, nous nous faisons diffi-
cilement l'idée d'une chose stable qui existe
par elle-même et qui demeure éternellement ce
qu'elle a toujours été.
Comme il nous paraît grand et élevé ce Dieu
qui n'a besoin de personne pour être ce qu'il est,
et qui tire de son propre fond la nécessité de son
Etre, qui est maintenant ce qu'il a toujours été et
ce qu'il sera sans fin, sans l'ombre d'une imper-
fection et sans la possibilité d'un changement !
Et ce Dieu nécessaire en son essence et tou-
1 Saint Thomas a raison de dire que l'homme ne connaît
qu'une stabilité, celle de son inconstance : « Nous ne demeurons
jamais un seul instant stables dans le même état, si ce n'est
hélas ! que nous sommes constants dans notre inconstance. »
S. Thom., Op. 61.
- « La figure de ce monde passe. » I Cor., vu, 3i.
3 « Toute chair est comme l'herbe, et toute sa gloire comme
la fleur de l'herbe. L'herbe se dessèche et sa fleur tombe. »
I Pierre, i, 24.
EGALITE DES PERFECTIONS EN DIEU 127
jours égal à lui-même, c'est notre Jésus ' ! Jésus
qui, quoique soumis extérieurement à des lois
qu'il a Lui-même établies, n'en reconnaît aucune
intérieurement, puisqu'il est la règle essentielle
de toutes choses. Jésus qui apparemment suit
un mouvement progressif universel, mais qui
demeure dans sa Divinité cachée invariablement
le même. Jésus qui se meut au milieu des flots
changeants de l'instabilité terrestre, mais dont
l'essence aussi nécessaire qu'elle est parfaite, ne
subit pas le moindre choc et garde toujours la
même invariable égalité. Jésus qui, par le fait de
son éternelle stabilité, est l'appui suprême des
âmes avides de vérité et d'immortalité. Jésus
qui, bon en Lui-même d'une bonté dont II ne
I « L'essence du Père et du Fils, dit Saint Thomas, est la
même aussi bien que la dignité, mais elle est dans le Père
comme dans celui qui la donne et dans le Fils comme dans
celui qui la reçoit. » S. Thom., I p., q. 42, a. 4, ad 2.
II dit admirablement ailleurs : « Les choses qui ne diffèrent
pas en essence ne peuvent admettre aucune différence d'espèce,
de durée ou de nature. Comme le Verbe est consubstantiel au
Père, il ne peut différer du Père en aucun de ces trois rap-
ports. — Et d'abord il n'y a pas de différence de durée. Puisque,
en effet, le Verbe existe en Dieu par cela que Dieu se comprend
lui-même en concevant son Verbe, qui est un acte intellectuel
de lui-même, il faut que si le Verbe de Dieu n'a pas toujours
été, Dieu n'ait pas toujours eu l'intellection de lui-même. Or,
tant que Dieu a été, il s'est toujours compris, parce qu'en lui
l'intellection est la même chose que l'être. Donc son Verbe a
toujours existé ; aussi disons-nous de lui, dans le Symbole, qu'il
est né du Père avant tous les siècles. » S. Thom., Op. 2, c. 43.
128 DE LA CONDITION DE L'HOMME-DIEU
peut se départir, nous promet et nous donne
tout ce à quoi nos âmes aspirent. Jésus dont la
puissance est nécessairement égale à la miséri-
corde, et qui nous soutient de ses grâces et de
ses pardons dans le chemin que nous semons
hélas ! trop souvent de nos faiblesses et de nos
infidélités. Jésus enfin qui, dans l'amour dont
son essence divine est pétrie, ne peut pas ne pas
s'aimer et ne pas aimer l'œuvre de ses mains ;
Jésus qui nous fait entrer, en quelque sorte, en
participation de son éternelle et nécessaire cha-
rité, par les tendresses qu'il a pour nous et par
les saintes ardeurs dont II remplit nos cœurs
pour Lui.
Ah ! bénissons Jésus d'être ainsi nécessaire-
ment ce qu'il est et de s'offrir à nos âmes comme
le terme suprême de cette éternelle stabilité
dans laquelle l'union béatifique nous établira à
jamais '.
1 Saint Thomas, en parlant de la béatitude, dit, en effet, que
non seulement les bienheureux ont par la vision béatifique, la
compréhension parfaite de leur fin dernière, qui est Dieu, mais
encore qu'ils se reposent dans la jouissance de cette fin.
« La béatitude consistant dans la possession de la fin der-
nière, on doit considérer ce qu'elle exige d'après la manière dont
l'homme tend à sa fin. Or, l'homme tend à sa fin intelligentielle
d'un côté par son intellect, de l'autre par sa volonté. Il s'y rap-
porte par son intellect en ce sens qu'il possède imparfaitement
dès ici-bas une connaissance préexistante de sa fin. Il s'y rap-
porte par la volonté de deux manières : 1° par l'amour qui est
le premier mouvement de la volonté vers une chose ; 2" par les
ÉGALITÉ DES PERFECTIONS EN D1EI' 129
III. — Il y a égalité de perfections en Dieu
parce qu'il est éternel
En Dieu, l'attribut d'être éternel tient à son
essence tout autant que la nécessité de son exis-
tence et les perfections qui constituent sa na-
ture divine '. Etre nécessaire, c'est avoir toujours
relations qui s'établissent entre le sujet aimant et l'objet aimé.
Ces relations peuvent exister de trois sortes. Ainsi elles existent
quand l'objet aimé est présent au sujet qui l'aime, en ce cas on
ne le cherche pas ; ou quand l'objet n'est pas présent, mais
qu'il est impossible de l'atteindre, alors on ne le cherche pas
non plus ; ou bien quand il est possible de l'atteindre, mais
qu'il est au-dessus des forces de celui qui le désire, de telle sorte
qu'il ne puisse arriver à lui immédiatement. Telle est la relation
qui existe entre le sujet qui espère et l'objet espéré, et c'est seu-
lement dans cette hypothèse qu'on recherche l'objet que l'on
désire.
Or, il y a dans la béatitude quelque chose qui correspond à
cette triple distinction. Ainsi il y a la connaissance parfaite de
la fin qui correspond à la connaissance imparfaite ; il y a en-
suite la présence de la fin qui correspond à l'espérance, et il y
a enfin la délectation dans l'objet présent qui est une consé-
quence de l'amour. C'est ce qui fait qu'il est nécessaire qu'il y
ait trois choses qui concourent au bonheur: la vision qui est la
connaissance parfaite de notre fin intelligible ; la compréhension
qui implique la présence de cette fin ; la délectation ou la jouis-
sance qui emporte avec elle le repos du sujet qui aime dans
l'objet aimé. » S. Thom.; f, II, q. 4, a. 3.
1 « L'éternité, comme s'exprime Saint Thomas, est la posses-
sion entière, simultanée et parfaite d'une vie qui n'a pas de
fin. Comme la nature du temps consiste dans l'énumération des
pairies successives qui constituent le mouvement, de même
130 DE LA CONDITION DE I.'hOMME-DIEU
existé et c'est devoir ne jamais cesser d'exister '.
Etre pariait, c'est l'être en durée comme en inten-
sité, dès lors, c'est l'être éternellement.
Si Dieu pouvait avoir un commencement ou
une fin, il faudrait admettre qu'avant d'exister il
n'était pas Dieu, ou qu'après avoir existé il aurait
cessé d'être Dieu. De plus, au moment précis où
il aurait commencé d'exister, il se serait donné
lui-même l'existence, puisque nous avons vu
qu'une dépendance quelconque répugne à l'idée
de Dieu ; et cette existence, il se la serait donnée
parfaite, puisque la moindre imperfection lui
aurait enlevé la perfection essentielle qui con-
vient a Dieu. Mais ce qu'il aurait pu se donner
ainsi dans sa puissance infinie, a un moment
l'éternité consiste dans quelque chose d'invariable et d'uniforme
qui est absolument en dehors de tout mouvement. Ce qui est ab-
solument immuable ne peut avoir ni commencement ni fin, puis-
qu'il n'v a en lui aucune succession. » S. Thom., I p., q. 10, a. 1.
« Dieu étant souverainement immuable, dit-il dans l'article
suivant, doit être souverainement éternel. Mais il n'est pas seu-
lement éternel, il est lui-même son éternité, bien qu'il n'y ait
aucune autre chose qui soit à elle-même sa durée, parce qu'il
n'y en a point qui soit à elle-même son être. Or, Dieu est son
être permanent et uniforme ; par conséquent, comme il est son
essence, il est son éternité. » Ibid., a. 2.
« L'éternité n'est rien autre chose que Dieu lui-même. » Ibid.,
ad 2.
1 « L'être en qui l'existence est nécessaire, ne cesse jamais
d'être ; parce que lorsqu'il n'y a pas possibilité de ne pas être,
il y a impossibilité de n'être pas, et conséquemment, existence
non interrompue. Or, Dieu existe nécessairement ; donc, /'/ existe
toujours. » S. Thom., Op. 2, c. 7.
EGALITE DES PERFECTIONS EN DIEl' U1
déterminé, pourquoi ne se le serait-il pas donné
plus tôt et de toute éternité ? Et s'il ne l'eût pas
pas fait, c'eût été ou par impuissance ou par in-
conscience ; deux choses inadmissibles en Dieu.
Si c'eût été par impuissance, cette impuissance
aurait été la même après qu'avant et Dieu n'au-
rait pas pu exister par lui-même. Si c'eût été par
inconscience, il eût manqué tellement de sagesse
et d'intelligence, qu'il ne se fût pas donné ensuite
cette plénitude de toutes les perfections qui sont
essentielles en lui.
Il faut donc admettre de toute nécessité que
Dieu a dû toujours exister et, dès lors, qu'il n'a
jamais eu de commencement, pas plus qu'il ne
peut avoir de fin ' : son essence même exigeant
qu'il soit éternel en durée, comme il est absolu
en nécessité.
Ajoutons que si pouvant exister, il ne l'eût pas
voulu pour des raisons à nous inconnues, il y
1 « Dieu est sans commencement ni fin, dit le Docteur angé-
lique ; il a tout son être en même temps, et c'est en cela que
consiste l'éternité. »
Puis, considérant en Dieu la cause première de toutes choses,
il ajoute : « S'il fut une époque où Dieu n'existait pas, et qu'il
ait ensuite été produit par quelqu'un, il a passé du néant à l'être;
mais ce n'est pas par lui-même, car ce qui n'est pas ne peut rien
faire ; si c'est par un autre, celui-là est avant lui. Or, Dieu est la
première cause ; donc /'/ // 'a pas commencé à exister, et par
conséquent il ne cessera pas d 'être, parce que ce qui a toujours
été a la vertu d'être toujours. Donc il est éternel. » S, Tho»i.,
Co/ttr. Cent., L. i, c. i5.
132 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
aurait là un non-sens et une contradiction for-
melle dans les termes ; car un être ne fait usage
de sa volonté que s'il existe, et par conséquent il
ne peut pas en même temps vouloir et ne pas
être ; et lorsqu'il s'agit de Dieu, c'est-à-dire d'un
Etre essentiellement parfait et nécessaire, cet
Etre ne peut pas ne pas se vouloir, mais il se
veut avec la même nécessité qu'il est infiniment
parfait et au même degré qu'il est absolument
nécessaire. D'où il faut conclure que Dieu veut
essentiellement et éternellement tout ce qu'il est,
et que ne pas se vouloir équivaudrait en lui à ne
pas exister.
En outre, si Dieu n'était pas éternel, il ne pour-
rait être parfait, d'après ce que nous avons déjà
dit. Le moment où il aurait commencé à exister
marquerait en lui une perfection qu'il n'avait pas
auparavant. En passant de la puissance à l'acte,
de la possibilité d'exister à l'existence elle-même,
il aurait acquis une perfection qui, par le fait
qu'elle n'aurait pas toujours existé, serait une
imperfection. Donc, ou il faut admettre que Dieu
existe de toute éternité, ou il faut nier qu'il soit
absolument parfait.
Et ce que nous disons de Dieu dans son es-
sence, nous le disons de chacun de ses attributs
comme de chacune de ses perfections ; tout en
Dieu étant également parfait et également néces-
ÉGALITÉ DES PERFECTIONS EN DIEU l33
saire. Etant nécessairement parfait, il l'est infini-
ment et en tout; étant absolument nécessaire, il
l'est dans son ensemble comme dans chacune de
ses parties.
Cette éternité de durée établit en Dieu une
égalité parfaite de perfections, qui ne souffre pas
plus de gradation qu'elle n'admet de perfection-
nement. Dieu est éternellement tout ce qu'il est,
et c'est ce qui fait sa Divinité.
Nous ne pouvons nous imaginer cette éternité
sans commencement, que par des comparaisons
imparfaites. Il nous est difficile de comprendre
une chose qui n'a jamais commencé, lorsque tout
ici-bas a un commencement. Nous nous faisons
une idée peu exacte d'un Etre éternellement par-
fait, éternellement nécessaire et éternellement
toujours le même, lorsque sur la terre tout
n'existe qu'avec succession et des alternatives
constantes ou d'affaiblissement ou de progrès ' !
Il nous est impossible de trouver dans la créa-
tion une chose ou une idée qui n'entraîne avec
elle la notion de deux termes, l'un initial et
l'autre final. Tout commence et tout finit ; tout
naît et tout meurt ; tout paraît un moment et
1 « L'éternité, dit Saint Thomas, diffère du temps en ce qu'elle
existe à la fois tout entière, tandis que le temps est successif. »
S. Thom., 1 p., q. 10, a. 4.
l34 DE LA CONDITION DE LHOMME-DlEl
tout disparaît ensuite. Combien de choses qui
ont existé et qui ne sont plus ; combien d'autres
qui pourraient exister et qui n'existeront jamais !
Les choses les plus précieuses, les affections les
plus fortes, les joies les plus grandes, les ardeurs
les plus vives n'ont qu'un temps, elles passent.
Les âmes elles-mêmes, ces reflets de la perfection
divine, ne font qu'effleurer les années dont se
composent les siècles ; à peine sorties des mains
de Dieu, elles retournent à lui.
En considérant l'origine de tout ce qui est créé,
la fin rapide de tout être terrestre, et de combien
de choses contingentes dépend chaque existence
humaine, on comprend combien est vain tout
ce qui passe et combien est grand tout ce qui
demeure. Et c'est parce que notre âme créée
immortelle participe à l'éternité de Dieu que,
considérant en elle ce qui ne doit jamais finir,
nous essayons de comprendre en Dieu ce qui
n'a jamais commencé1.
L'éternité d'existence qu'il y a en Dieu est en
Jésus, quoique voilée sous les dehors fragiles de
son Humanité-. C'est là un adorable mystère,
1 « Comme nous avons l'idée du temps d'après X écoulement
de l'instant qui passe, nous concevons V éternité d'après la
stabilité de l'instant qui reste. » S. Thom., I p., q. 10, a. 2, ad I.
- Cette vérité n'a pas besoin de démonstration, surtout après
ce que nous avons dit précédemment de l'infinie perfection du
EGALITE DES PERFECTIONS EN DIEU l.V>
que l'Eternel se soit fait créature, et que Celui
qui ne peut pas ne pas avoir toujours existé ait
connu un moment de la durée où il a commencé
à être ce qu'il n'était pas auparavant. Le mystère
consiste précisément en ce que, d'une part, Jésus
n'a rien perdu de ce qu'il est de toute éternité et
que, de l'autre, Il s'est uni substantiellement une
nature nouvelle dès lors inséparable de son exis-
tence divine : de sorte qu'en toute vérité Celui
qui n'a pas eu de commencement a cependant
commencé, Celui qui demeure de toute éternité
a pris une vie dans le temps et, vivant éternel-
lement dans le sein du Père, Il subsiste néan-
moins sous une forme créée.
Cette union en Jésus de deux extrêmes qui
semblent s'exclure, la perfection essentielle et la
perfection créée, la nécessité absolue et la con-
tingence terrestre, l'éternité et le temps, ne font
que nous rendre plus adorable et plus cher Celui
qui a daigné allier ainsi notre nature humaine
avec sa Divinité. Aussi, maintenant qu'il s'est
Verbe divin et de la nécessité absolue de sa coexistence avec
Dieu le Père. Complétons néanmoins cet aperçu rapide sur la
Divinité de Jésus, par un dernier passage de l'Ange de l'Ecole.
« Le Père n'engendre pas le Fils par sa volonté, mais par sa
nature. Or, la nature du Père a été parfaite de toute éternité,
et l'action par laquelle il produit son Fils n'est pas une action
successive... Il reste donc à dire que le Fils a existé tant que
le Père a existé, et par conséquent le Fils est coéternel au
Père. » S. Thom., I p., q. 42, a. 2.
1.36 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEC
fait notre frère et qu'il a gagné notre cœur à
force de nous offrir et de nous donner le sien,
est-ce à Lui que nous devons aller, pour satis-
faire en nous nos désirs d'immortalité ; c'est dans
ses bras que nous devons nous jeter, pour oublier
tout ce qui passe et ne nous plus appuyer que
sur ce qui demeure ; c'est dans son Coeur que
nous devons vivre, pour nous animer des divines
ardeurs de son éternelle charité.
A Jésus, l'Eternel
O Jésus, mon Seigneur et mon Dieu,
Vous que je contemple dans les divines splendeurs
de l'éternité.
Vous que j'adore dans les infinies perfections
de votre Divinité.
Vous que je vois dominant les mondes
et devançant la durée.
Vous dont l'existence n'a jamais connu
ni temps, ni succession, ni progrès, ni dépendance,
ni commencement, ni fin.
Vous qui êtes à Vous-même votre unique raison d'être,
dans une nécessité voulue
et dans un éternel présent.
Vous qui êtes l'idéal de toute grandeur,
de toute perfection, de toute sainteté,
et qui aimez infiniment tout ce que Vous êtes.
Soyez à jamais
l'objet de mes continuelles contemplations,
le centre unique de mon amour et de ma tendresse,
la sainteté de mon âme, la vie de tout mon être,
et l'éternel Tout en qui je veux m'abîmer
dans le temps et dans l'éternité!
CHAPITRE TROISIEME
De l'infériorité de l'Humanité
en Jésus
CHAPITRE TROISIEME
De l'infériorité de l'Humanité
en Jésus
a Celui qui avait été abaissé pour un
peu de temps au-dessous des anges,
Jésus, nous le voyons, à cause de
ses souffrances et de sa mort, cou-
ronné de gloire et d'honneur. »
Hébr., II, 9.
Il y a en Jésus deux éléments distincts et non
moins essentiels l'un que l'autre, sa Divinité et
son Humanité. Il n'est pas plus Dieu qu'il n'est
Homme, ni plus Homme qu'il n'est Dieu ; et II
n'existerait pas, en tant que Verbe Incarné, s'il
était simplement Dieu ou simplement Homme.
Nous ne pouvons donc séparer en Jésus ce que
son Incarnation a uni d'une façon aussi essen-
tielle et indissoluble.
Et c'est là la beauté de cet adorable Mystère
qui unit deux éléments aussi distincts sans ce-
pendant les confondre et qui, par l'Union hypos-
142 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
tatique, nous donne une Personne vivant en
deux natures.
Nous avons vu que cette union est tellement
étroite qu'elle atteint l'essence même de la Divi-
nité et de l'Humanité, et qu'une fois accomplie
c'est à la Personne divine en Jésus qu'il faut
attribuer toutes les opérations des deux na-
tures, comme c'est à cette unique Personne que
s'adressent tous les hommages rendus a la Di-
vinité et à l'Humanité du Sauveur. De sorte
qrc, nous divinisons en Jésus tout ce qui est
humain, de même que nous contemplons dans
sa condition humaine tout ce qu'il y a en Lui de
divin. Quand II parle, ce sont les paroles d'un
Dieu ; quand II agit, ce sont les actions d'un
Dieu ; quand 11 souffre et quand II meurt, c'est
un Dieu qui souffre et qui meurt.
Quand je tombe à genoux et que je L'adore,
j'adore un Dieu ; quand je prête l'oreille à ses
accents, j'écoute un Dieu ; quand je suis ses en-
seignements et que j'accomplis sa loi, j'obéis à
un Dieu ; quand, pleurant mes fautes, je me
frappe la poitrine et Lui demande miséricorde,
je suis pardonné par un Dieu ; quand, à la vue
de ses infinies tendresses, mon cœur s'émeut
et s'attache ardemment à Lui, j'aime un Dieu ;
quand, par besoin d'expiation ou sous l'action
de l'amour qui me presse, je cours au sacrifice
INFÉRIORITÉ DE INHUMANITÉ EN JÉSL'S 143
et prends ma part de la croix que me tend
mon Bien-Aimé, j'unis mes immolations à celles
d'un Dieu.
Il ne s'ensuit pas cependant qu'en Jésus les
deux natures participent au même titre à la Di-
vinité. Il est Dieu par nature et par essence, et
Il ne peut pas ne pas l'être ; Il est Homme par
choix et par volonté, et II aurait pu ne pas l'être.
Ce qu'il est comme Dieu, Il l'est en Lui-même ;
ce qu'il est comme Homme, Il ne l'est que par
assomption. Son Humanité reçoit de sa Divinité
les perfections qui l'élèvent et la divinisent, tan-
dis que sa Divinité ne reçoit aucun accroisse-
ment de son Humanité. L'une est parfaite en
elle-même, tandis que l'autre le devient. Et c'est
dans ce sens que Jésus Lui-même nous dit que
son Père est plus grand que Lui '.
Il v a donc en Jésus, Homme-Dieu, des diffé-
1 Jean, xiv, 28.
<■ C'est quand on le considère sous le rapport de la nature
qu'il a prise, qu'on dit du Fils qu'il est moins grand que le
Père. » S. Thom., I p., q. 43, a. 7, ad 1.
Saint Thomas, commentant le grand Docteur d'Hippone, dit
encore ailleurs : « Selon l'argumentation de Saint Augustin {De
Trin., L. 1, c. 7), la forme de serviteur a été prise par le Fils de
Dieu de manière à ne pas perdre la forme de Dieu. Or, d'après
la forme de Dieu qui est commune au Père et au Fils, le Père
est plus grand que le Fils par rapport à la nature humaine. »
S. Thom., III p., q. 20, a. 2.
144 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEI/
rences et des degrés, qu'il importe de connaître,
si nous voulons en avoir une intelligence exacte ;
c'est pourquoi l'étude de son Humanité s'im-
pose au même titre que celle de sa Divi-
nité. Descendant des hauteurs où nous L'avons
contemplé dans le sein du Père et dans les su-
blimités de ses perfections infinies, considérons-
Le maintenant sous l'aspect de son existence
terrestre. Tout ce que nous avons observé en
Jésus, comme Dieu, va servir à nous éclairer
dans nos nouvelles considérations. En établis-
sant un parallèle et en taisant des comparai-
sons, nous saisirons mieux les différences qui
existent entre ses deux natures et le degré de
supériorité de sa nature divine sur sa nature
humaine.
En parlant de l'infériorité de l'Humanité en
Jésus, nous ne diminuons en rien notre tendre
et divin Maître : Il reste toujours adorable, tou-
jours infiniment parfait, toujours divinement ai-
mable, toujours souverainement digne de notre
constant amour : nous voulons simplement Le
voir tel qu'il est, Le connaître tel qu'il se con-
naît, L'aimer comme II s'aime et Le glorifier
comme II le mérite.
Donnons-nous ù cette étude avec la même joie
et le même amour que nous avons apportés jus-
qu'ici à Le contempler dans sa Divinité.
INFÉRIORITÉ DE INHUMANITÉ EN JÉSUS 145
I. — Infériorité de l'Humanité en Jésus,
dans sen essence
Autant la Divinité est élevée, parfaite, inacces-
sible, essentielle et nécessaire ; autant l'humanité
est abaissée, imparfaite, relative et contingente.
En elle-même, l'humanité n'a de raison d'être
que dans la pensée de Dieu : si Dieu n'avait pas
voulu la créer, elle n'aurait jamais existé ; s'il lui
avait plu de la faire ou plus ou moins parfaite,
elle aurait été ce que Dieu l'aurait voulue ; s'il
avait décrété qu'elle ne dût exister qu'après la
transformation de ce monde terrestre, elle n'exis-
terait pas encore, elle serait simplement dans la
catégorie des contingents futurs. Mais ce que
l'humanité serait actuellement, dans le cas de
cette dernière hypothèse, elle l'a été, en fait,
avant d'exister : c'est-à-dire, elle n'était pas, elle
était néant et elle le serait demeuré si la puis-
sance divine ne l'en eût tirée.
Rien ne parle plus de faiblesse, que cette im-
puissance d'une chose possible à parvenir à l'exis-
tence. Il n'y a rien dans cette notion de néant:
pas même l'ombre d'une réalité quelconque, pas
même l'idée de ce qu'on pourrait être un jour.
C'est un rien, pour parler de la sorte, qui attend
d'exister pour être quelque chose. Et encore, sa
I46 DE LA CONDITION DE I.'hOMME-DIEU
simple possibilité à l'existence dépend-elle d'un
autre, qui a toute sa liberté de la vouloir ou de
ne la pas vouloir.
Peut-on concevoir quelque chose de plus voi-
sin du néant, que cette contingence d'un être
qui pourrait fort bien ne jamais exister? Or,
c'est là la condition essentielle de l'humanité :
elle n'existe que parce que Dieu a voulu qu'elle
existe, dans le temps marqué par lui, dans les
conditions tracées par lui et pour la fin indiquée
par lui. S'il n'y eût pas eu de Dieu pour la créer,
l'humanité n'existerait pas et n'aurait jamais pu
exister. Elle dépend donc essentiellement de
l'Etre suprême de qui elle a tout reçu, par le-
quel et pour lequel seul elle existe.
Ce qui établit entre la Divinité et l'humanité
une différence grande comme celle qui existe
entre l'infini et le fini, entre la toute-puissance
incréée et l'impuissance absolue, entre le Créa-
teur et l'œuvre de ses mains, entre l'Etre essen-
tiellement nécessaire et la créature purement
possible, entre ce qui est et ce qui n'est pas.
Par ce contraste, la Divinité se trouve, en
quelque sorte, grandie et relevée de toute l'in-
fériorité de l'humanité ; et il faut faire un réel
effort d'imagination pour parcourir la distance
qui les sépare et pour comprendre un peu com-
INFÉRIORITÉ DE INHUMANITÉ EN JÉSUS 147
ment elles peuvent s'unir entre elles. Et c'est
cette humanité que Jésus a prise, qu'il a faite
sienne, qui est devenue une partie intégrante de
Lui-même et qu'il s'est unie indissolublement
et éternellement! Lui, qui n'a besoin de rien, Il
a voulu s'adjoindre quelque chose qui n'est pas
Lui ; Lui, qui ne dépend que de Lui-même, Il
s'est uni à une nature qui ne peut exister que
par Lui ; Lui, qui dans son essence est toute per-
fection, Il s'est associé étroitement une nature
essentiellement imparfaite ; Lui, l'auteur et le
créateur de toutes choses, Il a fait choix, parmi
les oeuvres de ses mains, d'une essence créée
qu'il a appelée à partager l'honneur de son exis-
tence divine !
Kncore, s'il avait choisi l'œuvre la plus parfaite
de la création, et s'il s'était uni à une nature
angélique ; mais non, Il prend de préférence la
nature humaine, nature inférieure et en partie
matérielle, et II en fait la compagne inséparable
et éternelle de sa nature divine.
N'est-ce pas descendre jusqu'aux dernières
limites de l'abaissement ? En vérité, II ne pou-
vait descendre plus bas. Saint Paul va jusqu'à
dire que le Verbe de Dieu s'est anéanti, exina-
nivit '. Sans doute, en s'incarnant, le Verbe a
élevé l'humanité jusqu'à la dignité suprême de
1 Philip., 11, 7.
I48 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
la Divinité; mais il n'en est pas moins vrai que,
pour opérer une semblable merveille, Il est
descendu infiniment, Il a uni en Lui les deux
extrêmes, Il a fait d'un Dieu une créature et
d'une créature un Dieu.
Comme l'humanité, souillée et couverte de pé-
chés, est maintenant purifiée et anoblie ! Comme
l'humanité, même pure et immaculée dans son
origine, a grandi par son contact avec le Verbe !
Comme elle est belle en Jésus, toute brillante
des clartés que reflète sur elle la Divinité ; toute
empourprée des feux de l'éternelle charité ! O
Jésus, Dieu et Homme, je Vous adore !
II. — Infériorité de l'Humanité en Jésus
dans son origine et sa dépendance
Quand Dieu s'est manifesté, II existait ; avant
qu'on ait pensé à Lui, Il vivait ; bien avant même
l'époque la plus reculée où puisse remonter notre
pensée, au commencement et avant tout com-
mencement, il subsistait, et il subsistait sans
avoir jamais commencé. Son existence, il l'avait
par lui-même, nécessairement et éternellement.
C'est l'origine, pour ainsi parler, insondable, su-
blime, mystérieuse et adorable de la Divinité.
Lorsque le Verbe de Dieu voulut se faire
INFÉRIORITÉ DE h HUMANITÉ EN JESUS 1 49
Homme, Il dut s'unir, en dehors de Lui, à
quelque chose de créé. C'est Lui qui, dès l'ori-
gine, donna une réalité à la pensée de la créa-
tion de l'humanité : c'est Lui qui donna à la
nature humaine son essence, et la dota de ses
propriétés et de ses attributs ; c'est Lui qui la
rendit apte à l'union qu'il se proposait de con-
tracter avec elle '.
L'humanité, en elle-même, dépend donc tout
entière de la Divinité, de qui elle a tout reçu ;
et c'est ainsi qu'elle lui est infiniment inférieure.
Kn se l'unissant, Jésus n'en a pas changé la na-
ture, Il l'a prise telle qu'il l'avait faite ; et, de-
puis le premier moment de l'Union hypostatique,
l'Humanité, en Jésus, tout en étant divinement
élevée, a conservé sa nature créée. Bien plus,
pour pouvoir être unie à la nature divine, la
nature humaine n'ayant aucune personne hu-
1 Quand nous attribuons au Verbe incréé la création et l'ordi-
nation de toutes choses, nous ne faisons que répéter la pensée
de Saint Jean nous disant, dans son Evangile, que « tout a été
fait par le Verbe, et sans lui rien n'a été fait de ce qui a été fait »"
(i, 3). Saint Thomas nous explique brièvement pourquoi. « Dieu,
qui est le premier principe des choses, est aux créatures ce que
l'artisan est à son ouvrage, c'est-à-dire qu'il est par son enten-
dement ou par son Verbe le principe de toutes choses. »
S. Thom., I p., q. 27, a. 1, ad 3.
« Ainsi donc, dit-il ailleurs, toutes les créatures ne sont qu'une
sorte d'expression réelle et de représentation des choses com-
prises dans la conception du Verbe divin ; et c'est pour cela
qu'il est dit que toutes ont été faites par le Verbe. » S. Thom.,
Contr. Gent., L. 4, c. 42.
00 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
maine pour la soutenir, a été reçue dans la
Personne divine du Verbe, au point qu'elle
n'existe en Jésus que parce que la Divinité de
sa Personne lui donne d'être et la maintient
dans l'existence. Par cette union elle est admi-
rablement et adorablement anoblie, mais elle
n'en dépend pas moins de l'Etre divin sans le-
quel elle ne pourrait exister '.
Conservant son essence, la nature humaine de
Jésus est limitée dans sa puissance comme dans
son action, puisqu'il est de l'essence des choses
créées d'être finies et limitées ; et en cela, l'Hu-
manité, même dans le Verbe Incarné, est in-
férieure à sa Divinité qui ne connaît aucune
borne à sa puissance. Si donc, en Jésus, les
actes humains ont une valeur infinie, et si phy-
siquement, par ses miracles, Il opère des œuvres
plutôt divines qu'humaines, ce n'est que par
la puissance et la perfection de sa Personne
divine.
De sorte que, dans sa nature comme dans ses
opérations, l'Humanité de Jésus est dans une
1 Saint Paul nous dit qu'éternellement Jésus, en tant
qu'homme, sera soumis à Dieu son Père. « Dieu a mis toutes
choses sous ses pieds. Et quand l'Ecriture dit : Tout lui a été
soumis, il est évident qu'il faut excepter celui qui lui a soumis
toutes choses. Lors donc que tout lui aura été soumis, au Fils,
alors aussi le Fils lui-même sera soumis à celui qui lui aura
soumis toutes choses, afin que Dieu soit tout en tous. » I Cor.,
xv, 26-28.
INFERIORITE DE L HUMANITE EN JESUS lOl
dépendance complète de sa Divinité '. C'est ce
qui explique en Lui la soumission dont II fait
preuve vis-à-vis de son divin Père. En tant que
Dieu, Il lui est absolument et nécessairement
égal en toutes choses ; d'où II ne peut lui être
soumis, la soumission impliquant une idée d'in-
fériorité. Mais en tant qu'Homme-Dieu, Il porte
en Lui une nature étrangère à la Divinité et qui
lui est inférieure '-.
1 Pour nous mieux faire comprendre cette dépendance de
l'humanité en Jésus à l'égard de sa divinité, Saint Thomas
compare la première à un instrument entre les mains d'un
artiste ; ce qui implique dans l'instrument une véritable infé-
riorité en même temps qu'une réelle participation à la vertu de
l'artiste qui le manie.
« Dans le Christ, dit-il. Xhumanité participe en quelque
chose à la vertu divine ; car toutes les choses qui s'harmo-
nisent dans un suppôt servent d'instrument à ce qui est prin-
cipal, comme les autres parties de l'homme sont les instruments
de l'intelligence. Ainsi donc, dans le Christ, Xhumanité est
censée l'organe de la divinité. Or, il est clair que l'instrument
agit par la vertu du principal agent ; c'est pourquoi dans l'action
de l'instrument on ne trouve pas seulement la vertu de l'instru-
ment, mais aussi celle de l'agent principal, comme l'action de la
hache confectionne un meuble par la direction de l'ouvrier.
« Ainsi donc, dans le Christ, X opération de la nature humaine
tirait de la divinité une certaine force supérieure à la force
humaine. En effet, toucher un lépreux, c'était une action de
X humanité ; mais le guérir de la lèpre par cet attouchement,
provenait de la puissance de la divinité. Par ce moyen, toutes
les actions et passions de la nature humaine furent salutaires
par la vertu de la divinité. » S. Thom., Op. 2, c. 212.
- Saint Thomas fait à ce sujet la remarque suivante : « Saint
Augustin observe (De Trin., L. i, c. 7) que l'Ecriture dit avec
raison que le Fils est égal au Père et que le Père est plus grand
\32 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
Cette nature, qui conserve ses opérations
propres, est naturellement soumise en elle-même
et dans ses diverses opérations à la Divinité
de qui elle dépend ; mais comme cette nature
n'existe que dans la Personne divine, Jésus agit
par elle et II parle en son nom. C'est ainsi qu'il
dit constamment qu'il est venu pour faire la vo-
lonté de son Père1, qu'il garde les comman-
dements de son Père-, et que, dans sa cruelle
agonie, Il termine sa sublime plainte par cette
prière d'une adorable soumission : « iMon Père,
non ma volonté, mais la vôtre :;. » C'est-à-dire,
non ma volonté humaine, mais votre volonté
que le Fils ; car on dit l'une de ces choses selon qu'il est Dieu,
et on dit l'autre à cause de sa forme d'esclave, sans qu'il y ait
aucune confusion. Or, le moindre est soumis à celui qui est plus
grand. Le Christ a donc été soumis à son Père, comme homme. »
S. Thom., III p., q. 20, a. 1.
1 « Je suis venu au nom de mon Père. » Jean, v, 43.
" Je ne parle pas de moi-même, mais celui qui m'a envoyé,
mon Père, c'est lui qui m'a commandé ce que je dois dire et
comment je dois parler. » Jean, xii, 49.
« Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père. » Jean,
■v. :,|.
« Je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui
qui m'a envoyé. » Jean, v, 3o.
« Je ne fais jamais que ce qui lui plaît, » Jean. viii. 29.
« Je suis descendu du ciel non pour faire ma volonté, mais
la volonté de celui qui m'a envoyé. » Jean, vi, 38.
2 « J'ai gardé les commandements de mon Père. » Jean, xv, 10.
« Que le monde sache que j'aime mon Père et que j'agis selon
qu'il m'a ordonné. » Jean, xiv, 3l
:; Lie, xxii, 42.
INFERIORITE DE I. HUMANITE EN JESUS ÎOJ
divine ; non ma volonté terrestre, mais votre
volonté éternelle ; non ma volonté créée qu'ef-
fraient les angoisses indicibles de ma Passion,
mais votre volonté incréée et souverainement
adorable qui me conduit à l'accomplissement de
vos desseins éternels '.
1 Saint Thomas explique cette dualité de volonté en Jésus, en
divers endroits de ses ouvrages. Après avoir dit, dans la Somme,
tpie m le Christ, selon sa volonté sensitive et sa volonté natu-
relle, pouvait vouloir autre chose que Dieu, mais selon sa volonté
de raison il a toujours voulu la même chose que lui » (III p.,
q. lS, a. 5), — et, plus loin, que « ni la volonté naturelle ni la
volonté sensitive ne repoussaient le motif pour lequel la volonté
divine et la volonté de la raison humaine voulaient la passion
dans le Christ » (Ibid., a. 6) ; il commente ainsi, dans les Opus-
cules, le passage ci-dessus de notre texte : « Mon Père, éloignez
de moi ce calice, s'il est possible ; néanmoins que ce ne soit pas
ma volonté qui se fasse, mais la vôtre » (Matth., xxvi, 3g). Par
ces paroles : « Eloignez de moi ce calice », le Christ désigne le
mouvement de Yappétit inférieur et du désir naturel, par lequel
chacun repousse naturellement la mort et désire la vie. Mais,
par ce qu'il dit ensuite : « Néanmoins que ce ne soit pas ma
volonté mais la vôtre qui se fasse », il exprime le mouvement de
la raison supérieure, qui considère toutes choses dans l'ordre
disposé par la sagesse divine. C'est sous le même rapport qu'il
dit : « Si cela ne se peut pas », montrant qu'il n'y a de possible
que ce qui procède selon l'ordre de la volonté divine. Op. 2,
c. 233.
Parce que, dit encore Saint Thomas, « selon la volonté de
raison, le Christ n'a rien voulu autre chose que ce qu'il a su
que Dieu voulait » (III p., q. 21, a. 4); « le Christ, comme Dieu,
s'est livré lui-même à la mort par la même volonté et par la
même action par laquelle son Père l'a livré; mais, comme
homme, il s'est livré par une volonté que son Père lui a ins-
pirée. 11 n'y a donc pas de contrariété en ce que le Père a livré
le Christ et le Christ s'est livré lui-même ». III p., q. 47, a. 3, ad 2.
154 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
Ces deux volontés en Jésus, la divine et l'hu-
maine, nécessaires à ses deux natures, puis-
qu'elles en sont la perfection, nous donnent
l'intelligence des relations qui existent entre
l'Humanité et la Divinité, et l'infériorité de
l'une vis-à-vis de l'autre.
On ne peut mieux comprendre cette union
substantielle que par la comparaison de l'union
qui existe entre l'âme et le corps. Tous les deux
sont distincts et la personne n'est complète que
quand ils sont unis ; ils forment un tout, dans
des rapports mutuels et essentiels : le corps est
animé par l'âme, et l'âme agit par le corps. C'est
ainsi que la nature humaine de Jésus apporte
son concours nécessaire à la Personne divine,
par laquelle seule elle existe, par laquelle seule
elle est vivifiée ; avec cette grande différence tou-
tefois que dans le composé humain l'âme n'existe
pas avant le corps, tandis que dans l'Homme-
Dieu la Personne divine existait de toute éternité
avant son union à la nature humaine.
En considérant plus attentivement la nature
de l'Humanité que le Verbe s'est unie, nous dé-
couvrons bien d'autres aspects d'infériorité re-
lativement aux perfections infinies de Dieu. La
dépendance est quelque chose d'essentiel, même
dans la constitution de la nature humaine.
INFERIORITE DE L HUMANITE EN JESUS ÎOO
En effet, quoique la nature humaine prise
par Jésus possède tous les genres de perfection
qu'elle est susceptible d'acquérir, elle reste une
nature créée, dépendante des lois et des limites
que lui a imposées le Créateur. Dans sa destinée
naturelle l'âme n'existe pas pour elle-même, mais
elle dépend du corps en vue duquel elle a été
créée et auquel elle est substantiellement unie.
Le corps, à son tour, dépend des organes et des
diverses parties qui le constituent : du sang qui
circule dans ses veines, du cœur qui refoule
constamment le sang jusqu'aux extrémités des
membres, de l'air qui remplit ses poumons, des
sens et des organes vitaux qui prêtent leur con-
cours à l'exercice des facultés de l'âme. Extérieu-
rement, le corps est soumis à des lois de temps,
de lieu, de quantité ; il occupe un espace déter-
miné et il est circonscrit par des limites maté-
rielles. Autant de servitudes qui tiennent à sa
constitution naturelle.
A l'encontre de la Divinité, qui est parfaite-
ment ce qu'elle est par cela seul qu'elle existe,
qui opère et se manifeste par un seul acte de sa
volonté, la nature humaine dépend en tout et
pour tout de lois et de moyens dont elle ne peut
se départir. C'est ainsi que Jésus, dans son Hu-
manité, subissait les conditions extérieures de
toute créature humaine ; qu'il était soumis aux
l56 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEL'
nécessités de la vie, qu'il se nourrissait pour
vivre, qu'il se fatiguait au travail, qu'il cher-
chait le repos dans le sommeil ; qu'il parlait pour
communiquer sa pensée, enseignait pour faire
connaître sa doctrine, marchait pour franchir les
distances qui Le séparaient d'un lieu à un autre,
subissait les intempéries des saisons et recourait
aux moyens humains pour accomplir sa mission
divine.
Rien plus, quand ses ennemis veulent Le faire
mourir, Il se cache, Lui l'invisible et l'invulné-
rable '. Quand l'heure est venue d'accomplir son
sacrifice, Il laisse torturer son corps et le réduire
à l'état d'un cadavre, Lui l'immortel et l'éternel.
Quand, pressé par son amour extrême pour les
hommes, 11 accomplit la merveille des merveilles,
en instituant l'Eucharistie, Il se cache sous les
apparences d'un morceau de pain, Lui l'immense
et l'infini. Jusqu'au bout c'est la dépendance,
dépendance voulue, dépendance aimée, mais
toujours dépendance conforme aux exigences
de la nature humaine.
Avec quel esprit de foi et quel amour ne de-
vons-nous pas contempler en Jésus tant d'humi-
liations et d'abaissements, qu'il n'a voulu subir
1 « Jésus se cacha et sortit du temple. » Jean, viii, 59.
« Jésus dit ces choses, puis il s'en alla et se cacha d'eux. »
Jean, xii, 36.
INFERIORITE DE L HUMANITE EN JESUS 10J
que par amour pour nous, en s'unissant à notre
humanité auparavant si éloignée de ses divines
perfections et maintenant si rapprochée de sa
Divinité !
III. — Infériorité de l'Humanité en Jésus,
dans sa durée
La notion d'un être infiniment et divinement
parfait, entraîne celle d'une éternité sans com-
mencement ni fin. La notion de créature, fût-elle
la plus parfaite qui puisse sortir des mains de
Dieu, comporte une idée de commencement. Ce
qui n'est pas éternel commence nécessairement ;
et c'est ce qui met entre le Créateur et la créature
une distance que l'imagination est incapable de
mesurer. Donc pour assister à la création de
l'humanité, nous sommes obligés de nous éloi-
gner presque infiniment de l'existence éternelle
de la Divinité. Il n'y a entre ces deux points ex-
trêmes que l'éternité du côté de Dieu et que le
néant du côté de la créature. Quand on a con-
templé en face la majesté suprême et l'éternelle
nécessité de Dieu, et que l'on tourne ensuite ses
regards vers l'œuvre de ses mains, fût-elle créée
à son image et à sa ressemblance, on comprend
158 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
un peu l'abîme infranchissable qui les sépare
tous deux.
Parce que l'humanité est l'œuvre de Dieu, elle
est belle et elle rend hommage à son Créateur ;
mais elle n'en est pas moins dans un état d'in-
fériorité infinie, par ce fait, particulièrement,
qu'elle n'est pas éternelle. Non seulement l'hu-
manité est née dans le temps, mais encore ce
que Jésus en a pris, en s'unissant la nature hu-
maine, a eu un commencement. Cette assomp-
tion de l'Humanité en Jésus s'est faite à une
époque déterminée de l'histoire ; attendu pen-
dant plus de quatre mille ans, ce mystère s'est
opéré à une heure précise de la durée ; de sorte
que la nature humaine en Jésus, devenue ado-
rable par son union avec la Personne divine,
n'existait nullement en Lui avant cette union.
D'ailleurs, dès le premier instant de son exis-
tence humaine, Jésus a été soumis à toutes les
lois du temps. Comme Homme, Il n'a pas été
immédiatement parfait ; Il n'est arrivé que peu
à peu à la perfection complète de sa constitution.
Il est apparu au monde avec la faiblesse de l'en-
fance, Il a grandi progressivement, Il s'est déve-
loppé normalement. Il n'a vécu, comme tous les
hommes, que vingt-quatre heures par jour ; Il a
vu chaque jour le soleil se lever à l'horizon et,
INFÉRIORITÉ DE INHUMANITÉ EN JÉSUS l5g
poursuivant sa course, disparaître aux approches
de la nuit. Il lui a fallu du temps pour tout ; Il
a appris à marcher et à parler comme tous les
petits enfants ; en allant d'un endroit à un autre,
Il n'a occupé que successivement les points de
l'espace qu'il parcourait. Lorsqu'il a voulu faire
connaître sa pensée, Il ne l'a exprimée totale-
ment qu'avec une sucession de paroles ; lorsqu'il
a voulu accomplir sa divine mission, Il a dû
prendre le temps et d'enseigner, et de faire des
miracles, et de préparer ses disciples, et de se
révéler dans sa puissance et son amour. Et quand
l'heure suprême du sacrifice a sonné, II n'a pas
enduré tout à la fois et dans un instant unique
toutes les souffrances, toutes les humiliations et
toutes les ignominies de sa Passion ; Il n'a pas
versé tout son Sang comme dans une rapide
vision. Tout s'est fait graduellement et successi-
vement dans sa vie, jusqu'à son dernier sou-
pir ; ce qui équivaut à dire que, comme tous les
hommes, dont 11 avait pris la nature, Jésus a été
sujet aux conditions naturelles du temps.
Cela fait contraste avec la stabilité divine, par
laquelle Dieu voit tout, le passé comme l'avenir,
dans un éternel présent. Il assiste à la succession
des événements, mais il n'en est nullement at-
teint ; les générations se succèdent devant lui,
les vies humaines naissent et disparaissent, mais
160 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEC
lui demeure éternellement le même1. Dieu le
Père, dont le Verbe possède la nature divine, a
vu Jésus naître, vivre et mourir dans son exis-
tence terrestre ; de sorte que, de son essence
éternelle et immuable, il a assisté aux change-
ments successifs, survenus dans l'Homme-Dieu
par le fait de l'union que celui-ci avait contractée
avec la nature humaine : ce qui fait ressortir
davantage l'infériorité de l'Humanité en Jésus.
Une dernière différence, due encore au temps,
c'est que ce qui a commencé en Jésus, au point
de vue humain, n'est pas resté en tout perma-
nent. II est vrai que l'Humanité qu'il a prise,
Lui reste unie pour toujours, et que l'union des
deux natures en Lui, quoiqu'elle ait eu un com-
mencement, n'aura jamais de fin ; ce que le
Verbe s'est une fois uni, Il se l'est uni éternel-
lement. Néanmoins, les deux parties essentielles
qui constituent la nature humaine, le corps et
1 « Par cela, dit Saint Thomas, que Dieu donne l'être aux
choses par un acte de sa volonté, il est évident qu'il peut, sans
éprouver de changement, appeler de nouveaux êtres à l'exis-
tence. Il peut arriver qu'il veuille agir maintenant, après n'avoir
pas voulu auparavant. Rien n'empêche que, sans changement
aucun, quelqu'un n'ait la volonté d'agir plus tard, même lors-
qu'il n'agit pas présentement. Ainsi, sans qu'il survienne de
changement en Dieu, il peut arriver que Dieu, quoique éternel,
n'ait pas produit les choses de toute éternité. » S. Thom,,
Op. 2, c. 27.
INFÉRIORITÉ DE INHUMANITÉ EN JÉSUS l6l
l'âme, faites pour se compléter l'une l'autre, ont
vu leur union se rompre et sont demeurées sépa-
rées depuis la mort de Jésus jusqu'à sa résur-
rection ; elles se sont ensuite réunies de nouveau
et pour toujours, mais elles n'en ont pas moins
subi l'infirmité du temps.
Opposées à la nécessité absolue en Dieu, ces
variations de la nature humaine nous ramènent
à un niveau inférieur de perfections relatives,
lesquelles ne nous font que plus admirer en
Jésus le Mystère adorable qui, de Verbe éternel
de Dieu en a fait le Verbe Incarné, notre Frère
par son Humanité, notre Sauveur par sa Divinité.
IV. — Infériorité de l'Humanité en Jésus,
dans son existence terrestre et mortelle
Pour avoir du Mystère de l'Incarnation une
intelligence complète, autant que possible, et
solidement établie sur les bases fondamentales
de la vérité, il nous faut connaître Jésus non
seulement dans son essence divine et humaine,
mais encore dans les détails de son existence
terrestre. Quant à son existence divine, elle nous
restera perpétuellement un mystère ; nous pour-
rons bien arriver à une certaine connaissance
des attributs et des perfections de Dieu, mais il
l62 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
ne nous sera pas donné, du moins sur cette terre,
de pénétrer dans les profondeurs cachées de la
Divinité et d'en découvrir les adorables secrets.
Il n'en est pas de même de l'existence terrestre
du Verbe Incarné. Nous pouvons Le suivre pas
à pas, nous pouvons assister aux diverses phases
de sa vie ; nous pouvons entendre ses paroles,
contrôler ses actes, connaître même ses inten-
tions et deviner ses sentiments ; nous pouvons
être témoins de ses miracles, analyser sa divine
doctrine, sympathiser à ses peines et à ses joies,
vivre en quelque sorte ses douleurs, souffrir et
mourir avec Lui.
Notre amour venant au secours de notre foi,
nous voudrons pénétrer dans ce sanctuaire hu-
main de la Divinité et ne pas perdre un souffle
de cette vie divine qui se voile sous l'infirmité
d'une existence humaine. Tout nous sera un
sujet d'adoration et d'amour ; et plus nous ren-
contrerons d'abaissements, plus aussi nous exal-
terons la grandeur de l'Homme en qui nous
adorons un Dieu.
Il est manifeste toutefois que Jésus étant à la
fois Dieu et Homme, et vivant sur la terre d'une
vie semblable à toutes les vies humaines, Il doit
porter nécessairement les caractères de toute
existence terrestre, alors même que cette exis-
INFÉRIORITÉ DE INHUMANITÉ EN JÉSUS l63
tence est vivifiée essentiellement par la vie di-
vine. Aussi, Le voyons-nous, dès l'aurore de son
apparition dans l'humanité, réclamer le concours
d'une Mère et emprunter dans son chaste sein la
substance destinée à former son corps. Dès le
premier instant de sa conception, Il se constitue
Lui-même l'hostie et la victime de son divin
Père, et II ajoute ainsi une nouvelle infériorité
à la première.
Toute sa vie, Jésus demeurera dans cet état de
dépendance, de soumission et d'obéissance vis-
à-vis de son Père. Il en aura les sentiments et II
en posera les actes. Il se fera universellement
obéissant ' : et envers son Père, qu'il consultera
en toutes choses et dont II s'appliquera à accom-
plir fidèlement toutes les volontés - ; et envers
Marie et Joseph, dont II se montrera toujours
le fils soumis et respectueux ' ; et à l'égard des
exigences de la vie terrestre, dont II embrassera
volontairement les misères et les nécessités ; et
à l'égard des lois civiles et religieuses de son
temps, auxquelles II voudra librement se sou-
mettre, pour donner l'exemple et pour mener
1 <> Quoiqu'il fût le Fils de Dieu, il a appris l'obéissance. »
Hébr., v, 8.
2 « Celui qui m'a envoyé est avec moi, parce que pour moi
je fais toujours ce qui lui plaît. » Jean, viii, 29.
" « Et il descendit avec eux et vint à Nazareth, et /'/ leur était
soumis. •. Luc, h, 5i.
164 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
une vie modeste qui n'attire point sur Lui les
regards humains ' ; et envers les souffrances de
tout genre, qu'il laissera s'approcher de Lui pour
Le torturer ; et envers les lois physiques, qui
régissent le corps humain et Le feront s'affaiblir
à mesure qu'il perdra son sang, puis mourir
quand son Cœur cessera de battre ; et jusqu'en-
vers ses bourreaux, à qui II donnera le pouvoir
de Lui enlever la vie.
Voulant que tout dans sa vie soit inspiré par
les sentiments qui L'ont poussé à se faire Vic-
time pour les péchés du monde, Il apparaîtra
pauvre et misérable, et II vivra dans une humble
et basse condition ; Il se fera petit et passera
inaperçu pendant trente années de sa vie ; Il
apprendra un humble métier d'artisan et II se
mêlera aux ouvriers qui gagnent péniblement
1 « Dieu a assujetti son Fils à la loi pour racheter ceux qui
étaient sous la loi. » Gal., iv, 4, 5.
« Etant venus à Capharnaùm, ceux qui recevaient ledidrachme
(monnaie de la valeur de deux francs environ), s'approchèrent
de Pierre et lui dirent : Votre Maître ne paye-t-il pas le di-
drachme ?... Jésus lui dit : Pour que nous ne les scandalisions
pas, va à la mer et jette l'hameçon, et prends le premier poisson
qui montera, et, ouvrant sa bouche, tu trouveras un statère
(pièce d'argent valant quatre francs). Prends-le et donne-le leur
/tour moi et pour toi. » Matth., xvh, 23, 26.
Suivant l'opinion généralement admise aujourd'hui parmi les
exégètes, il s'agit ici d'un impôt religieux et théocratique. Le
miracle que fait Jésus pour s'en acquitter, prouve sa puissance
divine et montre par là même qu'il se soumet librement à la loi
sans y être tenu.
INFÉRIORITÉ DE I.HUMANTTÉ EN JÉSUS 1 65
leur vie ! ; Il rencontrera sur son chemin des
contradicteurs, des ennemis acharnés, des per-
sécuteurs pleins de haine, et II subira leurs sar-
casmes, leur fourberie et leur malice ; Il sera
méprisé à cause de son lieu d'origine2; Il sera
publiquement traité de méchant1, de pécheurs
1 L'Evangile est explicite sur ce point. Comme, d'après la loi,
tout Juif devait exercer un métier traditionnel dans la famille,
Jésus travailla avec Joseph, en sa qualité de fils ; c'est pour-
quoi il est appelé « le fils du charpentier » (Matth., xiii, 55). —
Personnellement Jésus exerça le métier de charpentier ; Saint
jMarc, en effet, le fait appeler expressément par les habitants de
Nazareth, « le charpentier, le fils de Marie » (vi, 3) : sans doute
parce qu'après la mort de Saint Joseph et jusqu'au moment de
sa vie publique, Jésus continua le métier de son père adoptif,
pour soutenir sa Mère.
- « Philippe rencontra Nathanaël et lui dit : Celui de qui
Moïse a écrit dans la loi et qu'ont annoncé les prophètes, nous
l'avons trouvé, Jésus, fils de Joseph, de Nazareth. Et Nathanaël
lui dit : Peut-il sortir quelque chose de bon de Nazareth ? »
Jean, i, 40, 46.
« Dans la foule, les uns disaient : Celui-ci est vraiment le
prophète. D'autres disaient : Il est le Christ. Mais quelques-uns
disaient : Est-ce de la Galilée que doit venir le Christ ? » Jean,
vu, 40, 41.
« Les Pharisiens répondirent à Nicodème : Es-tu Galiléen, toi
aussi ? Scrute les Ecritures, et tu verras que de la Galilée il ne
sort point de prophète. » Ibid., 52.
;t « Il y avait dans la foule une grande rumeur à son sujet. Les
uns disaient : C'est un homme de bien. D'autres disaient : Non,
mais il égare la multitude. » Iwu., 12.
1 « Quelques-uns disaient : Il n'est pas de Dieu, cet homme
qui ne garde pas le sabbat, dominent un homme pécheur
peut-il faire ces miracles ?... Nous savons que cet homme est
pécheur. » Jean, ix, 16, 24.
l66 DE LA CONDITION DE I.' HOMME-DIEU
d'insensé1, d'agitateur- et de suppôt de Satan3;
Il s'entourera de pauvres, de misérables, de
malheureux et de pécheurs1; Il choisira ses
Apôtres parmi les ignorants et c'est à eux qu'il
confiera les sublimités et la prédication de sa
divine doctrine \
Que d'humiliations et d'abaissements réunis,
en face de la souveraine majesté de Dieu et de
cette toute-puissance divine qui domine et vivifie
tout ! L'Humanité du Sauveur pouvait en porter
1 « Beaucoup parmi les .luits disaient : Il est insensé, pour-
quoi l'ccoutez-vous ? » Jean, x, 20.
2 Les Juifs dirent à Pilate : « Nous avons trouve celui-ci per-
vertissant notre nation... // agite le peuple en enseignant dans
toute la Judée. » Luc, xxin, 2, 5.
'• « Ne disons-nous pas avec raison que tu as un démon ? »
Jean, vin, 48.
« C'est par le prince des démons qu'il chasse les démons. »
M ai th., ix, 34.
'• « Voilà un homme ami des publicains et des pécheurs »
(Matth., xi, 19) : « qui reçoit les pécheurs et mange avec eux »
(Lie, xv. 2).
•"■ « Voyez, frères, quels sont parmi vous ceux qui sont ap-
pelés. Ils ne sont pas nombreux les sages selon la nature, ni les
puissants, ni les nobles. Mais Dieu a choisi ce qu'il y a de fou
en ce monde pour confondre les sages ; et Dieu a choisi ce
qu'il y a de faible en ce monde pour confondre les forts ; et
Dieu a choisi ce qu'il y a en ce monde de vil et de mépri-
sable, et ce qui n'est rien, pour détruire ce qui est. » I Cor.,
1, 26-28.
« Lorsque les membres du sanhédrin virent l'assurance de
Pierre et de Jean, sachant d'ailleurs que c'étaient des hommes
du peuple sans instruction, ils furent étonnés. » Act., iv, i.>.
INFÉRIORITÉ DE INHUMANITÉ EN JÉSUS 167
le poids, et le Verbe Incarné se l'était précisé-
ment unie dans ce but.
Mais Jésus n'était pas venu pour toujours
vivre, son désir comme son but était de mourir.
Dieu est trop grand, trop nécessaire, trop parfait
et trop éternel, pour passer par la mort : grâce
à son Humanité le Verbe pourra pousser jusque-
là son abaissement et son amour. Il est impos-
sible de passer par les déchirements physiques
et moraux de la mort sans souffrir : Jésus souf-
frira. Lui, l'impassible, Il embrassera la souf-
france et en fera sa compagne la plus chère. Il
voudra et aimera tout ce qui développera en Lui
son état d'immolation et L'acheminera vers son
Sacrifice suprême. Prenant dans son Humanité
les puissances presque infinies de souffrance
qu'il y a déposées, Il se fera un trophée de gloire
de toutes les douleurs et II se constituera la Vic-
time perpétuelle de la justice divine pour le salut
des hommes. Se regardant comme l'unique pé-
cheur chargé de tons les péchés du monde \ Il se
vouera à toutes les humiliations ; Il ira au-devant
de toutes les infamies ; Il subira tous les affronts ;
Il se laissera submerger par toutes les amer-
1 « Le Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi,
s'étant fait lui-même un objet de malédiction pour nous. » Gal.,
m, i3.
168 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEC
tûmes ; Il entrera dans des tristesses mortelles ;
Il agonisera sous des flots d'angoisses indicibles;
Il boira le calice jusqu'à la lie; et, enivré de
souffrance et d'amour. Il soupirera après les der-
nières avalanches de cruautés et d'outrages sous
lesquelles II expirera dans l'humiliation suprême
et l'abandon universel, en jetant vers le Ciel ce
dernier cri de la douleur qui meurt : « Mon Dieu,
mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné?1 »
Jésus, ce grand vaincu de la mort, en descen-
dant au tombeau, avait conduit son Humanité
sainte jusqu'aux dernières limites de l'anéantis-
sement '-. Ses abaissements volontaires avaient
divinement glorifié le Père céleste qui L'avait
donné au monde. A son tour, le Père Le glorifie,
le tombeau s'ouvre et Jésus le Verbe Incarné,
longtemps humilié, rentre dans sa gloire éter-
nelle, où II sera loué, aimé et adoré dans les
siècles des siècles.
1 Mattii., xxvii, |(>.
- « Celui qui ne connaissait pas le péché s'est fait péché pour
nous. » II Cor., v, 21.
A Jésus, Dieu-Homme
O Jésus, Verbe de Dieu Incarné,
qui êtes descendu dans notre pauvre humanité
pour l'élever jusqu'à votre Divinité;
qui avez daigné vivre de notre vie humaine
pour nous apprendre à la sanctifier;
et dont l'amour, sous l'impulsion de votre Divinité,
a transformé votre Humanité
en une Victime pour toujours immolée :
je Vous adore à genoux et je Vous rends grâce
de nous avoir tant aimés.
Pour compenser vos humiliations,
je voudrais Vous louer et Vous glorifier sans fin.
Pour me mettre à l'unisson de vos souffrances,
je salue la douleur et j'accepte la croix.
Pour répondre à votre mystérieux amour,
je m'attache à Vous afin de Vous aimer
d'un amour de tendresse,
comme Vous aiment les Bienheureux.
Vous êtes adorable, ô Jésus mon Dieu.
Vous êtes admirable, ô Jésus mon Sauveur.
Vous êtes grand, ô Jésus mon Maître.
Vous êtes attrayant, ô Jésus mon Amour.
Vous êtes ineffable, ô Jésus mon Tout !
CHAPITRE QUATRIEME
De la différence des états
en Jésus
I
CHAPITRE QUATRIÈME
De la différence des états en Jésus
« Dans ces derniers temps Dieu nous
a parlé par le Fils qu'il a établi héritier
de toutes choses, et qui, étant la splen-
deur de sa gloire et l'empreinte de sa
substance, après avoir opéré la purifica-
tion des péchés, s'est assis à la droite
de la Majesté au plus haut des cieux. »
Hêbr.. X, 2, 3.
Avançons avec esprit de foi et avec amour
dans l'étude que nous faisons de Jésus, notre
divin et adorable Maître. Plus nous Le contem-
plerons et plus nous découvrirons en Lui de
beautés et de grandeurs. A mesure que nous
L'étudierons, Il se révélera à nos âmes ; Il nous
donnera une intelligence plus grande de ce que
jusque-là nous comprenions imparfaitement ; Il
nous ouvrira des horizons nouveaux ; Il soulè-
vera le voile de ses Mystères ; Il fera luire à nos
regards éblouis des lumières éclatantes sur ses
infinies perfections ; Il nous fera pénétrer dans
174 DE LA CONDITION DE I. HOMME-DIEl'
les profondeurs de ses divins enseignements ; Il
nous découvrira les abîmes d'amour renfermés
dans son Cœur et II nous attirera tout près de
Lui, pour nous faire vivre de cette vie d'intimité
divine qui fait le bonheur des saints sur la terre
et la joie éternelle des Bienheureux.
Maintenant que nous avons considéré en Jésus
ses deux natures, que nous avons vu ce qu'il
est de toute éternité comme Dieu et ce qu'il a
été dans le temps comme Homme, cherchons à
approfondir davantage ce qu'il est dans cet ado-
rable composé d'Homme-Dieu qui Le constitue
dans l'humanité la Divinité personnifiée, vivante,
agissante, enseignante, aimante et vivifiante.
Comme nous l'avons dit, en Jésus la Divinité
et l'Humanité sont inséparables, et cette union
est pour l'éternité ; dès lors, la nature humaine,
en Lui, bénéficiant de son union intime et subs-
tantielle à la Personne divine, tous ses actes,
toutes ses pensées, toutes ses paroles, tous ses
sentiments acquièrent une perfection infinie, et
quoique ces opérations soient de leur nature
terrestres et limitées, elles sont divines en mé-
rite et en dignité.
Cela ne détruit pas en Jésus le caractère de
son Humanité, mais simplement l'élève, par le
fait de l'Union hypostatique, à la hauteur de la
Divinité. La preuve en est que si Jésus ne restait
DIFFERENCE DES ETATS EN JESUS i~0
pas Homme tout en étant Dieu, nous ne pour-
rions constater les phénomènes de sa vie ter-
restre, où nous Le voyons vivre comme tout le
monde, sujet aux lois de la nature et aux né-
cessités de la vie. C'est en cela plutôt qu'il est
adorable dans son Humanité, puisque, faisant
en réalité des choses humaines, Il leur donne le
cachet des choses divines et que, opérant par
son âme humaine et son corps mortel, Il produit
des effets infinis et divins.
Précisément parce que Jésus n'est pas uni-
quement Dieu, tout en Lui n'est pas nécessaire,
absolu, éternel ; mais il y a des commencements,
des variations, des successions et des progrès.
Ses états se différencient. S'il était uniquement
Dieu, Il serait immuable et ne pourrait acqué-
rir aucune perfection, Dieu étant éternellement
égal à lui-même, sans possibilité aucune d'ac-
croissement ou de diminution. Il est souverai-
nement instructif et précieux à notre piété de
suivre Jésus dans les diverses phases de sa vie,
comme de Le considérer intrinsèquement sous
les divers aspects qu'il nous présente dans son
Humanité.
C'est ce que nous allons faire dans le pré-
sent chapitre, en contemplant d'abord Jésus
dans les états différents dans lesquels L'établit
essentiellement l'Union hypostatique, puis en
176 DE LA CONDITION DE l/HOMME-DIEU
Le suivant depuis son Incarnation jusqu'à sa
glorification.
I. — Son état de créature
Jésus, dans son Humanité, a tous les carac-
tères de la créature humaine et 11 est établi vis-à-
vis de la Divinité dans les conditions essentielles
de toute créature à l'égard du Créateur. Dieu
est le souverain Seigneur et le Maître absolu, la
créature sa servante et son obligée ; Dieu est le
Tout-Puissant en paroles et en œuvres, la créa-
ture ne peut rien par elle-même et elle tire de
Dieu tout ce qu'elle possède ; Dieu est l'infï-
niment Parfait, la créature est imparfaite par
nature et ne peut parvenir qu'à une perfection
relative ; Dieu est la Sainteté suprême, la créa-
ture n'a en elle-même aucune vertu surnaturelle
et ne peut mériter qu'avec le secours de la grâce;
Dieu est la Sagesse éternelle, la créature est na-
turellement ignorante et elle n'acquiert la science
que lentement et avec effort ; Dieu est l'Amour
incréé, la créature ne peut le payer de retour que
parce que Dieu lui a donné un cœur pour l'ai-
mer ; Dieu est la Fin suprême de toutes choses,
la créature est essentiellement ordonnée à la
Divinité pour la gloire de laquelle elle existe ;
DIFFERENCE I>F.S ETATS EN JESUS 177
Dieu est le principe de la Vie, la créature la
reçoit nécessairement de Dieu et ne doit l'em-
ployer qu'à son service.
Si, à l'encontre des autres créatures, Jésus, en
tant qu'Homme, possède une science parfaite et
pose des actes d'une perfection infinie, à cause de
son union intime avec la Personne du Verbe, Il
conserve néanmoins tous les autres caractères
d'infériorité de la nature humaine. Il doit à Dieu
le respect pour ses grandeurs et sa majesté, et
Il se tient constamment devant lui dans une atti-
tude d'humilité, de révérence et d'adoration1. II
reconnaît en Dieu l'autorité suprême et la domina-
tion universelle sur toute créature, et II vit dans
une dépendance totale et une servitude absolue -.
Il sait que Dieu seul est nécessaire et éternel, et
Il lui rend hommage de tout ce qu'il en a reçu'. Il
voit que Dieu est l'unique principe et la souve-
raine raison d'être de toute création, et II se plaît
à se soumettre universellement à lui \ Il connaît
1 « Pour moi, je ne cherche point ma gloire... J'honore mon
Père. » Jean, viii, 49, 5o.
« Il a été exaucé à cause île son respect. » Hébk., v, 7.
- « Je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté, mais
la volonté de celui qui m'a envoyé. » Jean, vi, 38.
;i « Toutes choses m'ont été données par mon Père. » Matth.,
xi, 27.
« Le Père, demeurant en moi, lait lui-même les œuvres. »
Jean, xiv, 10.
4 « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a en-
voyé et ^accomplir son œuvre. » Jean, iv, 34.
178 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
en Dieu ses perfections adorables et ses décrets
éternels, et II se fait délicatement obéissant pour
ne laisser irréalisé aucun de ses bons plaisirs '. Il
a une intelligence complète de la sainteté de
Dieu, et II s'applique à l'honorer par chacune des
vertus qu'il pratique '. Il pénètre jusque dans les
profondeurs de la charité divine, et II se tient
comme un mendiant devant Dieu pour en rece-
voir les ardeurs dont à son tour II veut être
embrasé3. Il sait que Dieu est la vie par essence
et la vie indéfectible, et II a sans cesse recours à
lui pour alimenter la sienne '.
Tout ce que Dieu possède de droits vis-à-vis
de la créature, Jésus les reconnaît et leur rend
hommage. Tout ce que la créature a de devoirs
à remplir vis-à-vis de Dieu, Jésus les lui rend au
nom de l'humanité tout entière. Jamais respect
plus grand, adoration plus parfaite, hommage
plus digne, soumission plus absolue, dépendance
plus totale, service plus pur, obéissance plus gé-
1 « Celui qui m'a envoyé est avec moi, et il ne m'a pas laissé
seul, parce que pour moi je fais toujours ce qui lui plaît. »
Jean, vin, 29.
2 « Je vous ai glorifié sur la terre ; j'ai achevé l 'œuvre que
vous m'avez donnée à faire. » Jean, xvh, 4.
3 « J'ai gardé les commandements de mon Père et je demeure
dans son amour. » Jean, xv, 10.
4 « Mon Père qui est vivant m'a envoyé, et moi je vis par
mon Père. » Jean, vi, 58.
DIFFÉRENCE DES ÉTATS EN JÉSUS 1 79
néreuse, amour plus ardent, louange plus agré-
able et offrande plus délicate et plus constante de
tout soi-même n'ont été offerts à Dieu par aucune
créature.
Dieu le Père se complaît dans cette attitude de
souverain respect et dans ces hommages ininter-
rompus que lui rend son Fils revêtu de notre
humanité. Il reçoit une gloire incomparable et il
éprouve une joie infinie, en contemplant l'hon-
neur que l'humanité lui rend dans la Personne
du Verbe Incarné1. Il reconnaît dans l'Homme-
Dieu le zèle que lui-même a de sa propre gloire
et l'amour dont il brûle éternellement, et il em-
brasse avec tendresse l'humanité coupable, à
cause du Fils de ses éternelles complaisances
qui s'est substitué à elle pour en effacer les
iniquités '.
1 L'humanité, pour s'adresser à Dieu, emprunte la voix, les
sentiments, les mérites et la sainteté de Jésus son Sauveur.
L'Eglise nous rappelle sans cesse ce devoir, en nous faisant prier
par Notre Seigneur Jésus-Christ. Le Prêtre, à l'autel, lorsqu'il
tient dans ses mains consacrées la Victime toujours immolée
pour le salut du monde, s'identifie en quelque sorte avec elle, en
son nom et au nom de tout le peuple, afin d'offrir à Dieu une
louange et une hostie dignes de lui : « Par Lui, et avec Lui.
et en Lui, à vous Dieu le Père tout-puissant, en l'unité du
Saint-Esprit, revient tout honneur et toute gloire. » Canon de
la Messe.
i En deux circonstances, Dieu le Père manifesta combien il
prenait ses complaisances en Jésus. — 1° Au Baptême de Jean-
Baptiste : « Celui-ci est mon Fils bien -aimé, en qui je me suis
l8o OF. LA CONDITION DF. l'hOMME-DIEI'
Cet état d'humilité, de dépendance et de sou-
mission absolue que Jésus a pris vis-à-vis de
Dieu par l'Incarnation, Il le veut, Il l'aime, Il en
fait ses délices. C'est librement qu'il s'est fait
Homme, c'est avec joie qu'il s'est couvert des
livrées de l'humanité, qu'il en a consacré toutes
les conditions, qu'il en a assumé toutes les obli-
gations et qu'il en remplit tous les devoirs vis-a-
vis de la Divinité.
Avec Jésus, glorifions Dieu, reconnaissons ses
droits souverains, soumettons-nous amoureuse-
ment à toutes ses volontés, aimons tout ce qu'il
veut, faisons tout ce qu'il ordonne, répondons à
tous ses appels, offrons-nous joyeusement à son
action divine, et, dans une obéissance totale et
toute d'amour, ne vivons que pour répondre à
ses miséricordieuses avances et accomplir en
tout son bon plaisir.
com/j/u. » Matth., m, 17. — 2° A la Transfiguration : « Celui-ci
est mon Fils bien-aimé, en gui j'ai mis toit tes mes complai-
sances. Matth., xvii, 5.
Saint Pierre proclame la vérité de cette voix venue du ciel :
« Et nous avons entendu nous-mêmes cette voix qui venait du
ciel, lorsque nous étions avec lui sur la sainte montagne. »
II Pierre, i, 18.
Rapprochons ces textes du passage de Saint Matthieu, après
la guérison, par Jésus, de la main desséchée : « Afin que fût
accompli ce qu'avait prédit le prophète Isaïe (xlii, 1) disant :
Voici mon serviteur que j'ai choisi, mon bien-aimé en qui mon
âme s'est complue. » Matth., xii, 17, 18.
DIFFÉRENCE DES ÉTATS EN JÉSUS iSl
II. — Son état de suppliant
vis-à-vis de son divin Père
Jésus ne s'est tant abaissé en se faisant créa-
ture, que pour se constituer vis-à-vis de son
Père dans un état de suppliant, qu'il ne pouvait
prendre en tant que Dieu '. Egal en toutes choses
à son Père, dans sa nature divine, Il n'a pas à
lui demander ce qu'il possède déjà ; Il trouve en
Lui-même la Perfection totale et la Puissance
infinie, la Sainteté suprême et la Bonté sans
bornes, la Vie par essence et la Charité qui la
communique. Il n'a qu'à se consulter pour agir,
qu'à vouloir pour opérer, qu'à considérer son
œuvre pour la perfectionner, qu'à se communi-
quer pour guérir, purifier, sanctifier et vivifier.
1 Saint Thomas dit excellemment à ce sujet : « La prière est
une manifestation de notre propre volonté que nous taisons à
Dieu pour qu'il l'accomplisse. Si donc il n'y avait dans le Christ
qu'une seule volonté, c'est-à-dire la volonté divine, il ne lui
conviendrait de prier en aucune manière ; parce que la volonté
divine est par elle-même la cause efficiente de ce qu'elle veut,
d'après ces paroles du Psalmiste (c.vxxiv, 6) : « Toutes les choses
que Dieu a voulues, il les a faites. » Mais parce que dans le
Christ la volonté divine est autre que la volonté humaine, et
que celle-ci n'est pas efficace par elle-même pour accomplir ce
qu'elle veut et qu'elle ne l'est que par la vertu divine, de là il
résulte qu'il convient au Christ de prier, selon qu'il est homme
et qu'il a une volonté humaine. » S. Thom., III p., q. 21, a. 1.
l82 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
Jésus pouvait taire tout cela en restant le
Verbe Eternel, mais II a poussé plus loin sa
condescendance, sa miséricorde et son amour :
Il a voulu que ce soit l'humanité elle-même qui
directement suppliât et obtînt les grâces qui lui
sont nécessaires. Mais comme de sa nature elle
n'a aucun mérite ni aucune puissance dans le
domaine surnaturel, et qu'il lui faut être pré-
venue et aidée de la grâce pour poser des actes
méritoires qui soient agréables à Dieu et en ob-
tiennent une assistance efficace ou une récom-
pense ', le Verbe se l'est unie, afin de se substituer
à elle et de lui donner ainsi une voix assez puis-
sante pour qu'elle puisse toucher le cœur de
Dieu et le forcer à l'écouter -.
Depuis l'Incarnation l'humanité n'est plus si
1 Pour nous montrer que dans l'ordre surnaturel le secours
d'en haut nous est indispensable, Saint Paul va jusqu'à dire que,
sans la grâce, il nous est impossible de prononcer d'une façon
méritoire le nom adorable de Jésus : « Personne ne peut dire :
Seigneur Jésus, si ce n'est par l 'Esprit-Saint » (I Cor., xii, 3).
Ce n'est pas sans raison que les commentateurs rapprochent ce
passage de celui de Saint Matthieu, dans lequel Jésus dit à Saint
Pierre, après que celui-ci eût confessé publiquement sa foi en la
divinité de son Maître : « Ce n'est ni la chair ni le sang qui te
l'ont révélé, mais mon Père qui est dans les deux » (xvi, 17).
C'est-à-dire, le Père seul a pu te faire connaître le Fils, suivant
ces autres paroles de Jésus : « Personne ne connaît le Fils, si ce
n'est le Père » (Matth., xi, 27).
2 « Aux jours de sa vie mortelle, il offrit des prières et des sup-
plications accompagnées d'un grand cri et de larmes, et il fut
exaucé. » Hébr., v, 7.
DIFFÉRENCE DES ÉTATS EN JÉSUS l83
éloignée de la Divinité ; elle n'est plus si isolée
dans son infidélité qui l'avait violemment sé-
parée de son Créateur ; elle n'est plus marquée
du sceau de la réprobation que laissait peser sur
elle le châtiment de ses crimes ; elle n'est plus
condamnée à la terrible impuissance de ne pou-
voir jamais se relever de sa chute. De son sein
s'élève une supplication incessante qui monte
jusqu'au trône de l'Eternel, une prière ardente
comme l'amour qui l'inspire et efficace comme
la toute-puissance qui la formule. Du fond de
ses iniquités une source vivificatrice a surgi qui
baigne l'humanité tout entière dans des flots de
pureté, de sainteté, de grâce et d'amour. Du
milieu de ses infirmités et de ses impuissances,
il s'est fait entendre une plainte douce et suave
qui charme le cœur de Dieu parce qu'il y recon-
naît la voix de son Fils ; il en écoute les accents
pleins de miséricorde et de tendresse, et il ne
peut résister à ces supplications filiales qui lui
demandent de bénir et de pardonner l.
Tout en Jésus supplie : et ses pensées qui Lui
mettent sans cesse les âmes devant les yeux "2 ; et
ses désirs qui ne cherchent que la gloire de Dieu
1 « Mon Père, je vous rends grâce de ce que vous m'avez
écouté. Pour moi, je savais que vous m écoutiez toujours. »
Jean, xi, 41, 42.
2« Père, je prie pour ceux que vous m'avez donnés, parce
qu'ils sont à vous. Sanctifiez-les dans la vérité. » Jean, xvh, 9, 17.
184 DE LA CONDITION DE LHOMME-DIEE
dans le salut du monde ' ; et sa charité qui s'em-
brase au souvenir des âmes qu'il aime-; et sa
compassion pour les créatures coupables qu'il
veut pourtant rétablir dans leur sainteté primi-
tive" ; et ses abaissements voulus dont II se fait
une recommandation pour implorer plus élo-
quemment la bonté divine4; et sa volonté ar-
rêtée de poursuivre ses supplications jusqu'à ce
qu'il ait obtenu le pardon total de l'humanité
coupable 5,
Cette attitude de suppliant est essentielle en
Jésus; l'Humanité dont II s'est revêtu porte ce
caractère en harmonie parfaite avec le but de
son Incarnation : elle Lui permet de se consti-
' « Père, je vous ai glorifie sur la terre. J'ai manifesté votre
nom aux hommes. Ils ont gardé votre parole. Je prie pour eux. »
Jean, xvii, 4, 6, 9.
- « Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés.
Père saint, qu'ils soient un tomme nous. C'est pour eux que je
nie sanctifie. » Jean, xv, 9 ; xvii, 11, 19.
'■'• « Père saint, conservez dans votre nom ceux que vous
m'avez donnés. Je veux que là où je suis ils soient avec moi. »
Jean, xvii, 11, 24.
4 Père saint, je ne suis pas du monde. Vous m'avez envoyé
dans le monde, et ils ont cru véritablement que/V suis sorti de
vous. Je ne demande pas que vous les ôtiez du monde, mais
que vous les préserviez du mal. Sanctifiez-les. » Jean, xvii,
16. 18. 8, 15, 17.
•'• « Père, pardonne z- leur , car ils ne savent ce qu'ils font. »
Luc, xxin, 34.
DIFFÉRENCE DES ÉTATS EN JÉSUS l85
tuer vis-à-vis de Dieu dans un état d'infériorité,
en même temps que sa Personne divine donne
une valeur infinie et une efficacité certaine à sa
prière et à tous les actes qu'il pose dans cet
esprit de supplication '.
Pensons à tout ce que Jésus a accumulé de
grâces et de bénédictions sur l'humanité pendant
les trente trois années de sa vie mortelle, Lui
qui n'est pas resté un instant sans intercéder,
son Humanité demeurant constamment en prière
devant la Majesté divine '-' : et nous comprendrons
1 Citons, à l'appui, l'Ange de l'Ecole qui lait consister princi-
palement l'efficacité de la prière de Jésus, en ce que sa volonté
humaine a toujours été conforme à celle de Dieu. « La prière,
dit-il, est d'une certaine manière l'expression de la volonté hu-
maine. La prière de celui qui prie est donc exaucée quand sa
volonté est accomplie. La volonté absolue de l'homme est la
volonté de raison ; car nous voulons absolument ce que nous
voulons d'une volonté délibérée. Ce que nous voulons d'après
le mouvement de l'appétit sensitif, ou d'après le mouvement de
la volonté simple, qu'on appelle volonté comme nature, nous ne
le voulons pas absolument, mais sous un rapport, c'est-à-dire
si rien ne s'y oppose de la part de la raison délibérée. Par con-
séquent, on doit plutôt appeler cette volonté une velléité qu'une
volonté absolue ; c'est-à-dire que l'homme voudrait cela, si autre
chose ne s'y opposait.
« Or, selon la volonté de raison le Christ n'a rien voulu
autre chose que ce qu'il a su que Dieu l'oulait. C'est pourquoi
toute volonté absolue du Christ, même humaine, a été accom-
plie, parce qu'elle a été conforme à Dieu ; et, par conséquent,
toutes ses prières ont été exaucées. » S. Thom., III p., q. 21, a. 4.
2 Jésus, le Prêtre de la nouvelle alliance, « a été constitué
Prêtre par un serment divin, car Dieu lui a dit : Le Seignçur l'a
juré et son serment est immuable. Tu es Prêtre pour l'éternité...
l86 DE LA COiNDITION DE l'hOMME-DIEU
que cela eût suffi pour sauver le monde, si
l'amour incompréhensible de Jésus ne L'avait
poussé à s'immoler tout entier et à verser tout
son sang dans des excès de charité divine.
III. — Son état d'hostie
sans cesse offerte pour le salut du monde
Cette attitude d'incessante supplication dans
laquelle Jésus se tient devant son divin Père,
depuis le premier instant de son Incarnation,
enveloppe en quelque sorte toute sa Personne et
la constitue une véritable hostie dans un état de
perpétuelle offrande. Ce n'est plus simplement
une prière qui se fait entendre, c'est une action
divine qui s'empare de l'Humanité du Verbe, la
pénètre jusque dans ses profondeurs, la marque
d'un sceau particulier et l'établit dans une dépen-
dance tellement absolue de la Justice éternelle
qu'elle la consacre hostie pour accomplir toutes
les volontés de Dieu en vue du rachat du genre
humain '.
Mais parce que celui-ci demeure éternellement, il possède un
sacerdoce éternel. C'est pourquoi il peut sauver pour toujours
ceux qui s'approchent de Dieu par lui, car /'/ est toujours vivant
pour intercéder pour nous ». Hébr., vu, 21, 24, 25.
1 « Les holocaustes et les victimes pour le péché ne vous
ont pas été agréables ; vous m'avez donné un corps, voici
DIFFÉRENCE DES ÉTATS EN JÉSUS 1 87
C'est l'être tout entier du Sauveur qui s'offre
perpétuellement à la Majesté divine pour l'ho-
norer et l'adorer ' ; qui se voue aux exigences de
sa Justice pour accomplir toute réparation • ; qui
implore sa Miséricorde pour pardonner aux cou-
pables 3 ; qui fait appel à son éternelle Charité
pour rendre son amitié à ceux qui l'ont mépri-
sée * ; qui rappelle à sa Toute-Puissance que les
créatures sont l'œuvre de ses mains et qu'elle ne
peut les rejeter sans merci s ; qui montre à sa
que je viens pour faire votre volonté. » Hébr., x, 5, 7.
Jésus est donc hostie dès le premier instant de sa conception.
Il offrira plus tard son sacrifice complet sur le Calvaire, mais
pendant tout le cours de son existence terrestre il demeure essen-
tiellement une victime constamment offerte et vouée à l'immo-
lation. C'est ce qu'exprime Saint Thomas, quand il dit : « Bien
que la nature humaine ait été dès le commencement offerte à
Dieu en Jésus-Christ, rien n'empêche que, lorsqu'elle a été
offerte dans la passion, elle n'ait été alors sacrifiée d'une nou-
velle manière, comme une hostie actuellement immolée. »
S. Thom., III p., q. 22, a. 2, ad 3.
1 « Il s'est livré lui-même pour nous, en s' offrant à Dieu
comme une ablation et une hostie d'agréable odeur. » Ephés.,
v, 2.
* « Celui qui ignorait le péché, Dieu l'a fait victime pour le
péché. >> II Cor., v, 21.
3 « Dieu ne nous a pas destinés à la colère, mais à acquérir
le salut par Notre Seigneur Jésus-Christ, qui est mort pour
nous. » I Thess., v, 9, 10.
'* « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique,
afin que tout homme qui croit en lui ne périsse point, mais
qu'il ait la vie éternelle. » Jean, m, 16.
5 « Est-ce donc en vain que vous avez créé les entants des
hommes ? » Ps. lxxxviii.
l88 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
Perfection infinie que les hommes sont créés à
son image et qu'elle ne peut les méconnaître à
jamais ' ; qui redit à son adorable et éternelle
Sainteté que c'est pour rétablir toutes choses
dans la pureté et la vérité, qu'il s'est lait Homme
et qu'il a pris l'apparence du pécheur-.
Bien plus, Lui l'innocent et l'immaculé, le pur
et le saint par excellence. Il s'est fait en réalité
pécheur, puisque prenant sur Lui tous les péchés
du monde ;, Il s'est substitué à tous les pécheurs
et à l'humanité pécheresse tout entière \ Sans
1 <■ Regardez, o Dieu, la face de votre Christ. » Ps. i.xxxm,
10. — « Ne vous soui'eiiez /tins de nos iniquités. » Ps. lxxvih, 8.
- « C'est une vérité certaine que le Christ Jésus est venu dans
ce monde pour sauver les pécheurs. » I Tim., i, l5.
:; « Jésus est apparu pour porter nos péchés, lui qui était
innocent. » I Jean, iii, 5.
1 « Dieu, dit Saint Thomas, a lait le Christ péché, non pour
qu'il eût le péché en lui, mais parce qu'il l'a fait victime pour
le péché. C'est aussi dans ce sens qu'il est dit (Is., un, 6) que
<• Dieu a mis l 'iniquité de tous en lui », c'est-à-dire qu'il l'a
livré pour être victime pour les péchés de tous les hommes. Ou
bien, il l'a fait péché, c'est-à-dire qu'il lui a donné la ressem-
blance de la chair du péché, selon l'expression de Saint Paul
(Rom., viii, 3). » S. Tho.m., III p., q. i5, a. 1, ad 4.
Ailleurs, il commente ainsi ce passage de l'Epître aux Ro-
mains : « L'Apôtre ne dit pas seulement « dans la ressemblance
d'une chair », mais il ajoute « de péché », parce que le Christ a
pris une chair véritable, mais non une chair de péché, puisque
le péché ne s'est pas trouvé en lui. Cependant sa chair a res-
semblé à une chair de péché, dès lors qu'il a pris une chair
passible, telle qu'était celle de l'homme par suite du péché. »
S. Tho.m., Contr. Gent., L. 4, c. 29.
« Ce qui signifie, dit-il plus loin, qu'il avait une chair sem-
DIFFÉRENCE DES ÉTATS EN JÉSUS 189
cesser d'être l'objet des complaisances de son
divin Père, Il sera aussi sa victime. S'offrant
pour être la rançon de l'humanité et pour expier
dans son corps et dans son âme les offenses
faites à Dieu, Il sera voué à toutes les souf-
frances, à toutes les humiliations et à tous les
sacrifices. Jésus sait qu'il mérite, au nom des
pécheurs, tous les châtiments, et II s'offre en
holocauste à leur place: Il voit la justice divine
prête à frapper et II s'offre à ses coups inexo-
rables ; Il sait qu'avant d'obtenir miséricorde il
faudra payer toutes les dettes, et II s'offre à ver-
ser jusqu'à la dernière goutte de son sang ; Il
n'ignore pas les desseins adorables de son divin
Père, qui a résolu de Le faire passer par les
voies les plus douloureuses et de Le plonger
dans des abîmes d'humiliations et d'ignominies
et, à l'avance, Il s'offre et II se prête â l'accom-
plissement de ces décrets éternels.
Jésus s'est donc constitué hostie, et II reste
perpétuellement exposé au bon plaisir divin qui
peut librement exercer sur Lui ses droits sacro-
saints. Sa vie s'écoule dans cette offrande cons-
tante de Lui-même. 11 ne prononce pas une
parole, Il ne pose pas un acte, Il n'éprouve pas
un sentiment, 11 n'a pas un désir, 11 n'accomplit
blable à celle des pécheurs, c'est-à-dire passible et mortelle,
Ibid., c. 55.
190 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
pas une œuvre, sans que tout soit imprégné de
cet esprit d'hostie qui Le tient dans une dépen-
dance absolue de son divin Père et qui l'anime à
tous les moments de son existence.
Qu'elle est sublime cette attitude d'un Dieu
hostie devant un Dieu plein de majesté ; d'un
Dieu humilié devant un Dieu adoré ; d'un Dieu
suppliant devant un Dieu outragé ; d'un Dieu
criant miséricorde devant un Dieu souveraine-
ment juste ; d'un Dieu s'immolant devant un
Dieu qui frappe la victime ; d'un Dieu qui offre
tout son sang devant un Dieu qui le réclame
inexorablement ; d'un Dieu tendrement aimé
devant un Dieu non moins divinement aimant ;
d'un Dieu qui disparaît presque dans ses abais-
sements devant un Dieu qui les exige ; d'un
Dieu agonisant qui appelle au secours devant
un Dieu qui L'abandonne ; d'un Dieu qui meurt
devant un Dieu qui vit éternellement !
Contemplons en silence cet adorable mystère
et comprenons tout ce qu'il y a de beau, de
grand, de sanctifiant et de divin dans cet état
de Jésus s'offrant en hostie perpétuelle d'expia-
tion, d'adoration et d'amour à la gloire de son
divin Père.
Offrons-nous avec Jésus notre Sauveur, unis-
sons nos sacrifices aux siens, afin de les grandir
DIFFERENCE DES ETATS EN JÉSUS 1 9 1
par sa dignité et de les féconder par ses mérites
infinis ; et tenons-nous perpétuellement à la dis-
position de notre divin Maître, pour accomplir
toutes ses volontés et courir à l'accomplissement
de tous ses desseins d'amour et de miséricorde
sur nous.
IV. — Son état de réclusion
dans le sein de sa Mère
En dehors des états essentiels inhérents à la
nature humaine que Jésus a prise et à la mission
qu'il est venu accomplir dans l'humanité, il y a
d'autres états qui tiennent à l'existence ordinaire
de toute créature ou qui dépendent des phases
particulières par lesquelles Jésus a passé. Nous
les considérerons successivement, afin d'avoir de
la vie de l'Homme-Dieu une connaissance qui
repose sur des données précises et qui soit con-
firmée par les faits.
En s'incarnant le Verbe divin a cessé d'être uni-
quement Dieu, Il est devenu également Homme.
Cette union de la Divinité avec l'Humanité s'est
opérée en un instant, comme la création d'un
être qui passe du néant à l'existence ; elle s'est
opérée immédiatement d'une façon parfaite, sans
192 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
degré d'imperfection d'aucune sorte1, c'est-à-dire
que la Divinité tout entière, puisqu'elle est indi-
visible, s'est unie dans son essence à l'Humanité
dans la perfection de la nature humaine. D'une
part, la nature divine une et infiniment parfaite ;
de l'autre, la nature humaine composée d'un
corps et d'une âme.
Le corps, sans doute, n'avait à l'origine que les
dimensions que comportait sa constitution natu-
relle, mais il était déjà parfait dans sa structure et
1 Suivons toujours renseignement du Docteur angélique. « Le
corps pris par le Verbe a été formé dès l'origine de la concep-
tion, parce que le Verbe de Dieu n'a rien dû prendre qui fût
informe. \J tinte, de même que toute autre forme naturelle,
demande aussitôt une matière propre. Or, la matière propre de
l'âme, c'est le corps organisé ; car l'âme est l'acte du corps
organique physique qui a la vie en puissance. Si donc l'âme a
été unie au corps dès le premier instant de la conception, comme
nous l'avons déjà prouvé (voir la note de la page 99), le corps a
été nécessairement organisé et formé dès le premier instant de
la conception. » S. Tho.m., Contr. Gent., L. 4, c. 44.
Dans sa Somme théologique. Saint Thomas montre X inconve-
nance qu'il y aurait à admettre ou l'existence d'un corps quel-
conque non animé avant l'Incarnation ou l'union du Verbe avec-
un corps incomplètement formé. « Il n'était pas convenable que
le Christ prît le corps humain sans qu'il fût formé. Si, avant sa
formation parfaite, la conception avait duré quelque temps, on
ne pourrait pas l'attribuer tout entière au Fils de Dieu, puis-
qu'on ne la lui attribue qu'en raison de son Incarnation. C'est
pourquoi au premier instant où la matière réunie est parvenue
au lieu de la génération, le corps du Christ a été parfaitement
formé et uni au Verbe. Et c'est ce qui fait qu'on dit que le Fils
de Dieu a été conçu ; ce qu'on ne pourrait dire autrement, »
S, Tho.m., III p., q. 33, a. 1,
DIFEERENXE DES ETATS EX JESUS 1<p
dans l'harmonie complète de toutes ses parties ;
le tout susceptible de développement, comme
tous les corps humains, mais possédant en germe
dans sa constitution première tous les perfec-
tionnements futurs '.
L'âme de Jésus, créée expressément en vue de
l'Union hypostatique, est l'âme la plus parfaite
qui puisse sortir des mains de Dieu ; elle possède
toutes les qualités à un suprême degré, destinée
qu'elle est à animer un corps parfait dans son
genre et a coopérer à l'œuvre la plus sublime qui
se puisse accomplir sur terre : le salut du genre
humain. Créée en même temps que le corps est
formé dans le sein de Marie par l'opération du
Saint-Esprit, l'union se fait entre eux dans une
harmonie parfaite et une perfection admirable.
L'âme de Jésus, illuminée des splendeurs de
1 « Rien ne s'oppose à ce que l'accroissement de la quantité
jusqu'au degré voulu se fasse après l'animation du corps.
Nous devons donc penser, pour ce qui regarde la conception de
i'homme que le Verbe a pris, que le corps fut organisé et formé
dès le premier instant de la conception, mais qu';7 n'avait pas
encore la quantité qu'il devait atteindre. » S. Tho.m., Contr.
Gent., L. 4, c. 44.
S'il n'en eût pas été ainsi, on aurait pu croire que le Verbe
Incarné n'avait pas pris une nature semblable à la nôtre. C'est
encore la pensée de Saint Thomas. « L'accroissement du corps
du Christ ayant été produit selon la puissance augmentative de
son âme, qui était de même espèce que la nôtre, son corps a dû
croître de la même manière que croissent les corps des autres
hommes, pour montrer par là que sa nature humaine était
véritable. » S. Thom., III p., q. 33, a. t, ad 4.
194 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
la Divinité, toute baignée dans les flots de lu-
mière, de perfection, de puissance, de sainteté et
d'amour d'où elle émane, comme le rayon de
soleil que projette l'astre éblouissant, apparaît
portant en elle le reflet éclatant de Dieu dont elle
est l'image fidèle. N'ayant pas à se développer
matériellement comme le corps, dont la crois-
sance a des lois, elle entre aussitôt dans l'exer-
cice de toutes ses facultés, et d'une façon telle-
ment absolue que jamais, sur ce point, l'âme de
Jésus n'acquerra une perfection plus grande1.
Dès le premier instant de son existence, pleine-
ment en possession d'elle-même, elle agit et ses
opérations sont parfaites ; elle pense et sa pensée
est éclairée de la vérité éternelle; elle aime et
son amour est tout imbibé de la charité divine;
elle veut et sa volonté porte la rectitude, la sa-
gesse et la sainteté de la volonté du Dieu trois
fois saint ; en un mot, elle vit, mais d'une inten-
sité telle et d'une vitalité si supérieure, que
jamais âme humaine n'a atteint et ne pourra
1 « L'abondance de la grâce qui sanctifie l'âme du Christ, dit
Saint Thomas, découle de l'union même du Verbe, d'après ces
paroles de l'Evangile (Jean, i, 14) : « Nous avons vu sa gloire qui
est comme la gloire du Fils unique du Père, plein de grâce et
de vérité ». Or, dans le premier instant de sa conception le corps
du Christ a été animé et pris par le Verbe de Dieu. D'où il suit
que le Christ a eu dans le premier instant de sa conception la
plénitude de la grâce qui sanctifie son âme et son corps. »
S. Thom., III p., q. 34, a. 1.
DIFFÉRENCE DES ÉTATS EN JÉSUS 195
atteindre la perfection de vie qui distingue l'âme
de Jésus dès ses premières opérations1.
11 ne peut y avoir pour elle aucune ombre;
elle ne peut être sujette à aucune impuissance ;
elle n'a besoin d'aucun raisonnement pour com-
prendre ce qu'elle voit dans une claire vision ;
elle ne connaît pas les hésitations qui pro-
viennent des indécisions ou de l'ignorance ; elle
n'attend pas les leçons de l'expérience pour
apprendre ce qu'elle sait parfaitement ; elle
n'éprouve pas des sentiments variables ou op-
posés que répudient sa clairvoyance et sa sa-
gesse ; elle n'attend de personne la direction
dont elle possède en elle-même le principe et la
loi. Tout pour l'âme de Jésus est lumière, vérité,
sagesse, amour, puissance, vie, perfection et
sainteté. Elle trouve en elle-même la perfection
de vie qui l'anime et la dirige dans ses pre-
mières opérations, dès l'aurore de sa création.
N'oublions point que l'âme de Jésus, dans
1 « Plus une créature s'approche de Dieu, plus aussi elle parti-
cipe à sa bonté et reçoit de son influence d'abondantes largesses :
comme celui qui s'approche davantage du feu, en reçoit une plus
forte dose de chaleur. Or, il n'y a, et on ne peut imaginer, pour
la créature, un moyen d'adhésion plus intime à Dieu, que de
lui être uni dans l'unité de personne. Il est donc nécessaire
qu'en conséquence de cette union de la nature humaine avec
Dieu dans l'unité de personne, / 'àme du Christ ait été remplie,
plus que toutes les autres, des dons habituels de la grâce, »
S. Thom., Op. 2, c. 214.
196 DE LA CONDITION DE I.'hOMME-DIEU
l'acte même de la création, est reçue dans la
Personne du Verbe et Lui est étroitement unie.
Ce n'est pas l'âme d'une personne humaine, mais
bien l'âme d'un Dieu et, dès lors, participant à
toutes les perfections delà Divinité1. C'est Dieu
qui pense, aime, veut, vit et opère par cette
âme. Appelée à l'existence par le souffle créateur,
l'âme de Jésus est aussitôt animée, mue et vivi-
fiée par l'action divine qui lui communique et
sa vie et sa perfection ; au point que si la Per-
sonne du Verbe n'était là pour soutenir la nature
humaine de Jésus, son âme ne pourrait sub-
sister. Une union aussi divine ne peut se faire,
sans que l'âme soit complètement en possession
de ses opérations propres. De sorte qu'il n'y a
pas de moment plus solennel dans l'humanité
que celui où l'âme de Jésus, prenant posses-
sion d'elle-même, laisse monter des profondeurs
de la nature humaine, anoblie et transformée,
la louange désormais parfaite d'adoration et
d'amour que l'humanité ne cessera d'offrir à
Dieu dans la Personne du Verbe Incarné2.
1 « La grâce habituelle dans le Christ, nous dit toujours Saint
Thomas, n'est pas une disposition habituelle à l'union, mais
plutôt un effet de l'union. Or, le Christ fait homme, comme le
Verbe fait chair, est le Fils unique du Père. Par cela même
donc que le Verbe s'est fait chair, il a dû être plein de grâce et
de vérité. » S. Thom., Op. 2, c. 214.
2 « Par lui, offrons donc sans cesse à Dieu un sacrifice de
louange. » Hébr., xiii, i5.
DIFFÉRENCE DES ÉTATS EN JÉSUS 197
Pendant tout ce temps de réclusion que Jésus
passera dans le sein de sa divine Mère, II offrira
à son divin Père, avec ses propres hommages,
l'hommage de tous les devoirs de l'humanité à
son égard et dont II se fera l'interprète et le
garant. Admirable état où la toute-puissance
devient la dépendance ; où la souveraineté se
fait la servitude ; où la majesté se complaît dans
l'infirmité î Sanctuaire sacro-saint où se réta-
blissent les rapports primitifs entre la Divinité
et l'humanité ; où Dieu apparaît et où la créature
l'adore ; où le Seigneur parle et où la créature
l'écoute ; où le Créateur promulgue ses lois et
où la créature les observe ; où le Tout-Puissant
exprime ses volontés et où la créature les fait
siennes ; où la Miséricorde atténue les rigueurs
de la Justice et où elle rend l'espérance au
coupable ; où enfin la Charité divine embrasse
l'humanité et où celle-ci, se purifiant du péché,
revient pour jamais à l'amour de son Dieu.
Un seul instant de cette vie cachée et silen-
cieuse de Jésus dans le sein de Marie vaut plus,
pour la gloire de Dieu et le salut du inonde, que
toutes les adorations et tous les actes de vertu po-
sés par tous les hommes jusqu'à la fin des temps1.
1 En toute vérité, le sein de Marie est devenu le tabernacle de
Dieu, suivant la promesse du Seigneur : « Je placerai mon ta-
bernacle au milieu de vous » (Lév., xxvi, il) ; et Jésus, qui s'est
choisi lui-même ce tabernacle, l'a sanctifié par sa présence : « le
198 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEC
V. — Son état d'enfance
Quand Jésus apparaît dans le monde, Il se
montre avec tous les charmes mais aussi avec
toutes les faiblesses de l'enfance. Il ne marche
pas et II est porté dans les bras de sa Mère ; Il
ne parle pas et ses sourires remplacent ses pa-
roles ; Il ne commande pas et II obéit en tout ;
Il n'y a en Lui rien qui éloigne mais au contraire
tout nous attire : et sa candeur, et sa simplicité
charmante, et ses cris de joie enfantine, et tout
cet ensemble attrayant qui donne un langage de
douceur et de pureté aux moindres mouvements
de l'enfance.
Oui, Jésus est bien un tout petit enfant qui
extérieurement ne se distingue pas des autres
enfants. Peu à peu on Le verra se développer ;
son intelligence semblera s'ouvrir, sa raison
s'éveiller, son cœur contrôler ses sentiments,
sa volonté se déterminer. En apparence, Il agira
d'après ses premiers sentiments et selon la pro-
gression de ses connaissances ; l'expérience sem-
blera L'instruire comme elle instruit tous les
hommes. Il aura recours aux mêmes paroles que
Très-Haut a sanctifié son tabernacle » (Ps. xlv, 5), il en a tait
le ciel de ses premières adorations dans l'humanité et de ses
i ne fiables supplications en faveur de ceux qu'il était venu sauver.
DIFFÉRENCE DES ÉTATS EN JÉSUS 199
tous pour exprimer sa pensée ; Il s'aidera de
tout ce qu'il verra et entendra pour agir ensuite
en conformité avec les conventions humaines,
les habitudes et les mœurs de ceux qui L'en-
tourent.
En Le voyant, on croira voir un enfant ordi-
naire ; et pourtant, sous cette fragile enveloppe
et sous ces dehors humbles et modestes, il y a la
sagesse et la science d'un Dieu, il y a la sainteté
infinie, il y a toutes les perfections divines.
L'impuissance, la faiblesse, l'ignorance ne sont
qu'apparentes chez Lui. Jésus n'a rien perdu des
perfections de sa conception ; Il est et II sera
toute sa vie aussi parfait, aussi illuminé, aussi
savant, aussi puissant, aussi saint, aussi aimant,
aussi adorable qu'au premier marnent de son
Incarnation. Bien plus, chaque jour et chaque
instant de la durée ajoute quelque chose, non à
ses perfections divines, qui ne peuvent être plus
grandes, mais à ses perfections humaines.
Sa nature humaine, ayant ses opérations
propres, est susceptible de perfectionnement.
Jésus opère dans ses deux natures ; son intel-
ligence divine et son intelligence humaine ne se
confondent pas l'une dans l'autre, pas plus que
ses deux volontés'. Ses opérations divines sont
1 Le Docteur angélique explique pourquoi il y a en Jésus
deux opérations distinctes, à cause de ses deux natures, tandis
200 DE LA CONDITION DE I. HOMME-DIEU
toujours nécessairement parfaites, sans limites
d'aucune sorte ; ses actes humains, tout en étant
toujours parfaits, comme tout ce qui est en
Jésus, sont néanmoins finis et limités et, à ce
titre, ils sont susceptibles d'un accroissement
successif. C'est ce qui fait que chaque acte sur-
naturel en Jésus est un acte méritoire et que la
multiplicité de ses vertus ' accumule une infinité
que dans la Sainte Trinité il n'y a qu'une seule opération, par
suite de l'unité de nature. « Si nous considérons le Christ comme
le suppôt entier de deux natures, il n'y a en lui qu'un seul être
comme un seul suppôt. Et comme les opérations sont le fait des
suppôts, il en est qui ont pensé que, de même qu'il n'y a dans
le Christ qu'un seul suppôt, il n'y a aussi qu'une opération
unique. Mais ils n'ont pas mûrement réfléchi ; car dans tout
individu on trouve plusieurs opérations, lorsqu'il y a plusieurs
principes d'opérations, comme dans l'homme il y a une opéra-
tion d'intellection et une opération de sensation, à raison de la
différence de la sensibilité et de l'intellect.
« Or, la nature est comparée à l'opération comme son prin-
cipe. Il n'y a donc pas qu'une seule opération dans le Christ à
cause d'un seul suppôt, mais bien deux opérations à cause des
deux natures ; tandis qu'au contraire, dans la Sainte Trinité, il
n'y a qu'une seule opération, à cause de l'unité de nature. »
S. Thom., Op. 2, c. 212.
Ces explications nous feront mieux comprendre ce que nous
dirons ci-après des mérites en Jésus, comme fruit de ses opéra-
tions humaines.
' De ce que Jésus a possédé la plénitude de la grâce, Saint
Thomas en déduit qu'il a eu toutes les vertus. « Comme la grâce
se rapporte à l'essence de l'âme, ainsi la vertu se rapporte à ses
puissances. Par conséquent il faut que, comme les puissances
de l'âme découlent de son essence, de même il est nécessaire que
tes vertus soient des dérivations de la grâce. Or, plus un prin-
cipe est parfait, et plus il imprime profondément ses effets.
DIFFERENCE DES ETATS EN JESUS 201
de mérites pour le salut du monde. Pendant
les années de son enfance, lorsque les hommes
croyaient lame de cet enfant endormie, cette
âme sainte et parfaite vivait intensément d'une
vie toute divine '.
Pas un instant ne s'écoulait qui ne fût occupé
Ainsi, puisque la grâce du Christ a été la plus parfaite, il
s'ensuit qu'il en est résulté les vertus nécessaires pour perfec-
tionner chacune des puissances de son âme relativement à tous
leurs actes et que par conséquent /'/ a eu toutes les vertus. »
S. Thom., I p., q. 7, a. 2.
( D'après ce que nous avons dit précédemment, et en parti-
culier sur la plénitude de la grâce en l'âme de Jésus dès le pre-
mier instant de sa conception, il résulte que tous les actes de
Jésus ont été des actes humains, c'est-à-dire des actes posés
sous le contrôle de la raison, et, dès lors, des actes méritoires.
« Le Christ, dit Saint Thomas, a été sanctifié par la grâce dès
le premier instant de sa conception. Mais la sanctification du
Christ ayant été la plus parfaite, il s'ensuit qu'il a été sanctifié
selon le mouvement propre de son libre arbitre vers Dieu ;
et comme ce mouvement du libre arbitre est méritoire, il s'en-
suit que le Christ a mérité dès le premier instant de sa concep-
tion. » S. Thom., III p., q. 04, a. 3.
Notons cependant que chaque acte, en Jésus, a été méritoire,
non en ce sens que le mérite initial se soit accru, puisque la
charité de Jésus ayant toujours été la même, son mérite l'a été
aussi ; mais parce que ses actes méritoires successifs ont été
autant de titres nouveaux à l'obtention des mêmes grâces. C'est
la doctrine qu'expose l'Ange de l'Ecole, à propos de la gloire de
l'immortalité que Jésus a méritée pour lui-même. « Rien n'em-
pêche, dit-il, qu'une chose appartienne au même sujet pour des
causes différentes. Ainsi le Christ a pu mériter par des actes
postérieurs et par ses souffrances la gloire de l'immortalité qu'il
a méritée dès le premier instant de sa conception, non pour
qu'elle lui fût due davantage, mais pour qu'elle lui fût due à
plusieurs titres. » Ibh>.
202 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
ou à l'adoration de Dieu, ou à la reconnaissance
pour ses bienfaits, ou à l'amour qui lui est dû,
ou à l'hommage envers ses perfections infinies,
ou à la supplication pour le monde coupable, ou
à la soumission amoureuse à la volonté divine,
ou au zèle de la gloire de Dieu, ou à la sanctifi-
cation des âmes, ou à l'accomplissement surna-
turel d'un devoir, ou à la pratique d'une vertu
quelconque. De l'âme de Jésus montait un con-
cert harmonieux de toutes les vertus pratiquées
dans la perfection suprême et dans un amour
tout divin.
Mais Jésus, qui avait choisi de vivre humble
et ignoré, cachait ces perfections aux yeux des
hommes. Son divin Père seul savait tout ce qu'il
y avait de sainteté et d'amour dans un seul de
ses'-Sourires, et ce que lui procurait de gloire un
simple mouvement de cet Enfant grandissant,
qui ne se mouvait spirituellement que dans les
splendeurs et les perfections de la charité divine.
La vue seule de ce Fils de ses divines complai-
sances lui faisait aimer l'humanité; il voyait dans
les âmes l'image de son Fils, et il L'aimait en
elles * ; il entendait monter de la terre des chants
* C'est ce qui fait dire à Saint Thomas que « Dieu aime plus
la nature humaine ennoblie par son Verbe, dans la personne
du Christ, que tous les anges ; et elle est en effet meilleure
principalement par suite de cette union. » S. Thom., I p., q. 20,
a. 4, ad 2.
DIFFERENCE DES ETATS EN JESUS 200
de gloire et d'amour, dans lesquels il reconnais-
sait la voix de son Verbe, et il prêtait l'oreille aux
supplications que Celui-ci mêlait à ses chants.
Lorsque la douce Victime implorait miséri-
corde, la Justice divine s'apaisait et laissait
tomber sur le monde des pluies de grâces et de
pardons1. Une seule prière, comme un seul acte
de vertu de Jésus tout petit enfant, aurait suffi
pour réconcilier le ciel et la terre et pour donner
à Dieu pleine satisfaction.
Comprenons, d'après cela, combien fut glo-
rieux à Dieu et méritoire pour nous cet état
de vertus cachées en Jésus, pendant toute son
enfance. Revivons avec Jésus ces années de
bénédictions et, à son exemple, pratiquons dans
le secret les vertus qui réjouiront le Dieu qui
voit au fond des cœurs - et qui se plaît parmi les
âmes humbles.
1 Que de fois, dans le cours de sa vie mortelle, Jésus, « le Fils
de la dilection du Père », comme l'appelle Saint Paul (Col., i, i3),
a dû faire monter vers le ciel la tendre supplication qu'il adres-
sait à son divin Père, à l'heure du grand Sacrifice : « Père,
Père saint, Père juste, faites que l'amour dont vous m'avez aimé
soit en eux ! » (Jean, xvii, 26). Comment Dieu le Père aurait-il
fermé l'oreille aux cris miséricordieux de son Verbe Incarné,
lorsque Jésus nous dit lui-même que son Père l'a toujours
écouté ? (Jean, xi, 42). Ah ! comprendrons-nous jamais jusqu'à
quel point nous avons été aimés, et quelle accumulation de
miséricorde et de pardon a méritée pour toujours à l'humanité
la supplication incessante de notre adorable et divin Sauveur !
- I Rois, xvi, 7 ; Ai'oc, 11, 23.
204 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
VI. — Son état d'adolescence
Jésus était venu pour être la lumière du
monde, pour indiquer à tous les hommes la voie
qu'ils doivent suivre, pour être leur modèle dans
l'accomplissement de tous leurs devoirs et pour
leur apprendre comment ils peuvent procurer la
gloire de Dieu par la sanctification et le salut de
leurs âmes. Pour cela, il fallait que Jésus prati-
quât toutes les vertus et vécût en contact habi-
tuel avec l'humanité. C'est ce qu'il fait pendant
sa vie cachée, depuis son enfance jusqu'à sa vie
publique.
Soumis aux conditions ordinaires de l'existence
humaine, Jésus vit successivement les heures,
les jours et les années qui composent sa vie
mortelle. Chaque instant qui s'écoule comporte
un devoir à accomplir, soit en son nom soit au
nom de l'humanité ; et, s'il n'y en a pas de parti-
culier, il y a toujours les grands devoirs d'ado-
ration, de louange, de reconnaissance et d'amour
que la créature a vis-à-vis de son Créateur ; il y
a les secours dont elle a sans cesse besoin et
qu'elle doit demander ; il y a les grâces conti-
nuelles dont elle est comblée et qu'elle doit faire
fructifier ; il y a les communications intimes avec
DIFFERENCE DES ETATS EN JESUS 20.">
la Divinité qu'elle doit chercher à rendre perma-
nentes ; il y a cette inclination naturelle de l'âme
humaine à tendre sans cesse vers Dieu comme
vers sa fin suprême.
Si nous ne constatons pas toujours en nous ces
mouvements surnaturels et ces dispositions habi-
tuelles, cela vient hélas ! de notre mauvais fond,
de notre nature déchue, de nos misères et de no>
infidélités personnelles. Notre intelligence est
obscurcie par le péché, notre cœur est tiraillé en
tous sens, notre volonté reste vacillante, nos
sens font la guerre à l'esprit et notre esprit ne
pactise que trop souvent avec nos sens1. De là
notre difficulté à nous élever aux choses surna-
turelles, notre ralentissement dans nos efforts
de vertu, notre peu d'ardeur pour la vie toute
d'adoration et d'amour à laquelle nous sommes
destinés éternellement et qui devrait faire notre
bonheur et nos délices sur la terre.
Mais en Jésus il n'y a aucun de ces obstacles,
il ne se rencontre jamais la moindre résistance à
la grâce ; au contraire, tout en Lui Le porte vers
1 « Je suis charnel, vendu au péché. Je ne sais pas ce que je
fais : le bien que je veux, je ne le fais pas ; mais le mal que
je hais, je le fais. Or, si je fais ce que je ne veux pas, ce n'est
plus moi qui le fais ; mais c'est le péché qui habite en moi. Je
me complais dans la loi de Dieu, selon l'homme intérieur ; mais
je vois dans mes membres une autre loi qui lutte contre la loi
de mon esprit, et qui me rend captif sous la loi du péché qui
est dans mes membres. » Rom., vu, 14, i5, 20, 22, 23,
206 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEL'
Dieu et les choses de Dieu. Il jouit de la vision
béatifique et II vit dans la vérité ' ; Il est plongé
dans l'océan de la charité divine et II ne fait rien
que sous l'inspiration de l'amour- ; Il adhère plei-
nement à toutes les volontés de son divin Père
et en toutes choses II s'applique à les faire3; Il a
sans cesse devant les yeux la sainteté infinie
qu'il est venu manifester au monde et le moindre
de ses actes est un reflet des perfections divines4.
1 « L'âme du Christ qui est unie au Verbe en personne, lui
étant unie plus étroitement que toute autre créature, il s'ensuit
qu'elle reçoit plus pleinement que toute autre créature l'influence
de la lumière dans laquelle Dieu est vu par le Verbe lui-
même. C'est pour cela qu'elle voit plus parfaitement que toutes
les autres créatures la vérité première qui est l'essence de Dieu.
D'où il est dit (Jean, i, 14) : « Nous voyons sa gloire qui est celle
que le Fils unique reçoit du Père, qui est plein non seulement
de grâce mais encore de vérité. » S. Thom., III p., q. 10, a. 4.
* « Le degré de charité détermine le degré de perfection de
la vision divine » (S. Thom., I p., q. 12, a. 5). — Or, la vision
béatifique en Jésus étant la plus parfaite que l'on puisse ima-
giner, il faut en déduire qu'elle a eu pour cause une charité
sans mesure et presque infinie. Aussi Jésus a-t-il pris soin de
nous dire « qu'il vit pour son Père » (Jean, vi, 58) et « qu'il
demeure dans son amour » (Jean, xv, 10) ; et pour nous faire
bien comprendre que cet amour a été la règle de toute sa vie,
il l'exprime hautement au moment de mettre un terme à sa
mission ici-bas : « Afin que le monde connaisse que j'aime mon
Père, et que je fais ainsi que mon Père m'a ordonné, levez-vous,
sortons d'ici » (Jean, xiv, 3i).
3 « Ne saviez-vous pas qu'il me faut être appliqué aux choses
qui sont de mon Père ? » Luc, 11, 49.
4 « Il convenait que nous eussions un tel pontife, saint, inno-
cent, sans tache, séparé des pécheurs et plus élevé que les
cieux. » Hébr., vu, 26,
DIFFÉRENCE DES ÉTATS EN JÉSUS 20"J
Chaque instant qui s'écoule Lui donne l'occasion
de renouveler cette adhérence intime de tout son
être à la Divinité, d'en reconnaître les droits
suprêmes et de lui rendre tout ce qu'il en a reçu.
C'est l'offrande perpétuelle de tout Lui-même
dans le don total et l'union parfaite.
Ces actes répétés en Jésus sont autant d'actes
de vertu qui s'enchaînent dans sa vie d'une
façon ininterrompue, et qui en font pour nous le
modèle parfait que nous devons imiter. Remar-
quons que tous ces actes sont des actes méri-
toires, par conséquent des actes voulus, dans
lesquels la volonté, qui reste libre, a sa part
d'opération. Jésus n'a pas pratiqué la vertu par
une nécessité métaphysique, elle ne s'est pas
imposée à Lui d'une façon absolue au point de
Lui enlever sa liberté. Sans doute, tout en Lui
était parfait et, l'harmonie ne pouvant être plus
grande entre sa nature divine et sa nature hu-
maine, Jésus ne pouvait pécher ; néanmoins
quand II agissait comme Homme II posait des
actes humains, Il voulait, d'une volonté hu-
maine, les diverses opérations de son âme aux-
quelles le corps prêtait son concours, et, en
correspondant ainsi aux volontés divines, Il
posait des actes réels de vertu.
S'il en avait été autrement, Jésus n'aurait pu
mériter et, ne pouvant mériter, Il n'aurait pas
208 DE LA CONDITION DE e' HOMME- DIElT
sauvé le monde. Pourrait-on nier que la Ré-
demption n'ait ajouté quelque chose à la gloire
de Dieu ; et qu'est-ce, si ce n'est une infinité de
mérites qui ont été capables de rendre a Dieu
toute justice et de purifier l'humanité entière de
ses souillures? Ces mérites de l'Homme-Dieu,
auxquels sa mort a mis le couronnement, se
sont échelonnés pendant toute sa vie par cha-
cune des vertus qu'il a pratiquées.
Comme nous serions coupables, si en cela
nous n'agissions par inconscience, lorsque, pour
nous justifier de nos lâchetés, nous osons répu-
dier les exemples du Sauveur, en rejetant ses
vertus sur le compte de sa Divinité ; Il était Dieu,
Lui, disons-nous parfois, avec une certaine dé-
sinvolture. Il était Dieu, oui, mais sur la terre
Il menait une vie humaine, Il posait des actes
humains et II prétendait bien acquérir des mé-
rites en agissant ainsi ; ce qu'il n'aurait pu faire
en tant que Dieu, Dieu ne pouvant ni mériter ni
accroître ce qu'il est nécessairement1. D'ailleurs,
Jésus Lui-même répond à notre légèreté, lors-
qu'il nous dit : « Je vous ai donné l'exemple, afin
que vous fassiez comme j'ai fait2. » Si la vertu
1 « Dieu ne peut être sujet de satisfaction ni de mérite, car
cela n'appartient qu'à un être soumis à un autre. Il a donc fallu
qu'un Dieu se soit fait homme, afin qu'il pût tout à la fois et
réhabiliter et satisfaire. » S. Thom., Op. 2, c. 200.
i Jean, xjii, l5.
DIFFÉRENCE DES ÉTATS EN JÉSUS 20Ç)
n'avait pas été méritoire en Lui et si elle Lui
avait été imposée par une nécessité inévitable,
Jésus ne se serait pas donné comme modèle et II
n'aurait pu nous inviter à L'imiter.
Les hommes étaient témoins de cette progres-
sion successive dans la vertu comme dans la
science de Jésus, et c'est en ce sens que l'Evan-
géliste nous dit qu'il croissait en sagesse et en
grâce '. 11 ne peut être question ici de la science
de la vision ni de la science infuse, mais simple-
ment de la science expérimentale-; de même
1 Luc, ii, 52.
« Le Christ, dit Saint Thomas, croissait en sagesse et en grâce,
comme en taille, dans ce sens qu'il faisait des œuvres plus
parfaites selon le progrès de son âge, pour se montrer homme
véritable, et dans ce qui a rapport à Dieu et dans ce qui a rap-
port aux hommes. » S. Thom., III p., q. 7, a. 12, ad 3.
Ailleurs, il dit encore : << Cela s'est fait à dessein, pour se mon-
trer conforme aux autres hommes, dans la crainte que si, dans
l'enfance, il eût fait voir une sagesse parfaite, le mystère de
l'Incarnation n'eût paru une pure illusion. » S. Thom., Op. 2,
c. 216.
- Cette doctrine, généralement admise parmi les théologiens,
a reçu dans ces derniers temps une sanction solennelle par un
Décret du Saint Office, en date du 7 Juin 1918. Répondant à des
questions que lui avait posées la Sacrée Congrégation des Sémi-
naires et Universités, le Saint Office a déclaré qu'on ne peut
enseigner avec sécurité les propositions qui tendraient à limiter
la science bienheureuse et la science infuse en Jésus, son âme
ayant été dotée dès le début d'une science universelle et parfaite.
La science expérimentale néanmoins, étant de sa nature
progressive, Jésus ne l'a point possédée parfaite immédiate-
210 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
pour la vertu, Jésus possédait toute sainteté,
mais II ne la manifestait qu'a mesure qu'il en
posait les actes.
ment. Voici sur ce point la doctrine du Docteur angélique.
« Nous pouvons distinguer la triple science dont jouit l'âme
du Christ. L'une est bienheureuse (ou de vision), et c'est celle
par laquelle elle connaît le Verbe, et les choses dans le Verbe.
L'autre lui vient de Dieu, c'est la science infuse, au moyen de
laquelle elle connaît les choses dans leur propre nature par les
espèces intelligibles déversées dans l'esprit humain, et qui sont
proportionnées à son état ; ce qui fait dire à l'Apôtre (Col., h, 3) :
« En lui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la
science. » Il est une autre science, c'est la science expérimen-
tale ou acquise ; ce qui fait dire à l'Apôtre (Hébr., v, 8) : « Ce
qu'il a soufTert lui a appris l'obéissance. » S. ïhom., Op. 5g, a. 3.
« La science infuse de l'âme du Christ, aussi bien que la
science bienheureuse, a été l'effet d'un agent d'une vertu infinie,
qui peut simultanément tout opérer ; par conséquent, le Christ
n 'a progressé ni dans l 'une ni dans l 'autre de ces sciences. »
S. Thom., III p., q. 12, a. 2, ad 1.
« La science acquise est produite par l'intellect agent qui ne
produit pas son œuvre entière simultanément, mais successive-
ment. C'est pourquoi le Christ n'a pas su toutes choses par cette
science dès le commencement, mais peu à peu, et après quelque
temps, c'est-à-dire à l'époque de la perfection de son âge. »
S. Thom., Ibid.
Et ailleurs : « Il est évident que l'expérience des sens du corps
a fait connaître de plus en plus au Christ les choses sensibles
par la succession du temps. C'est pourquoi ce n'est que dans
les connaissances expérimentales que le Christ a pu faire des
progrès, selon ces paroles de Saint Luc (n, 52) : « L'enfant pro-
gressait en sagesse et en âge. » S. Thom., Op. 2, c. 216.
Il n'y a pas lieu de s'étonner de rencontrer en Jésus cette
science expérimentale, parce que d'abord elle est le propre de
l'homme ; car, selon Saint Thomas, « la science acquise est la
science proprement dite selon le mode de l'homme » (III p.
q. 9, a. 4), « elle existe dans le Christ selon la lumière de l'in-
tellect actif, qui est inséparable de la nature humaine », tan-
DIFFERENCE DES ETATS EN JESUS 211
Les principaux témoins des vertus de Jésus
sont Marie et Joseph. C'est avec eux qu'il vit,
dans le secret et dans l'intimité. Il leur consacre
dis que « la science infuse, au contraire, est le fruit de la lumière
d'en haut, et ce mode de connaître est proportionné à la nature
angélique » (Op. 5g, a. 3). — De plus, quoique son mode de con-
naissance soit inférieur aux deux autres sciences, la science
acquise a néanmoins été parfaite en Jésus. « La science acquise
a été toujours parfaite dans le Christ selon le temps, quoiqu'elle
ne l'ait pas toujours été absolument et selon la nature. C'est
pourquoi elle a pu s'accroître. » III p., q. 12, a. 2, ad 2.
Pour compléter ces notions, ajoutons que Jésus a su par sa
science acquise ou expérimentale tout ce que cette science com-
porte de connaissances, sans quoi elle aurait été imparfaite en
lui. « Il n'y a rien d'imparfait dans le Christ quant à l'âme. Or,
la science acquise aurait été en lui imparfaite, s'il n'avait pas
tout su par elle ; puisque ce qui est susceptible d'addition est
imparfait. // a donc tout su par sa science acquise, » III p.,
q. 12, a. 1.
Ce qui ne veut pas dire toutefois que Jésus ait expérimenté
tout ce qui est susceptible de l'être ; mais par la puissance su-
périeure de son intellect, par des déductions, des comparaisons
et des applications, ce qu'il a éprouvé lui a donné rapidement
la connaissance de tout le reste. Citons un dernier passage de
notre grand Docteur.
« Quoique le Christ n'ait pas tout éprouvé, cependant d'après
les choses qu'il a éprouvées il est arrivé à la connaissance de
toutes les autres. On peut, en effet, acquérir la science des
choses, non seulement par leur expérience, mais encore en en ex-
périmentant d'autres ; puisque par la vertu de la lumière de
l'intellect agent l'homme peut arriver à l'intelligence des effets
par leurs causes, des causes par les effets, des semblables par
les semblables, et des contraires par les contraires. »
« Quoique toutes les choses sensibles n'aient pas été soumises
aux sens corporels du Christ, cependant il a perçu, par ses sens,
des choses sensibles d'après lesquelles il a pu, par la force
supérieure de sa raison, arriver à la connaissance des autres
choses, » III p., q. 12, a. 1, ad 1 et 2,
212 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
la plus grande partie de sa vie ; Il partage leurs
occupations, prend part à leurs travaux, s'entre-
tient familièrement avec eux, comme un enfant
avec ses parents ; mais surtout II leur parle du
Ciel et 11 leur révèle les grands Mystères du
temps et de l'éternité. Il les associe à sa divine
mission et II dépose dans leurs cœurs les senti-
ments qui animent le sien.
Ah ! qui pourra jamais dire ce qu'ont été ces
divins colloques pendant la vie cachée du Sau-
veur, lorsque son âme tout entière s'épanchait
dans celle de Marie, sa divine Mère, et dans celle
de Joseph devenu son père adoptif ! Avec quel
amour et quelle intensité de vie divine Jésus pas-
sait ses jours à converser avec son divin Père
ou à discourir sur ses infinies perfections !
Comme il fallait qu'il aimât tendrement sa
Mère et son digne époux, pour leur consacrer
un temps si précieux ! Et comme les vertus ca-
chées et la vie de prière doivent Lui être chères,
pour en avoir fait un état aussi prolongé de son
existence terrestre ! Quelle admirable justifica-
tion de ceux qui consacrent la plus grande partie
de leur vie à la prière dans l'éloignement du
monde et le silence du cloître !
Cela n'empêcha pas Jésus de se prêter aux
exigences de sa situation, et lorsqu'il Lui fallut
accompagner Saint Joseph dans ses travaux, Il
DIFFERENCE DES ETATS EN JESUS 210
accomplit ce devoir avec le même zèle et le
même amour qu'il apportait dans ses contem-
plations divines. D'ailleurs, son âme était cons-
tamment en prière et ne se séparait pas un
instant de son divin Père, ce qui rendait toutes
ses actions si parfaites et leur donnait une valeur
infinie.
Si nous ne sommes pas tous appelés à des
actions d'éclat, ce qui n'est nullement nécessaire
au salut et à la sanctification, nous pouvons tous
au moins nous montrer fidèles et généreux dans
l'accomplissement de nos devoirs quotidiens.
Jésus nous les ayant imposés, nous donne en
même temps la grâce pour les remplir. Notre
perfection comme notre salut sont attachés à
cette fidélité.
Si nous savons profiter des leçons de notre di-
vin modèle et traduire en vertus dans notre vie la
connaissance que nous en acquérons, nous n'as-
pirerons pas à faire autre chose que ce que la
Providence nous demande chaque jour ; mais
nous nous y appliquerons avec la même perfec-
tion et le même esprit de prière que Jésus appor-
tait dans les moindres détails de sa vie. Et c'est
ainsi que nous honorerons dignement son état
d'adolescence, où II se présente à nous comme
te divin exemplaire de toutes les vertus.
214 DE LA CONDITION DE LIIOMME-DIEU
VII. — Son état d'apostolat
Jésus suivait le cours régulier de sa vie ter-
restre qui L'acheminait peu à peu vers l'accom-
plissement parfait de sa divine mission. L'heure
vint pour Lui de sortir de sa solitude et de se
mêler davantage aux hommes ; non pas qu'il eût
besoin de les approcher pour les connaître, Lui
qui savait parfaitement tout ce qu'il y avait dans
le cœur de chacun d'eux1, mais afin de les pré-
parer de plus près à profiter de l'action rédemp-
trice qu'il était venu accomplir.
Changeant sa vie de prière dans le secret en
une vie de prière dans l'action ; remplaçant le
silence extérieur de la solitude par le recueille-
ment intérieur non moins grand d'une âme qui
demeure en colloque perpétuel avec son Dieu; in-
terrompant pour un temps ses entretiens intimes
avec sa divine Mère, pour les échanger contrô-
les pénibles labeurs d'un long apostolat ; disant
adieu à cette vie cachée qui avait fait ses délices
pendant trente ans : Jésus accourt au-devant des
volontés de son divin Père qui L'appelle.
Il entend sonner l'heure des décrets éternels
1 « Jésus ne se fiait point aux hommes, car // les connaissait
tous ; Il n'avait pas besoin que personne lui rendît témoignage
d'aucun homme, car lui-même savait ce qu'il y avait dans
l'homme. » Jean, h, 24, 25.
DIFFERENCE DES ETATS EN JESUS 210
qui, dans le sein de Dieu, marque la dernière
phase de sa vie avant le Sacrifice suprême ; Il
voit devant Lui le champ immense qu'il a à
cultiver ; Il compte la multitude des âmes qui
attendent son passage pour ouvrir leur esprit
à la vérité et remplir leur cœur de la pureté et
des ardeurs de l'amour divin ; Il voit déjà briller
dans le lointain les clartés amoureuses du Cé-
nacle et les lueurs lugubres du Calvaire ; et,
épris d'un saint transport d'amour pour la gloire
de son Père et pour le salut des âmes, Il entre
dans l'arène où vont se débattre les destinées
du monde.
Il aura des amis et II rencontrera des ennemis ' ;
Il sera honoré par les uns-, méconnu et outragé
par les autres3 ; sa parole opérera la résurrection
1 Tout le temps de la vie publique de Jésus, les esprits sont
partagés à son sujet. Il se forme deux camps autour de lui ;
celui de ses amis, qui croient à sa parole, le suivent avec affec-
tion, l'honorent et le défendent ; et celui de ses ennemis, qui le
contredisent, le poursuivent de leur haine et cherchent à le
perdre dans l'esprit de la foule. L'Evangile est rempli de faits
de ce genre, depuis la formation du collège apostolique, par le
choix des premiers amis : « Venez, suivez-moi » (Matth., xix, 21),
jusqu'à la parole de haine déicide que prononce le Grand Prêtre
et qui prépare l'heure du Sacrifice suprême de la divine Victime :
« Il est expédient pour vous qu'un seul homme meure pour le
peuple » (Jean, xi, 5o).
- « Vous m'avez aimé, et vous avez cru que je suis sorti de
Dieu. » Jean, xvi, 27.
:) « J'honore mon Père, et vous, vous me déshonorez. » Jean,
vin, 49-
2 1b DE LA CONDITION DE LHOMME-D1EE
des âmes1 ou sera contredite et méprisée-; sa
puissance servira aux uns à louer le Seigneur3 et
sera pour d'autres une cause de mortelle jalou-
sie '*. Sa doctrine sera trop pure et trop divine
pour être acceptée de tous ' ; sa vie sera une
condamnation trop frappante de la conduite des
endurcis pour ne pas leur devenir un sujet de
haine' ; Il parlera un langage trop céleste pour
ceux qui ne vivent que dans le terre à terre7;
son amour même paraîtra trop excessif pour y
croire sans réserve8.
1 « Le Fils vivifie ceux qu'il veut. » Jean, v, 21. — « Vos péchés
vous sont remis. Allez en paix. » Luc, vu, 48, 5o.
- « Je suis venu au nom de mon Père et vous ne me recevez
pas... Vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie. » Jean,
v, 43, 40.
:; « La foule voyant cela fut saisie de crainte et rendit gloire
à Dieu qui a donné une telle puissance aux hommes. » Matth.,
ix, 8.
' « Que faisons-nous, car cet homme fait beaucoup de mi-
racles? Si nous le laissons aller ainsi, tous croiront en lui. »
Jean, xi, 47, 48.
'■' « Ma doctrine n'est pas de moi, mais de celui qui m'a en-
voyé... Mais il en est parmi vous quelques-uns qui ne croient
pas. » Jean, vu, 16 ; vi, 65.
6 « Le monde me liait, parce que je rends de lui le témoignage
que ses œuvres sont mauvaises. » Jean, vu, 7.
7 « Je vous parle et vous ne croyez pas. » Jean, x, 23. — « Si
je vous dis des choses terrestres et vous ne croyez pas, comment
croirez-vous si je vous dis des choses célestes? » Jean, m, 12.
8 « Ma chair est vraiment une nourriture et mon sang est
vraiment un breuvage... Les Juifs disputaient entre eux, disant:
Comment celui-ci peut-il nous donner sa chair à manger?...
DIFFÉRENCE DES ETATS EN JESVS 21"
N'importe, l'heure est venue, le devoir est là,
la volonté divine éclaire la route à parcourir,
Jésus la suivra fidèlement sans faiblir jamais.
Il se blessera aux épines du chemin ; Il versera
plus d'une larme sur l'aveuglement et l'ingrati-
tude des hommes ; Il fera face à ses ennemis ;
II prêchera sans relâche la doctrine du ciel ; Il
reviendra sans cesse sur ses enseignements; Il
ne se rebutera jamais de l'ignorance des esprits
ni de la dureté des cœurs ; Il ne ménagera ni sa
peine, ni ses miracles, ni ses bienfaits de toutes
sortes. Son bonheur sera de passer en faisant le
bien', de révéler aux hommes son divin Père-,
d'accomplir ses saintes volontés \ de préparer la
table du festin où II se donnera Lui-même en
nourriture \ et enfin de voir peu à peu se dresser
la croix du supplice où II devra accomplir son
divin et adorable Sacrifice5.
Beaucoup de ses disciples, en l'entendant, dirent : Cette parole
est dure, et qui peut l'écouter ? » Jean, vi, 56, 33, 6t.
1 « Jésus allait de lieu en lieu, faisant du bien. » Ac.t., x, 38.
* « Mon Père, je vous ai glorifié sur la terre. J'ai fait con-
naître votre nom aux hommes. » Jean, xvii, 4, 6.
:: « Ma nourriture est de faire la volonté de celui cjui m'a
envoyé. » Jean, iv, 34.
'' « J'ai désiré d'un grand désir manger cette Fàque avec
vous avant de mourir. » Luc, xxu, 1.1.
5 « Mon temps est proche... Voici que l'heure approche, et
le Fils de l'homme sera livré aux mains des pécheurs. Levez-
vous, allons, voici qu'approche celui qui me livrera. » Matth.,
xxvi, 18, 45, 40.
210 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
Tout préoccupé de ces grandes choses, Jésus
emploiera trois années de travaux apostoliques à
parler du ciel l, à manifester aux hommes son
amour-, à leur apprendre sa doctrine', à les tou-
cher par ses bontés4, à les ravir par la sainteté
I 11 vient du ciel : « Je suis descendu du ciel. » Jean, vi, 38.
II y retourne : « Maintenant, je quitte le monde et je vais à
mon Père. » Jean, xvi, 28.
Il veut nous y conduire avec lui : « Père, ceux que vous
m'avez donnés, je veux que là où je suis ils soient avec moi. »
Jean, xvii, 24.
Il va lui-même nous y préparer une place : « Dans la maison
de mon Père, il y a beaucoup de demeures ; je vais vous préparer
une place. » Jean, xiv, 2.
Il viendra ensuite nous chercher et nous associer à sa féli-
cité éternelle : « Lorsque je m'en serai allé et que je vous aurai
préparé une place, je reviendrai et je vous prendrai avec moi,
afin que là où je suis vous soyez aussi. » Jean, xiv, 3.
- « Je vous ai aimés comme mon Père m'a aimé. » Jean, xv, 9.
— « Personne n'a un plus grand amour que celui qui donne sa
vie pour ses amis. » Jean, xv, i3. — « Je suis le bon pasteur ;
et je donne ma vie pour mes brebis. » Jean, x, 11, i5. — « Nous
avons connu l'amour que Dieu a pour nous et nous y avons
cru. » I Jean, iv, 16.
:! « Il prêchait dans les synagogues de Galilée. » Luc, iv, 44,
— « Il commença de nouveau à enseigner près de la mer. »
Marc, iv, 1. — « Il les enseignait les jours de sabbat, et ils
étaient ravis de sa doctrine. Tous dans la synagogue avaient
les yeux fixés sur lui... et ils admiraient les paroles de grâce
qui sortaient de sa bouche. » Luc, iv, 3i, 32, 20, 22.
'' « Venez tous à moi, vous qui êtes fatigués et qui portez un
fardeau, et je vous ranimerai. » Matth., xi, 28. — « Recevez
mes leçons, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouve-
rez du repos pour vos âmes. » Matth., xi, 29. — « Tout ce
que vous demanderez à mon Père en mon nom, je le ferai. »
Jean, xiv, i3.
DIFFÉRENCE DES ÉTATS EN JÉSUS 219
de sa vie ', à les orienter dans la voie du sa-
int -, à les préparer aux grands événements qui
devront couronner sa vie3, et à déposer dans
leurs cœurs la foi en sa mission ', la confiance
1 « Qui de vous me convaincra de péché? » Jean, viii, 46. —
« Les œuvres que je fais au nom de mon Père rendent témoi-
gnage de moi. » Jean, x, 25. — « Croyez à mes œuvres, afin que
vous connaissiez et croyiez que mon Père est en moi et moi
dans mon Père. » Jean, x, 38. — « La foule cherchait à le tou-
cher, parce qu'une vertu sortait de lui et les guérissait tous. »
Luc, vi, 19. — « Il convenait que nous eussions un tel pontife,
saint, innocent, sans tache, séparé des pécheurs, et plus élevé
que les cieux. » Hébr., vu, 26.
2 « Qu'elle est étroite la porte et resserrée la voie qui conduit
à la vie ; et il y en a peu qui la trouvent ! » Matth., vu, 14. —
« Je suis la voie. » Jean, xiv, 6. — « Je suis la porte ; si quel-
qu'un entre par moi, il sera sauvé. » Jean, x, 9. — « Je suis la
lumière du monde ; celui qui me suit ne marche pas dans les
ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. » Jean, viii, 12.
:i <• Le Fils de l'homme est venu pour donner sa vie pour la
rédemption d'un grand nombre. » Matth., x.\, 28. — « Vous savez
que la Pâque se fera dans deux jours, et que le Fils de l'homme
sera livré pour être crucifié. » Matth., xxvi, 2. — « Voici que
nous montons à Jérusalem, et que s'accomplira tout ce qui a été
écrit par les prophètes touchant le Fils de l'homme. » Luc, xvm,
3i. — k II sera livré aux Princes des prêtres et aux Scribes, et
ils le condamneront à mort ; et ils le livreront aux Gentils pour
être moqué, flagellé et crucifié ; et le troisième jour // ressus-
citera. » Matth., xx, 18, 19.
1 « Dieu a envoyé son Fils dans le monde pour que le monde
soit sauvé par lui. » Jean, 111, 17. — « Le Fils de l'homme est
venu chercher et sauver ce qui était perdu. » Luc, xix, 10. —
« Je suis venu appeler les pécheurs. » Matth., ix, i3. — « Je suis
venu pour qu'ils aient la vie. » Jean, x, 10. — Car « Je suis la
résurrection et la vie ; celui qui croit en moi, quand même il
serait mort, vivra. » Jean, xi, 25.
220 DE LA CONDITION DE I. HOiMME-DIEU
en sa puissance' et la fidélité à son amour-'.
C'est toujours le même Jésus qui adore son
divin Père ; qui se tient soumis et abandonné
entre ses mains ; qui s'offre constamment à lui
en hostie d'agréable odeur ; qui lui demeure uni
par toutes les fibres de son être ; qui ne perd
aucune de ses paroles; qui ne se distrait d'aucun
de ses désirs ; qui ne parle que d'après ses inspi-
rations ; qui n'agit que par sa puissance ; qui ne
brûle que de son amour ; qui ne vit en un mot
que pour accomplir la mission qu'il en a reçue
et pour laquelle II aspire à donner sa vie et à
verser tout son sang.
Comme dans le sein de Marie, comme dans la
solitude de Nazareth, c'est toujours Jésus priant,
Jésus intercédant, Jésus contemplant ; c'est, en
plus, Jésus agissant, Jésus enseignant, Jésus
guérissant, Jésus souffrant, Jésus se sacrifiant,
1 «< Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre. »
Matth., xxviii, 18. — «< Père, vous avez donné à voU'e Fils puis-
sance sur toute chair, afin qu'à tous ceux que vous lui avez
donnés, il donne la vie éternelle. » Jean, xvii, 2. — « Ayez con-
fiance, ne craignez point. » Marc, vi, 5o. — « Ayez confiance,
j'ai vaincu le monde. » Jean, xvi, 53.
- « Celui qui m'aime, je l'aimerai et je me manifesterai à lui. »
Jean, xiv, 21. — « Si vous m'aimez, observez mes commande-
ments. » Jean, xiv, i5. — « Si quelqu'un m'aime, il gardera ma
parole, et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous
ferons en lui notre demeure. » Jean, xiv, 23. — « Demeurez
dans mon amour. » Jean, xv, 9.
DIFFERENCE DES ETATS EN JESUS 221
Jésus mourant. Etat sublime rempli d'instruc-
tions, rayonnant l'amour et la bonté, complétant
les mystères du passé par un ensemble de doc-
trine et de sainteté, dont chaque vertu est un
enseignement et dont chaque enseignement re-
cèle un abîme d'amour et de vérité.
VIII. — Son état eucharistique
Avant de mourir, Jésus, voulant perpétuer sa
présence parmi les hommes, inventa, dans son
amour, un moyen mystérieux de ne point les
quitter. Jusque-là II avait vécu de leur vie, ses
relations avec eux avaient eu le caractère de
toutes les relations humaines, et c'est sous les
dehors de son Humanité visible qu'il les avait
instruits, édifiés, sanctifiés, et qu'il avait accom-
pli sa mission. En mourant, son état physique et
corporel changeait forcément ; ne pouvant plus
continuer à vivre sur la terre d'une vie passible
et conforme aux corps soumis aux lois naturelles,
Il devait embrasser un état nouveau, et c'est
l'état eucharistique.
Dans l'Eucharistie, Jésus est tout aussi présent
que pendant sa vie mortelle ; Il n'y est aucune-
ment diminué ou amoindri. Il y est avec ses
deux natures dans l'unité de Personne ; Il n'y est
222 DE LA CONDITION DE L HOA1ME-DIEU
ni moins Dieu ni moins Homme ; Il y vit d'une
même vie divine indéfectible et d'une vie hu-
maine réelle mais désormais immortelle ; Il y
conserve l'exercice parfait de ses facultés, et 11
continue d'y faire toutes les opérations qui con-
viennent à sa Personne d'Homme-Dieu.
Les habitants de la Palestine ne Le possédaient
pas plus que nous Le possédons ; seulement les
manifestations extérieures de sa présence étaient
autres. Ils Le voyaient de leurs yeux; nous, nous
ne Le voyons que par la foi. Ils conversaient
avec Lui ; nous, nous n'avons avec Jésus-Eucha-
ristie que des entretiens silencieux. Ils allaient à
Lui et Lui venait vers eux ; nous, nous sommes
les seuls à nous mouvoir, tandis que Lui reste
constamment immobile. Ils entendaient ses pré-
dications et ils voyaient ses miracles ; nous, nous
ne L'entendons que dans l'intime de notre âme
et nous croyons, sans les voir, à ses miracles
renouvelés à l'autel. Ils étaient témoins de ses
bontés sans nombre et de son immense amour ;
sur ce point, nous sommes encore plus privilé-
giés qu'eux, car ses bienfaits se sont accumulés
depuis vingt siècles et sa permanence au Très
Saint Sacrement, durant tout ce temps, nous crie
éloquemment la charité infinie de son Cœur.
Serait-ce que le Sacrifice de la divine Victime
sur le Calvaire et l'effusion de son Sang divin
DIFFÉRENCE DES ÉTATS EN JÉSUS 223
eussent donné aux Juifs de son temps quelque
chose de Jésus que nous ne puissions posséder
nous-mêmes ? Il est vrai que Jésus n'est mort
qu'une fois ' et qu'éternellement II ne peut plus
mourir- ; il est vrai qu'il a versé tout son sang et
qu'il ne Lui en restait plus une goutte dans les
veines. Mais Jésus a repris le sang qu'il avait
perdu et II s'est redonné Lui-même la vie qu'il
avait librement abandonnée. Sa puissance est
restée la même et son amour aussi. Il peut donc
renouveler ce qu'il a fait une lois ; mais avec
cette différence, qu'il doit harmoniser ses actes
avec le nouvel état glorieux dans lequel II est
entré pour toujours 3. De sorte que, pour mourir
1 « Le Christ est mort une fois pour toutes. » Rom., vi, 10.
- « Le Christ ressuscité des morts ne meurt plus, la mort
n'aura plus d'empire sur lui. » Rom., vi, 9.
3 « La foi catholique croit, dit Saint Thomas, et la sainte
Eglise enseigne, que le corps glorieux du Christ est réellement
dans le Sacrement de l'autel, et qu'il y est vraiment dans son
état de gloire. Cependant il ne montre pas à nos yeux corporels
cet état, cette manière d'être, parce qu'il nous en réserve la vision
pour la patrie, et que cette ostension glorieuse ne conviendrait
ni au Sacrement ni à notre foi, puisque nous marchons encore
vers le terme, sous le voile de l'énigme, et ne percevons qu'à
travers un miroir la divine lumière. » S. Thom., Op. 58, c. 11.
Cet état glorieux, inséparable désormais de la Personne de
l'Homme-Dieu, n'est nullement incompatible avec les humilia-
tions et les abaissements de l'état eucharistique, comme nous
le démontrerons amplement plus tard ; pas plus que la présence
de la Divinité était incompatible avec son Humanité, pendant
sa vie mortelle, et que la gloire éternelle est inséparable, au
ciel, de « l'Agneau toujours immolé »,
DE LA CONDITION DE L HOMMK-DIEl'
de nouveau, Il ne le fera plus d'une manière
sanglante mais seulement mystique.
Et c'est pourquoi II a voulu que ses autels
soient d'autres calvaires, que ses Prêtres soient
de réels sacrificateurs et que la Victime du Sacri-
fice soit la même que celle de la Croix. Il institue
ce Sacrement à l'heure où commence sa Passion ' :
1 Le Docteur angélique énumère trois raisons de l'Institution
de l'Eucharistie, le soir de la Cène, au seuil de la Passion du
Sauveur.
« Il est convenable que l'Eucharistie ait été instituée dans la
Cène, où le Christ s'est trouvé pour la dernière fois avec ses
disciples. t° — En raison de ce que ce Sacrement renferme.
Car le Christ lui-même est contenu dans l'Eucharistie, comme
Sacrement. C'est pourquoi quand le Christ devait s'éloigner de
ses disciples sous sa propre forme, il s'est laissé lui-même à
eux sous l'espèce sacramentelle.
« 2° — Parce qu'on n'a jamais pu être sauvé sans avoir foi
dans la passion du Christ, d'après ces paroles de Saint Paul
(Rom., m, 25) : « Dieu l'a destiné pour être la victime de propi-
tiation par la foi qu'on aurait en son sang. » C'est pourquoi il a
fallu quV/i tout temps il y eût parmi les hommes quelque chose
qui représentât la passion du Seigneur. — Dans l'Ancien Tes-
tament, son principal sacrement était l'agneau pascal. D'où
l'Apôtre dit (I Cor., v, 7) : que « le Christ, notre pàque, a été
immolé ». — Dans le Nouveau Testament, il a été remplacé par
le Sacrement de l'Eucharistie, qui rappelle la passion passée,
comme l'Agneau pascal a figuré à l'avance la passion future.
C'est pourquoi il a été convenable, qu'au moment où la passion
était imminente, il établit le nouveau Sacrement lorsqu'on célé-
brait l'ancien.
« 3° — Parce que c'est surtout ce que disent les amis en
dernier lieu, lorsqu'ils se retirent, qui se grave plus profon-
dément dans la mémoire ; parce qu'alors on leur est plus atta-
ché et que ce sont les choses pour lesquelles nous avons le plus
d'affection, qui s'impriment dans l'esprit le plus vivement. Car,
DIFFÉRENCE DES ÉTATS EN JÉSUS 225
Il lui donne tous les caractères du Sacrifice san-
glant du Calvaire, et II y dépose les mérites
infinis de l'effusion de son Sang. Il ordonne à ses
Prêtres de répéter jusqu'à la fin des temps ce
qu'il vient de faire, et II leur communique sa
propre puissance pour accomplir les mêmes mer-
veilles1. A partir de ce moment, le monde a pos-
sédé Jésus sous une forme nouvelle, voilée mais
réelle, et dans un état d'immolation permanente
comme celui dans lequel a été réduite la Victime
du Calvaire.
comme le dit le Pape Alexandre I»1, (Epist. i, cap. 4), dans les
sacrifices rien ne peut être plus grand que le corps et le sang du
Christ, et aucune offrande n'est préférable à celle-là. C'est pour-
quoi, pour qu'on l'eût en plus grande vénération, le Seigneur
a institué ce Sacrement au moment où il allait se séparer de
ses disciples. Et c'est la pensée de Saint Augustin, dans les
réponses qu'il adresse à Janvier (Epist. liv, cap. 6) : Le Sauveur,
pour mieux faire connaître la profondeur de ce mystère, a voulu
que cette action étant la dernière fût plus profondément gravée
dans les cœurs et dans la mémoire de ses disciples, qu'il quitta
pour aller accomplir le sacrifice de sa passion. » S. Thom., III p.,
q. 73, a. 5.
1 Saint Thomas fait ressortir l'amour de Jésus dans l'univer-
salité de sa Présence eucharistique, en ce qu'il a conféré à tous
ses Prêtres, même aux indignes, le pouvoir de le consacrer et
de le garder au monde. « Pour nous prouver son affection, dit-il,
le Christ consacra son très saint Corps et son Sang adorable,
et donna le pouvoir de le consacrer non pas à un seul homme
vertueux, pour un temps et pour un lieu, mais ce pouvoir il le
donna aux Prêtres même criminels, afin qu'en tout temps et en
tout lieu les hommes trouvassent dans la sainte Eucharistie et
les autres sacrements, des consolations spirituelles et un remède
à leurs fautes. » S. Thom., Op. 62, c. t.
226 DE LA CONDITION DE L'HOMME-DIEU
L'état eucharistique donne quelque chose de
plus que n'avait donné Jésus dans sa vie mor-
telle. Pendant trente-trois ans II avait vécu avec
les hommes et s'était montré plein de bonté à leur
égard ; c'était en leur faveur qu'il avait fait tant de
miracles ; Il n'avait rien négligé pour les gagner
à son amour, et II s'était en quelque sorte épuisé
à leur enseigner la science du salut. Néanmoins
son action divine s'exerçait encore à distance ; sa
vérité pénétrait bien dans les esprits, son amour
dans les coeurs et sa grâce dans les âmes, mais
ce n'était pas là sa Personne tout entière ; Il ne
s'était pas livré totalement, comme II le fait dans
l'Eucharistie ; Il n'avait pas donné sa chair à
manger ni son sang à boire. Il avait bien an-
noncé ce mystère, mais II ne L'avait pas réalisé1.
Le jour où II institue son Sacrement sous
forme de nourriture2, Il impose en même temps
1 Jean, vi, 32-5g.
2 Saint Thomas dit avec beaucoup d'à-propos au sujet de la
Communion : « En tant que les deux natures, Yâme et le corps,
sont personnellement unies par une alliance intime et un mer-
veilleux amour, la créature raisonnable a besoin, pour le salut
éternel de ces deux éléments, d'une nourriture unique qui
convienne à tout l'homme, c'est-à-dire ses deux natures, spiri-
tuelle et corporelle. Elle a besoin du Verbe fait chair, qu'elle
puisse manger sous le voile d'un Sacrement, afin que, par sa
vertu, Yâme parvienne de la misère présente à la vie d'éternelle
béatitude, et que le corps, conservé pour un temps au sein de la
terre, ressuscite enfin glorieux.
a Le Seigneur dit, en Saint Jean (vi, 56) : « Ma chair — c'est-à-
DIFFÉRENCE DES ÉTATS EN JÉSUS 227
à ses enfants le devoir de venir y alimenter la
vie spirituelle de leurs âmes '. Devoir doux et
sacré entre tous, qui nous unit à Jésus sur cette
terre autant qu'il est donné à une créature mor-
telle de le faire, et qui nous rend participants de
la vie divine dont Jésus est le principe et la
source 2. Ineffable union qui transforme l'exil
en un vrai Paradis et qui nous fait goûter par
anticipation les joies immenses et éternelles des
Bienheureux.
IX. — Son état glorieux
Le dernier état dans lequel il nous est donné
de contempler Jésus est son état glorieux. C'est
le couronnement nécessaire de tous les autres.
Le Verbe s'était profondément abaissé et humilié
dire la chair de Dieu, la chair humaine unie au Verbe de Dieu —
est vraiment une nourriture » ; c'est-à-dire, ma chair est une
nourriture efficace pour tout l'homme, pour son âme et pour son
corps. — Le Seigneur (Jean, vi, 55) dit de l'esprit : « Celui qui
mange ma chair a la vie éternelle » ; et du corps : « Je le ressus-
citerai au dernier jour. » S. Thom., Op. 5j, c. 6.
1 « Si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et si vous
ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous. » Jean,
vi, 54.
* « Je suis le pain vivant, qui suis descendu du ciel. Si quel-
qu'un mange de ce pain, il vivra éternellement. Celui qui me
mange vivra par moi. » Jean, vi, 5i, 52, 58.
228 DB LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
en s'incarnant * ; sa vie terrestre n'avait été qu'un
ensemble d'humiliation, de pauvreté, de dépen-
dance, de mortification, de renoncement et de
sacrifice2; sa vie publique s'était écoulée au mi-
lieu des travaux, des contradictions et des persé-
cutions3; sa Passion avait accumulé sur sa tête
toutes les malédictions et L'avait plongé dans
des abîmes de souffrances et d'opprobres i ; sa
mort avait été le démenti apparent à toutes ses
promesses et le triomphe suprême de l'enfer qui
Lui infligeait la plus honteuse et la plus solen-
nelle des défaites s.
1 Saint Paul résume tous les abaissements et toutes les humi-
liations du Sauveur, quand il nous dit dans son langage éner-
gique : « Le Christ s'est fait malédiction pour nous. » Gal., m, i3.
2 « Le Fils de l'homme n'est point venu pour être servi, mais
pour servir et donner sa vie pour la rédemption de plusieurs. »
Matth., xx, 28.
3 « Cet enfant a été établi pour être un signe de contradic-
tion. » Luc, n, 34.
C'est dans le même sens que Saint Paul appelle Jésus la
pierre d'achoppement : « Ils se sont heurtés contre la pierre
d'achoppement » (Rom., ix, 32) ; et Saint Pierre, « la pierre
vivante, rejetée par les hommes » (J Pierre, 11, 4).
Jésus lui-même fait allusion, dans les trois Synoptiques, à la
prophétie messianique (Ps. cxvn, 22) qui transforme cette pierre
d'achoppement en pierre angulaire destinée à soutenir tout
l'édifice : « La pierre qu'ont rejetée ceux qui bâtissaient est de-
venue la tête de l'angle. Quiconque tombera sur cette pierre
sera brisé, et elle écrasera celui sur qui elle tombera. » Luc.,
xx, 17, 18.
1 « Il est écrit (Deut., xxi, 23) ; Maudit quiconque est pendu
au bois. » Gal., m, i3.
s « Va, toi qui détruit le temple de Dieu et le rebâtis en trois
DIFFÉRENCE DES ÉTATS EN JÉSUS 22g
Il fallait à Jésus des compensations et des com-
pensations divines ' ; Il devait être exalté autant
qu'il avait été humilié1; Il devait remonter dans
la gloire jusqu'aux sublimités d'où II était des-
cendu ;j. N'ayant jamais cessé d'être Dieu, Il
n'avait pas quitté dans sa Divinité le sein de son
Père i ; mais l'Humanité dont II s'était revêtu et
qui Lui avait servi si admirablement à s'abaisser,
à souffrir et à mourir, réclamait sa part de gloire
jours, sauve-toi toi-même ; si tu es le Fils de Dieu, descends
de la Croix... Il a sauvé les autres, et /'/ ne peut se sauver lui-
même... Il se confie en Dieu ; qu'il le délivre maintenant, s'il
l'aime ; car il a dit : Je suis le Fils de Dieu. » Matth., xxvh,
40, 43, 43.
1 « Il s'est humilié lui-même et s'est fait obéissant jusqu'à la
mort, et la mort de la croix. C'est pourquoi Dieu l'a exalté, et
lui a donné un nom au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de
Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les
enfers, et que toute langue confesse que le Seigneur Jésus-
Christ est dans la gloire de Dieu le Père. » Phil., ii, 8-it.
3 « Celui qui est descendu dans les parties inférieures de la
terre est le même que celui qui est monté au-dessus de tous
les deux, afin de remplir toutes choses. » Ephés., iv, 9, 10.
« Il n'y a pas, dit Saint Thomas, d'humilité égale à celle du
Christ qui, étant Dieu, a voulu se faire homme, et qui étant
Maître, a consenti à prendre la forme d'esclave. Il est descendu
jusqu'aux enfers, et c'est pourquoi il a été exalté jusqu'au ciel,
élevé jusqu'au trône de Dieu. » S. Thom., Op. 6, c. 9.
3 « Maintenant, glorifiez-moi, vous Père, en vous-même, de
la gloire que j'ai eue en vous avant que le monde fût. »
Jean, xvii, 5.
4 « Personne n'est monté au ciel si ce n'est celui qui est des-
cendu du ciel, le Fils de l'homme, lequel est dans le ciel. » Jean,
m, i3.
230 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
éternelle l. Tous les actes de vertu posés pendant
sa vie, toutes ses souffrances endurées, chaque
humiliation que les hommes Lui avaient infligée,
chaque plaie de son corps meurtri, chaque dou-
leur de son âme angoissée, chaque instant de
cette vie mortelle de l'Homme-Dieu avait droit
à une gloire spéciale, que la terre n'était pas en
mesure de Lui donner et dont seul Dieu le Père
pouvait couronner son divin Fils dans les siècles
des siècles2.
Depuis lors, tout est devenu glorieux en Jésus.
Il n'est plus environné des ténèbres qu'il était
venu éclairer ; Il est à jamais éclatant et lumi-
neux. Il n'est plus retenu dans les liens d'un corps
mortel ni soumis à ses lois ; Il ne connaît ni les
distances ni les obstacles. Il ne peut plus souffrir;
Il jouit éternellement d'un bonheur sans mélange
dans une gloire sans fin 3.
1 « Ne fallait-il pas que le Christ souffrit ces choses et entrât
ainsi dans sa gloire ? » Ltc, xxiv, 26.
« J'ai vaincu, et je me suis assis avec mon Père sur son
trône. » Apoc, m, 21.
4 « C'est mon Père qui me glorifie. » Jea.n, vin, 54. — « Mon
Père, l'heure est venue : glorifiez votre Fils. » Jean, xvii, 1.
3 Le bonheur éternel dont jouit notre adorable et divin Maître
est évidemment le bonheur le plus grand qui puisse être goûté
par aucune créature angélique ou humaine. L'Union hyposta-
tique a fait la nature humaine participante d'une manière telle-
ment intime des attributs divins que, pour comprendre un peu
ce bonheur de l'Homme-Dieu, il nous faut pénétrer dans la féli-
cité même des trois Personnes divines, cet abîme insondable de
DIFFÉRENCE DES ÉTATS EN JÉSUS 23t
Jésus est revenu à son point de départ, empor-
tant les trophées de ses humiliations et de ses
souffrances, avec la source intarissable des mé-
rites infinis acquis pendant sa vie. Et dans son
ascension, Il entraîne avec Lui toutes les âmes
purifiées dans son Sang, et que sa miséricorde a
marquées du sceau des prédestinés.
Entouré des Anges et de tous les Elus ses ra-
chetés, en compagnie de sa divine Mère qu'il
associe plus directement à sa gloire, Il reçoit les
adorations et les hommages de toute la cour
céleste ; Il est acclamé comme le souverain Sei-
gneur régnant éternellement ; Il est le centre
divin où converge tout l'amour de la Patrie, la
vie essentielle d'où tout émane, la félicité parfaite
qui se donne sans cesse et ne s'épuise jamais1.
l'infinie béatitude. Ces belles paroles de l'angélique Docteur
nous en feront pressentir les sublimités.
« Dieu le Père se délecte outre mesure dans la béatitude du
Fils, et le Fils semblablement dans celle du Père ; et le Père
et le Fils se délectent dans la béatitude du Saint-Esprit ; et
le Saint-Esprit se délecte pareillement dans la béatitude de
l'un et de l'autre. Chacune des trois Personnes jouit autant
dans les autres que dans elle-même, parce qu'elles n'ont qu'une
seule et même béatitude ; et cette mutuelle jouissance se trouve
dans les trois Personnes par une mutuelle et très véritable cha-
rité. Chacune des trois Personnes adresse à l'autre cette parole
que, dans Saint Jean (xvn, 10), le Seigneur Jésus adresse au
Père : « Tout ce que vous avez est à moi, et tout ce que j'ai est
à vous » ; donc je suis tout ce que vous êtes, et vous êtes réelle-
ment tout ce que je suis. » S. Thom., Op. 62, c. 3.
1 « Je vis quelqu'un qui ressemblait au Fils de l'homme, vêtu
232 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEI'
Nous sommes tous destinés à partager cette
gloire du Verbe Incarné ; notre résurrection est
garantie par la sienne '. Mais, comme notre
Maître, il nous faut auparavant passer par
l'épreuve2 et nous acheminer vers la gloire par
d'une longue robe, et ceint d'une ceinture d'or autour de la poi-
trine... Il posa sa main droite sur moi en disant : Ne crains point,
je suis le premier et le dernier et le vivant ; j'ai été mort et voici
que je suis vivant pour les siècles des siècles, et j'ai les clefs
de la mort et de l'enfer... Je regardai et j'entendis la voix
d'anges nombreux... et il y en avait des milliers et des milliers
qui disaient d'une voix forte : l'Agneau qui a été immolé est
digne de recevoir la puissance, la divinité, la sagesse, la force,
l'honneur, la gloire et la bénédiction... Et toutes les créatures
au ciel, et sur la terre et dans la mer, disaient : A Celui qui est
assis sur le trône et à l'Agneau, bénédiction, honneur, gloire,
puissance dans les siècles des siècles. Amen. » Apoc, i, 13, 17,
18 ; v, n-i3.
1 « Dieu le Père nous a arrachés à la puissance des ténèbres
et transférés dans le royaume du Fils de sa dilection. C'est en
celui-ci, c'est par son sang que nous avons la Rédemption. »
Col., 1, i3, 14.
a La résurrection du Christ, dit Saint Thomas, est la cause effi-
ciente et exemplaire de la nôtre : la cause efficiente par la vertu
divine, dont le propre est de vivifier les morts ; la cause exem-
plaire, parce qu'elle est la première en dignité et en perfection
et que ce qui est le plus parfait est toujours le modèle de ce qui
l'est moins selon son mode. »' S. Thom., III p., q. 56, a. 1, ad 3.
2 « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-
même, qu'il prenne sa croix et me suive. » Matth., xvi, 24.
« Le royaume des cieux souffre violence, et ceux-là seuls le
conquièrent qui se font violence. » Matth., xi, 12.
« Il faut que nous entrions dans le royaume des cieux par une
foule de tribulations. » Act., xiv, 21.
« Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. »
Matth., x, 16.
« On vous livrera aux tribulations, on vous tuera ; vous serez
DIFFÉRENCE DES ÉTATS EN JÉSUS 233
la voie des humiliations, des sacrifices et des
souffrances1.
La Crèche de Bethléem annonçait des abaisse-
ments inouïs et la Croix du Calvaire venait les
couronner dans un effondrement général ; mais
quand cette vie de prodiges et de vertus fut ense-
velie dans le tombeau, de ce tombeau sortit le
triomphe dans les gloires de la résurrection, pré-
lude des gloires éternelles -. Renonçons-nous,
souffrons, sacrifions-nous, pratiquons toutes les
vertus, vivons pour Jésus et mourons avec Lui ;
et de notre calvaire, composé de toutes les peines
et de toutes les croix de la vie, nous nous cnvo-
en haine à toutes les nations à cause de mon nom. » Matth.,
xxiv, 9.
« Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï le premier.
Parce que vous n'êtes pas de ce monde, mais que je vous ai
choisis du milieu du monde, le monde vous tient en haine. S'ils
m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi ; le serviteur n'est
pas plus que le maître. » Jean, xv, 18-20.
1 « Puisque le Christ a souffert dans la chair, vous aussi
armez-vous des mêmes sentiments... Mes bien-aimés, ne soyez
pas surpris du feu qui sert à vous purifier, comme s'il vous arri-
vait quelque chose d'étrange ; mais parce que vous participez
aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin que lorsque
sa gloire vous sera manifestée, vous soyez aussi dans la joie et
dans l'allégresse. » I Pierre, iv, 1, 12, i3.
« Le Dieu de toute grâce qui nous a appelés dans le Christ
Jésus à son éternelle gloire, vous perfectionnera, vous affermira
et vous fixera après que vous aurez souffert un peu de temps. »
I Pierre, v, 10.
2 « Le Christ est mort et il est ressuscité, afin de dominer et
sur les vivants et sur les morts. » Rom., xiv, 9.
'
234
DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
lerons, sur les traces de notre divin Sauveur,
dans le royaume de sa gloire et de l'amour
sans fin '.
1 « Courons avec une persévérante patience dans la carrière,
les yeux fixés sur l'auteur et le consommateur de la foi, Jésus ;
au lieu de la joie qui s'offrait à lui, il a souffert la Croix,
dédaignant son ignominie ; et le voilà maintenant assis à la
droite du trône de Dieu. Pensez donc en vous-mêmes à Celui
qui a souffert de si grandes contradictions de la part des
pécheurs, afin que vous ne vous lassiez point, et que vous ne
laissiez point vos âmes succomber à l'abattement, car vous
n'avez pas encore résisté jusqu'au sang, en combattant contre le
péché. » Hébr., xii, 1-4.
A Jésus, dans sa vie mortelle
O Jésus, mon adorable Maître,
venu pour m'enseigner, me sanctifier
et me sauver ;
je comprends vos divines leçons
et je veux, aidé de votre grâce, vous suivre de près,
pratiquer vos vertus, m'inspirer de votre esprit,
brûler de votre amour et ne soupirer plus
qu'après le bonheur de Vous mieux connaître,
pour Vous imiter plus fidèlement
et Vous glorifier tous les jours de ma vie.
Vos abaissements me jettent dans l'admiration.
Vos vertus m'animent à marcher sur vos traces.
Vos souffrances m'aident à supporter les miennes.
Votre amour pour moi ravive celui que j'ai pour vous.
Votre zèle pour la gloire de votre Père
devient la règle et le soutien du mien.
Votre ardeur pour le salut des âmes
m'excite à souffrir et à travailler pour elles.
J'aspire à mourir pour Vous qui êtes mort pour moi.
Puissé-je faire de l'Eucharistie
mon ciel sur la terre,
avant de faire de votre possession éternelle
mon ciel dans la gloire!
CHAPITRE CINQUIÈME
Des principales Missions
de Jésus
Il •'.
CHAPITRE CINQUIEME
Des principales Missions de Jésus
• Dieu a tant aimé le monde qu'il
lui a donné son Fils unique, afln
que tout homme qui croit en lui ne
périsse point, mais qu'il ait la vie
éternelle, et afln que le monde soit
sauvé par lui. »
Jean. III, 16, 17.
En se revêtant de notre humanité le Verbe de
Dieu venait accomplir ici-bas une mission bien
caractérisée, qu'il avait reçue de son divin Père.
Cette vérité est incontestable ' et il y en a peu
dans le Saint Evangile sur lesquelles Jésus
revienne avec autant d'insistance. Il affirme à
tout instant qu'il n'est pas venu de Lui-même,
qu'il a été envoyé -, et que c'est son Père qui
1 « Nous avons vu et nous attestons que le Père a envoyé
son Fils comme Sauveur du monde. » I Jean, iv, 14.
* « Je ne suis pas venu de moi-même, mais celui qui m'a en-
voyé est véritable. » Jean, vu, 28.
« C'est de Dieu que je suis sorti et que je suis venu : je ne
suis pas venu de moi-même, mais c'est lui qui m'a envoyé. »
Jean, viii, 42.
240 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
L'a envoyé • ; Il se réjouit de ce que l'on croit à
sa mission J, et II assure la vie éternelle a ceux
qui y ajouteront foi 3. Il est visible que Jésus
veut inculquer cette croyance et qu'il en fait le
fondement de sa doctrine.
Outre que cette vérité nous montre les rap-
ports intimes qui existent entre le Père et le
Fils4, l'union de sentiments et l'harmonie par-
1 Trente-neuf fois, dans le Saint Evangile, Jésus se proclame
l'envoyé de Dieu et de son Père. 11 ne perd visiblement aucune
occasion d'affirmer ce point de doctrine, sur lequel repose et sa
divinité et la mission qu'il est venu remplir sur cette terre. Il
énonce cette vérité fondamentale, dès le début de sa vie publique,
lorsque, dans son entretien avec Nicodème, prince de la syna-
gogue, il dit : « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son
Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point,
mais qu'il ait la vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans
le monde, non pour juger le monde, mais pour que le monde
soit sauvé par lui. » (Jean, m, 16, 17). — Il en fait également
une proclamation solennelle, aux dernières heures de sa vie, le
soir de la Cène, lorsque, adressant à son divin Père sa prière
suprême, il s'écrie : « Père, l'heure est venue ; glorifiez votre
Fils, afin que votre Fils vous glorifie, en donnant, selon la puis-
sance que vous lui avez donnée sur toute chair, la vie éternelle
à tous ceux que vous lui avez donnés. Or, la vie éternelle, c'est
qu'ils vous connaissent, vous seul vrai Dieu, et celui que vous
avez envoyé, Jésus-Christ. » Jean, xvii, t-3.
* « Je me réjouis à cause de vous, afin que vous croyiez. »
Jean, xi, 15.
3 « C'est la volonté de mon Père qui m'a envoyé que quiconque
voit le Fils, et croit en lui. ait la vie éternelle, et moi je le res-
susciterai au dernier jour. » Jean, vi, 40.
4 « Celui qui m'a envoyé est avec moi, et il ne m'a pas laissé
seul. » Jean, vhi, 29. — « Je suis dans mon Père et mon Père
est en moi. - Jean, xiv, 10.
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 24I
faite qui demeurent constamment entre eux ',
elle jette une précieuse lumière sur le Mystère
de l'Incarnation et sur la soumission du Fils de
l'homme aux décrets éternels de l'adorable Tri-
nité. Jésus est bien l'Envoyé, celui qui a reçu
une mission et qui a assumé la responsabilité de
l'accomplir2; et, sous ce rapport, Il est subor-
donné à celui qui L'envoie, Il reçoit de lui les
ordres et II a le devoir de les accomplir. Cette
subordination et cette soumission sont voulues,
mais elles n'en gardent pas moins leur caractère
de dépendance et d'infériorité3.
1 « Je ne fais rien de moi-même, mais je parle comme mon
Père m'a enseigné. Je fais toujours ce qui lui plaît. » Jean,
viii, 28, 29.
i « Deux choses sont de l'essence de la mission, d'après Saint
Thomas. L'une est le rapport de l'envoyé à celui qui l'envoie ;
par là même que quelqu'un est envoyé, on montre qu'il procède
de celui qui l'envoie. L'autre est le rapport de l'envoyé avec le
terme de sa mission ; ce rapport consiste en ce que l'envoyé
commence à être là où il a été envoyé, soit parce qu'il n'y était
pas du tout avant sa mission, soit parce qu'il commence à y être
d'une autre manière qu'auparavant.
« La mission peut donc convenir à la personne divine, en ce
que, d'une part, elle implique procession d'origine du côté de
celui qui l'envoie, et que, de l'autre, elle implique dans celui
qui est envoyé un nouveau mode d'existence. C'est ainsi qu'on
dit que le Fils a été envoyé par le Père dans le monde, et qu'il
a commencé à y vivre sous une forme humaine, bien qu'il y fût
déjà auparavant, comme le dit Saint Jean au premier chapitre
de son Evangile. » S. Thom., I p., q. 43, a. 1.
3 La mission du Verbe Incarné, considérée du côté de Dieu et
dans son principe, est éternelle ; et sous ce rapport elle n'im-
242 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
C'est tellement vrai, que Jésus poussera cette
dépendance absolue jusque dans les détails les
plus minimes de sa vie, et que Lui-même nous
révélera qu'il ne dit rien ni ne fait rien, sans
que son Père le Lui ait dit auparavant1 ou qu'il
ne le lui ait vu faire *. Admirable économie du
plan divin, qui fait entrer aussi intimement Dieu
le Père dans l'œuvre de la Rédemption opérée
plique aucune infériorité, car, comme dit Saint Thomas : « dans
la Trinité il n'y a pas d'autre procession qu'une procession d'ori-
gine qui ne détruit point l'égalité » (I p., q. 43, a. 1, ad î).
Mais considérée du côté terrestre et dans son terme, elle est
temporelle, et c'est ce qui constitue dans l'Envoyé un rapport de
dépendance et d'infériorité. Laissons l'Ange de l'Ecole nous l'ex-
pliquer : « Le Fils procède du Père éternellement en tant que
Dieu, et il procède temporellement en tant qu'il s'agit de sa
mission visible comme Homme-Dieu... La mission n'implique
pas seulement procession d 'un principe, mais elle détermine le
terme temporel de la procession. Par conséquent, ou la mission
est seulement temporelle, ou elle implique une procession éter-
nelle et y ajoute un effet temporel ; car le rapport de la personne
divine à son principe ne peut être qu'un rapport éternel. C'est
pourquoi on distingue deux sortes de procession, l'une éternelle
et l'autre temporelle, non parce qu'elle a avec son principe un
double rapport, mais parce qu'elle implique deux sortes de terme,
l'un éternel et l'autre temporel. » S. Thom., I p., q. 43, a. 2,
c. et ad 3.
1 « Je n'ai pas parlé de moi-même, mais mon Père qui m'a
envoyé, c'est lui-même qui m'a prescrit ce que je dois dire et
comment je dois parler. Et je sais qu'un tel ordre, c'est la vie
éternelle. Ainsi donc ce que je dis, je le dis tel que le Père me
l'a dit. » Jean, xii, 49, 5o.
2 « En vérité, en vérité, je vous le dis, le Fils ne peut rien
faire de lui-même, si ce n'est ce qu'il voit faire à son Père. »
Jean, v, 19.
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 243
par son Fils ' ; en même temps que le Saint-
Esprit, après avoir formé le corps mortel de la
divine Victime2, se fait dans les âmes l'instru-
ment de la fécondité des grâces du Sauveur des
hommes et le continuateur de sa mission3.
La mission du Verbe Incarné est une mission
déterminée qui correspond aux desseins d'amour
et de miséricorde de Dieu envers l'humanité4.
Son but est précis et tout, dans la vie du Sauveur,
1 « Le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu'il fait. »
Jean, v, 20.
2 « L'Esprit- Saint viendra en vous, et la vertu du Très-Haut
vous couvrira de son ombre. » Luc, 1, 35. — « Marie, sa Mère,
fut trouvée ayant conçu du Saint-Esprit. » Matth., i, 18.
3 « Je prierai mon Père, et il vous donnera un autre Paraclet
pour qu'il demeure avec vous, toujours. » Jean, xiv, 16.
« Le Paraclet, l'Esprit-Saint, que le Père enverra en mon nom,
vous enseignera toutes choses et vous suggérera tout ce que je
vous aurai dit. » Jean, xiv, 26.
■< Lorsque cet Esprit de vérité sera venu, il vous enseignera
toute vérité ; car il ne parlera pas de lui-même, mais il dira tout
ce qu'il aura entendu. Il vous annoncera ce qui doit arriver : il
me glorifiera, parce qu'il recevra de ce qui est à moi et vous
l'annoncera. » Jean, xvi, i3, 14.
L'Eglise, dans son admirable liturgie de la sainte Messe, nous
rappelle cet ineffable mystère de la coopération de l'adorable
Trinité tout entière dans la Rédemption du genre humain, lors-
qu'elle commence une des trois oraisons qui précèdent la com-
munion du Prêtre par ces paroles : « O Seigneur Jésus-Christ,
Fils du Dieu vivant, qui avez sauvé le monde par la volonté du
Père et la coopération du Saint-Esprit. »
4 « Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour con-
damner le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. »
Jean, ui, 17.
244 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
devra être combiné pour y tendre sans cesse.
Jésus écartera inexorablement tout ce qui ne
concorde pas avec sa mission, de même qu'il
mettra tout en oeuvre pour l'accomplir avec le
plus d'exactitude et la plus grande perfection
possibles1. En entrant dans le monde II aura
devant les yeux la fin suprême de son Incarna-
tion 2 ; Il pensera constamment aux motifs qui
L'ont fait descendre du ciel3; Il entreverra le
terme de son existence terrestre et II suivra fidè-
lement la voie qui devra L'y conduire4. L'amour
1 C'est ce zèle à accomplir fidèlement sa divine mission, qui
met sur les lèvres du Sauveur les paroles si dures qu'il adressa
un jour à Saint Pierre, après la première révélation qu'il fit à
ses disciples de sa passion et de sa mort. Saint Pierre, dans son
amour pour son Maître, veut protester, ne comprenant pas que
le -Messie doive souffrir et que le Fils de Dieu puisse mourir :
« Prenant Jésus à part, il commence à le reprendre, disant :
Qu'il n'en soit pas ainsi. Seigneur, cela ne vous arrivera pas.
Jésus, se retournant, dit à Pierre : Retire-toi de moi, Satan, tu
mes un scandale. » Matth., xvi, 22, 23.
2 A savoir, le salut du monde par l'effusion de son sang :
« Vous avez été rachetés par le précieux sang du Christ. »
I Pierre, i, 18, 19.
« Il est impossible que le sang des taureaux et des boucs
enlève les péchés. C'est pourquoi le Christ entrant dans le
monde, dit : les holocaustes pour les péchés ne vous ont pas
plu, vous m'avez formé un corps, me voici, je viens, ô Dieu,
pour faire votre volonté. » Hébr., x, 4-7.
3 « Je suis descendu du ciel, pour faire la volonté de celui
qui m'a envoyé. Or, c'est la volonté de mon Père qui m'a envoyé,
que de tout ce qu'il m'a donné, rien ne se perde. » Jean, vi, 38, 39.
* « Pour ce qui est du Fils de l'homme, il s'en va selon ce
qui a été écrit de lui. » Matth., xxvi, 24.
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 245
qui L'a fait s'incarner, Le fortifiera à chaque pas,
tiendra son âme fixée à la Croix lointaine de son
Sacrifice et saura, à l'heure venue. Lui faire
verser tout son sang pour accomplir jusqu'à la
fin la mission reçue de son divin Père '.
Les choses n'auront d'importance pour Jésus
que suivant leur rapport avec sa divine mission.
Il ne dira pas un mot, ne posera pas un acte,
n'exprimera pas un désir, ne fera pas un miracle,
ne donnera pas un enseignement et ne mani-
festera pas une de ses perfections qui ne soit
conforme avec la fin suprême de sa vie. C'est à
cette lumière qu'il nous faut étudier Jésus, si
nous voulons Le bien comprendre. De même que
tout est divin dans ses paroles et que cependant
certains de ses enseignements sont plus impor-
tants et plus essentiels que d'autres, ainsi il y a
des degrés dans l'importance de ses missions
secondaires, en tant qu'elles sont subordonnées
à sa mission générale et qu'elles ont des rapports
plus ou moins directs avec la fin principale.
La mission principale et essentielle de Jésus,
d'après les décrets éternels de la miséricorde
divine, c'est de sauver le monde par son Immo-
lation sanglante2. Jésus n'aurait fait que cela
1 « Le Christ s'est fait obéissant jusqu'à la mort, et la mort
de la croix. » Philip, h, 8.
- « Nous avons été réconciliés avec Oieu par la mort de son
Fils. » Rom., v, io.
246 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
sans rien d'autre, que son œuvre principale eût
été accomplie ; mais ayant résolu de vivre pen-
dant un certain temps parmi les hommes et de
leur communiquer sa doctrine par les moyens
humains ordinaires, Il devait les édifier en pra-
tiquant la vertu sous leurs yeux et les enseigner
en leur prêchant les vérités du salut. Voulant
également établir son Eglise en une société par-
faite, Il lui fallait réunir les éléments destinés à la
constituer et leur fournir les moyens de coopérer
à ses desseins. Venu, en outre, pour remplacer
les sacrifices anciens ', Il devait assurer la per-
pétuité, tout autant que la fécondité, au Sacri-
fice unique de la Loi nouvelle. Toutes choses
sublimes en elles-mêmes, qui différencient les
diverses missions de Jésus, mais qui s'harmo-
nisent parfaitement et qui donnent à la vie du
Sauveur un cachet d'admirable unité et d'ado-
rable perfection.
Cette distinction entre les divers points de
vue sous lesquels on peut envisager la mission
générale de Jésus dans l'humanité, ou entre les
moyens employés par Lui pour i'accomplir, nous
1 « Après avoir dit d'abord : Vous n'avez pas voulu de sacri-
fices et d'offrandes, non plus que les holocaustes pour le péché,
et vous n'avez pas agréé ces choses qu'on offre selon la loi ; le
Christ ajoute : Voici que je viens, ô Dieu, pour faire votre
volonté. Il abolit ainsi la première chose pour établir la
seconde. » Hébr., x, 8, 9.
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 247
servira à mieux comprendre plus tard les ca-
ractères essentiels de l'Homme- Dieu et parti-
culièrement son Sacerdoce et son Immolation.
Apportons donc toute notre attention et tout
notre esprit de foi dans cette étude toujours de
plus en plus intime de notre adorable et ineffable
Jésus !
I. — Réparer l'outrage fait à Dieu
L'unité de sentiments dans les trois Personnes
divines est à l'égal de leurs perfections infinies et
de leur amour mutuel. Le Verbe, engendré par le
Père de toute éternité, en est l'image parfaite et
adéquate ; et, à cause de cela, il aime infiniment
le Père qui est en lui, comme il s'aime infiniment
dans le Père qui est son principe. Le Père, se
retrouvant parfaitement dans le Fils, s'y aime
aussi infiniment, comme il s'aime en lui-même.
Le Saint-Esprit, procédant substantiellement de
cet amour mutuel et dans la même perfection
infinie, aime en lui le Père et le Fils dont il pro-
cède, de même qu'il s'aime et infiniment dans
les deux premières Personnes dont il est le lien
substantiel et nécessaire1.
1 Le Docteur angélique a écrit, dans ses Opuscules, une bien
belle page sur l'amour mutuel des trois Personnes divines. « Il
248 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
Tout est donc parfaitement à l'unisson entre
les trois Personnes divines, et cela d'une néces-
sité absolue et éternelle. La gloire de l'une est la
gloire des deux autres ; et comme cette gloire est
essentielle en Dieu, elle est voulue inévitable-
ment. Dans son essence Dieu ne peut donc pas
ne pas être glorifié, puisqu'il est à lui-même sa
propre et nécessaire glorification. Mais il est une
autre gloire, quoique non essentielle, à laquelle
Dieu a également droit : c'est celle qui lui vient
de ses œuvres extérieures. Tout a été créé pour
sa gloire et, parmi tous les êtres qui existent,
les créatures intelligentes, faites à son image,
doivent le glorifier davantage.
Par la désobéissance du premier homme, l'hu-
manité a manqué à son devoir essentiel et, autant
qu'il a été en son pouvoir, elle a enlevé à Dieu la
est écrit dans Saint Jean (v, 20) « que le Père aime le Fils », et
de nouveau (xiv, 3i) il est dit dans la Personne du Christ :
« J'aime mon Père ». Cet amour n'est pas inférieur dans celui
qui aime et dans celui qui est aimé, puisque c'est le Saint-Esprit
qui est l'amour du Père et du Fils. Ainsi l'amour n'est pas moins
aimé de celui qui aime et de celui qui est aimé, que l'amant
l'est de l'aimé et l'aimé de l'amant.
« Et cette tendre, affectueuse et infiniment parfaite dilection
des trois Personnes en une seule substance, se trouve où l'amant
est le même que l'aimé, où l'aimé est le même que l'amant, où
l'amour est le même que l'amant et l'aimé, où l'aimé et l'amant
sont les mêmes que l'amour, où enfin l'amant, l'aimé et l'amour
participent à la même essence, n'ont que la même volonté et le
même déplaisir, ont le même pouvoir et possèdent tout. »
S. Thom., Op. 62, c. 2.
PRINCIPALES MISSIONS DE JESUS 249
gloire à laquelle il avait droit de sa part. Cet
outrage aux droits souverains de Dieu, dimi-
nuant sa gloire extérieure, demandait une répa-
ration et une réparation à la hauteur de l'offense.
Quel sublime et divin objectif se dressait alors
devant les yeux du Verbe Incarné ! Quel mobile
puissant à son Incarnation ! Quel aliment à son
zèle et à son amour ! Il s'agira de reconquérir la
gloire de Dieu, de lui rendre ce que le péché lui
a enlevé, de rétablir l'ordre que sa Sagesse avait
établi, de satisfaire à sa Justice et de renouer les
relations divines avec l'humanité sur les bases
que Dieu avait lui-même établies dans la vérité
et la sainteté.
Tout l'amour que Jésus, en tant que Verbe, a
pour son divin Père. Il le reportera sur l'huma-
nité défigurée, où ne se lisent plus les traits de
la Divinité. Il voudra rendre à Dieu autant que
l'humanité lui a repris, et pour cela II ne recu-
lera devant aucun sacrifice. Il commencera par
prendre Lui-même la forme d'esclave, Il se fera
créature avec les créatures, et II imprimera dans
l'humanité, par le seul fait de son Incarnation,
l'image de Dieu infiniment plus parfaite qu'elle
ne l'était à l'origine de la création.
Perpétuellement Jésus s'offrira à son divin
Père, au nom de l'humanité tout entière uont
Il s'est revêtu pour la représenter auprès de lui ;
250 DE LA CONDITION DE LHOMME-DIEU
et cette offrande sera déjà une admirable répa-
ration à la Divinité. Jésus poursuivra cette mis-
sion pendant toute sa vie ; Il emploiera tous les
moyens pour rendre sa réparation parfaite. C'est
dans cette vue qu'il priera, agira, travaillera,
souffrira et mourra. Il se considérera comme
l'unique réparateur et II sera en vérité chargé de
tous les péchés des hommes, afin d'offrir pour
chacun d'eux, par ses mérites infinis, une com-
pensation aux outrages que ces péchés infligent
à Dieu.
Dévoré de zèle pour la gloire de Dieu, Jésus
cherchera à faire oublier en quelque sorte les
infidélités et les ingratitudes de l'humanité. Il
attirera les yeux de son Père sur la sainteté de sa
vie ; Il le suppliera d'avoir égard à ses mérites ;
Il lui rappellera ses suprêmes humiliations ; Il lui
fera entendre d'incessantes supplications ; Il fera
valoir chacune de ses souffrances ; Il voudra le
consoler et II lui exprimera son amour ; Il lui
redira de toute manière qu'il est son Prêtre et sa
Victime, qu'en tant que Sacrificateur II ne faillira
pas à sa mission et qu'en tant que Victime II a
déjà versé en désir jusqu'à la dernière goutte de
son sang.
Jésus ne se donnera aucun repos, tant qu'il
n'aura pas accompli son œuvre de réparation
divine. C'est ce qu'il a à cœur avant tout. Si son
PRINCIPALES MISSIONS DE JESUS 231
divin Père est glorifié, Il sera heureux, et II
pourra mourir. Aussi L'entendons-nous s'écrier
dans une allégresse inaccoutumée, au moment où
Il va faire son entrée solennelle dans sa sublime
Passion : « Mon Père, je vous ai glorifié sur la
terre; j'ai achevé l'œuvre que vous m'aviez don-
née à faire... Et maintenant, glorifiez -moi en
vous-même de la gloire que j'ai eue en i>ous
avant que le monde fût l. »
Combien est touchante cette déclaration di-
vine qui ressemble tant à un adieu ! Ce Fils de
l'Homme, qu'attendent déjà les bourreaux, et qui
tout-à-l'heure sera suspendu comme un criminel
au gibet infâme, ne craint pas toutefois de pro-
clamer hautement que sa vie a honoré et glorifié
la Divinité, qu'elle a rayonné les perfections di-
vines et que tout y parle de la fidélité à la mission
qu'il avait reçue du ciel. Il était venu pour donner
à Dieu l'honneur, la louange et l'amour que l'hu-
manité lui avait auparavant refusés ; la répara-
tion était accomplie, Dieu était désormais glorifié
sur la terre comme au ciel ; Il pouvait maintenant
retourner dans le sein de Dieu, d'où l'amour et
le zèle pour la gloire divine L'avaient fait des-
cendre.
N'oublions point ces sentiments qui animaient
le Coeur de Jésus pendant sa vie mortelle et, à
1 Jean, xvii, 4, 5.
232 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
son exemple, laissons-nous inspirer, influencer
et diriger, dans les diverses circonstances de
notre vie, par le désir de la gloire de Dieu '.
Jésus demande à son divin Père de Le glorifier
à son tour, et à nous aussi II adresse la même
prière ; rendons-Lui à Lui-même ce qu'il a donné
à son Père en notre nom, glorifions-Le par nos
vertus, notre générosité, notre amour, notre sou-
mission totale à toutes ses volontés et notre fidé-
lité à toute épreuve *. ,
II. — Réhabiliter et sauver l'humanité
En donnant à Dieu une satisfaction digne de
lui, le Verbe Incarné apaisait la justice divine3.
Depuis la chute du premier homme, le bras de
Dieu était armé pour la vengeance ; et il se
serait abattu sur l'humanité coupable, si un
amour mystérieux et une miséricorde infinie
1 « Vous avez été achetés un grand prix ; glorifiez donc Dieu
et portez-le dans votre corps. » I Cor., vi, 20.
1 « Nous prions sans cesse pour vous, afin que le nom de
notre Seigneur Jésus-Christ soit glorifié en vous, et que vous
le soyez en lui, par la grâce de notre Dieu et du Seigneur Jésus-
Christ, h II Thess., 1, 11, 12.
3 « Il a effacé l'acte qui s'élevait contre nous par ses décrets,
qui nous était contraire, et il l'a mis de côté, en le clouant à la
croix. » Col., 11, 14.
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 253
n'étaient venus s'interposer et obtenir le pardon1.
Pourquoi Dieu a-t-il aimé les hommes plus que
les anges? C'est son secret. Son amour n'a d'autre
loi que sa volonté : il a voulu nous aimer jusqu'à
l'excès, et il l'a fait. Afin que nous ne puissions
en douter, il nous a donné son propre Fils et
dans des conditions d'une telle infinie miséri-
corde, qu'il L'a substitué à nous-mêmes, au point
de frapper sur Lui les coups qui nous étaient
destinés *.
Le Verbe, entièrement à l'unisson des senti-
ments de son divin Père, se livre Lui-même
librement et s'éprend pour l'humanité du même
amour dont II était déjà embrasé pour les deux
autres Personnes de la Très Sainte Trinité. Il
voit les hommes coupables et constamment su-
jets au péché ; et II veut les purifier3. Il est témoin
de leur impuissance absolue à se relever par eux-
mêmes et à sortir de l'abîme où ils sont tombés ;
et II vient avec amour leur tendre la main, les
1 « Lorsque vous étiez morts par vos offenses, il vous a fait
revivre avec lui, vous pardonnant tous vos péchés. » Col. h, i3.
2 « Dieu n'a pas épargné son propre Fils, mais il l'a livré pour
nous. » Rom., vin, 32.
« Nous l'avons considéré comme un lépreux, frappé de la
main de Dieu. Il a été frappé à cause de nos iniquités ; il a été
broyé à cause de nos scélératesses... Le Seigneur a mis sur
lui toutes nos iniquités. » Is., un, 4-6.
3 « Je ne suis pas venu appeler les justes à la pénitence.
mais les pécheurs. » Luc, v, 32.
254 DE LA CONDITION DE i/hOMME-DIEI
aider à se redresser et les inviter à regarder de
nouveau avec confiance vers le Ciel1.
Il entend monter de tous les points du globe et
du sein de toutes les générations qui se succéde-
ront jusqu'à la fin des temps, des clameurs déchi-
rantes et des cris de désespérance ; et, les mains
pleines de bienfaits et de tendresses, Il s'approche
de toutes les misères pour les soulager2.
Il cicatrise toutes les plaies3. Il remplit les in-
telligences de vérité4. Il détourne les coeurs des
affections qui souillent et 11 les inonde de divine
charité 5. Il rectifie les volontés qui s'égarent et
Il ramène dans le droit chemin les âmes qui ne
connaissent plus que la voie qui mène à la per-
dition H. Il inocule dans les veines de l'humanité
1 « Dieu lui-même a dit : Je ne te délaisserai pas, je ne
t'abandonnerai pas ; de sorte que nous pouvons dire avec con-
fiance : le Seigneur est mon aide. >•> Hébr., xiii, 5, 6.
2 « Humiliez-vous sous la puissante main de Dieu, vous dé-
chargeant sur lui de tous vos soucis, parce qu'il a lui-même
soin de vous. » I Pierre, v, 6, 7.
3 « C'est par ses meurtrissures que nous avons été guéris. »
I Pierre, ii, 24.
i « Nous savons que le Fils de Dieu est venu, et qu'il nous a
donné l'intelligence, afin que nous connaissions le vrai Dieu, et
que nous soyons en son vrai Fils. C'est lui qui est le vrai Dieu
et la vie éternelle. » I Jean, v, 20.
"■ « L'amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs. » Rom.,
v, 5.
0 « Par le sang de l'alliance éternelle, notre Seigneur Jésus-
Christ est devenu le grand pasteur des brebis. » Hébr., xiii, 20.
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 255
un sang nouveau qu'il a puisé dans son Coeur, et
dont II demeurera toujours le principe vivifiant
et divinement fécond *.
Plus Jésus trouvera l'humanité misérable, et
plus II l'aimera'2; plus II rencontrera de pécheurs
obstinés, et plus II s'acharnera après eux pour les
toucher et les convertir3 ; plus II verra s'accroître
I « Je suis venu pour que mes brebis aient la vie et qu'elles
l'aient plus abondamment. » Jean, x, 10.
i C'est ce qui fait dire si justement à Saint Thomas : « Ce
qui a porté Dieu à prendre notre nature, ce n'est pas qu'il ait
aimé l'homme davantage, absolument parlant, mais c'est que
l'homme avait plus de besoin. Ainsi, le bon père de famille
donne à son serviteur malade des choses précieuses qu'il ne
donne pas à son fils en bonne santé. » S. Thom., I p., q. 20,
a. 4, ad 2.
3 Les divers enseignements de Jésus, de même que sa con-
duite pendant sa vie publique, prouvent son immense bonté et
sa touchante miséricorde à l'égard des pécheurs. Il n'y a qu'à
ouvrir l'Evangile, pour y lire presque à chaque page les senti-
ments d'amour qui animent le cœur de l'Homme-Dieu envers
l'humanité coupable.
II se plaît dans la compagnie des pécheurs, parce qu'il veut
les convertir : « Je n'ai été envoyé, dit-il, qu'aux brebis perdues
de la maison d'Israël » (Matth., xv, 24). « Le Fils de l'homme est
venu sauver ce qui avait péri » (Matth., xviii, 11).
Les paraboles les plus touchantes ne sont-elles pas celle du
Bon Pasteur, qui laisse là ses quatre-vingt-dix-neuf brebis pour
courir après la brebis égarée, jusqu'à ce qu'il la retrouve, la
charge sur ses épaules et la ramène au bercail (Luc, xv, 4-6) ;
et celle de V Enfant prodigue qui, après avoir déserté la mai-
son paternelle et vécu dans le désordre, revient repentant à
son Père et est reçu par lui avec des démonstrations de joie
telles, que le fils demeuré fidèle s'en offusque et lui en fait un
reproche (Luc, xv, 11 -32).
Jésus nous donne lui-même le sens profond de sa doctrine
256 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
chaque jour le nombre des âmes lâches et tièdes
qui ont peur du sacrifice et font passer leurs plai-
sirs et leur satisfaction avant l'accomplissement
de leurs devoirs, et plus II se montrera bon et
condescendant pour les gagner par des témoi-
gnages de tendresse.
Jésus veut visiblement employer vis-à-vis des
hommes, pour les toucher, les mêmes moyens
qu'il emploie vis-à-vis de son Père pour en obte-
nir miséricorde : Il veut aller jusqu'aux dernières
limites de l'amour, afin de l'emporter par des
excès de charité • sur toutes les résistances de la
toute de condescendance et de miséricorde : « Je vous dis qu'il
y aura plus de joie dans le ciel pour un pécheur faisant péni-
tence que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin
de pénitence. » (Luc, xv, 7). On comprend mieux, après cela, sa
bonté à l'égard de la Samaritaine, de Madeleine la pécheresse,
de la femme adultère et de tant d'autres à qui il accorde le
pardon des péchés en même temps que la guérison corporelle.
Oui, vraiment notre Dieu est un « Dieu bon et miséricor-
dieux » (Ps. ex, 4) ; « toutes ses voies sont miséricorde et vé-
rité » (Ps. xxiv, 10) ; il est « le Père des miséricordes et le Dieu
de toute consolation » (II Cor., 1, 3).
1 L'Ange de l'Ecole, qui se plaît parfois à illustrer ses hautes
conceptions par des comparaisons simples et frappantes, se sert
d'une image particulièrement saisissante pour essayer de nous
donner une idée de la bonté et de l'amour infinis de Dieu.
« La bonté de Dieu est si étendue qu'on ne saurait ni la dé-
crire, ni la raconter, ni se l'imaginer.
« En effet, si tous les esprits célestes et infernaux, si toutes
les âmes créées et celles qui doivent l'être, voulaient tracer par
écrit la bonté divine, quand chacun d'eux aurait la mer pour
encrier, et pour papier l'étendue des deux. Dieu est si immense
que chacun d'eux aurait mis la mer à sec et aurait rempli le
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 257
malice humaine ' et de la justice divine. Il s'est
porté garant vis-à-vis de Dieu du repentir et de
l'expiation de l'humanité ; son honneur comme
son amour sont en jeu, Il ne faiblira pas, Il ira
jusqu'au bout, et puisqu'il faut une réparation
suprême II sera la Victime. Il aime assez le genre
humain pour se charger de tous les crimes, son
sang a un prix assez infini pour les effacer tous2.
Et quand II aura donné sa vie pour tous les
hommes, l'humanité sera complètement réhabi-
litée ; elle aura reconquis ses droits à la vision
ciel, qui ne pourrait plus contenir une seule lettre, avant qu'ils
n'eussent tracé la moitié de cette bonté.
« Mais on parle plus vite qu'on écrit. Eh bien, quand toutes
les étoiles, quand toutes les gouttes de pluie seraient des langues
et se proposeraient de raconter cette même bonté, elle est si
ineffable, qu'elles seraient toutes muettes avant qu'elles en
eussent raconté la troisième partie.
« On pense plus rapidement qu'on ne parle ou qu'on n'écrit.
Eh bien, quand chaque grain de sable de la mer, quand chaque
plante de la terre seraient autant de cœurs et voudraient scruter
la bonté de Dieu, elle est si excellente, qu'ils seraient entière-
ment brisés avant d'en avoir découvert même la dixième par-
tie. » S. Thom., Op. 62, c. 3.
1 « Pourquoi, s'écrie Saint Paul, le Christ est-il mort, au
temps marqué, pour les impies ? Car à peine quelqu'un mour-
rait-il pour un juste ; peut-être néanmoins quelqu'un se résou-
drait-il à mourir pour un homme de bien. Mais Dieu fait éclater
son amour pour nous en ce que, lorsque nous étions encore des
pécheurs, au temps marqué, le Christ est mort pour nous. »
Rom., v, 6-9.
2 « Il s'est fait victime de propitiation non seulement pour
nos péchés, mais encore pour ceux du monde entier. » I Jean,
h, 2.
258 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
béatifîque et à la possession éternelle de Dieu1.
Jésus pourra alors remonter vers son Père, sa
mission sera accomplie ; Il aura payé à la justice
divine la dette de l'humanité et II aura sauvé
le monde "-'.
S'il est quelque chose capable de nous atten-
1 « Vous êtes la race choisie... le peuple conquis pour annon-
cer les grandeurs de celui qui vous a appelés des ténèbres à son
admirable lumière ; vous qui avez reçu miséricorde, et qui êtes
maintenant le peuple de Dieu. » I Pierre, ii, 9, 10.
Un des effets du péché, comme dit Saint Thomas, « c'est de
nous bannir du royaume qui nous est promis. Ceux, en effet,
qui offensent les rois, sont contraints de quitter leur royaume ;
de même, à cause du péché, l'homme est chassé du paradis.
Jésus-Christ, par sa passion, a rappelé dans son royaume ceux
qui en avaient été chassés. « Nous avons l'assurance, dit Saint
Paul (Hébr., x, 19), d'entrer dans le sanctuaire par le sang du
Christ. » S. Thom., Op. 6, c. 6.
Eu égard à la dignité de la nature humaine faite pour jouir
éternellement de Dieu, et aussi à l'amour que Dieu avait voué à
l'humanité, le saint Docteur va jusqu'à dire que Dieu était en
quelque sorte tenu de sauver l'humanité. « La nature humaine
ne pouvait pas arriver à la béatitude parfaite, sans que la cor-
ruption du péché eût disparu ; parce que la béatitude étant le
bien parfait ne souffre aucun défaut, et surtout la défectuosité
du péché, lequel est en quelque sorte opposé à la vertu, qui est
la voie qui y conduit. Ainsi, / 'homme étant fait pour le bon-
heur, qui est sa dernière fin, il s'ensuivrait que l'œuvre de Dieu
serait privée de résultat dans une si noble créature : ce que
le Psalmiste juge peu convenable, lorsqu'il dit (Ps. lxxxviii,
48) : « Est-ce donc en vain que vous avez créé les enfants des
hommes ? » La restauration de la nature humaine était donc
une nécessité. » S. Thom., Op. 2, c. 199.
2 « Vous n'avez pas été rachetés par l'or ou l'argent corrup-
tibles, mais par le précieux sang du Christ. » I Pierre, i, 18, 19.
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 239
drir, c'est bien cette considération de la miséri-
corde mystérieuse de Jésus à notre égard. Rien
dans le passé ni dans l'avenir ne pouvait justifier
une semblable conduite envers une humanité qui
ne devait cesser de se montrer rebelle et ingrate
vis-à-vis de son Sauveur, comme elle l'avait été
auparavant vis-à-vis de son Créateur. Même
après le sang répandu de l'auguste Victime,
combien d'âmes, dans la suite, devaient en
rendre pour elles l'effusion stérile ; par leurs pé-
chés elles renouvellent pour ainsi dire la néces-
sité d'une rédemption personnelle, et pourtant
cette rédemption pourrait bien leur être refusée,
malgré l'amour qui porte Jésus à toujours par-
donner '.
Jésus étant venu sauver l'humanité tout en-
tière -, Il paie la rançon de tous les hommes
individuellement, en mettant à la disposition de
chacun d'eux les mérites infinis et les grâces
innombrables dont II inonde le genre humain 3.
Il veut rendre à son divin Père tout l'honneur
1 « Vous me chercherez et vous ne me trouverez pas. » Jean,
vii, 34.
2 « Dieu notre Sauveur veut que tous les hommes soient sau-
vés. » I Tim., 11, 3, 4.
:i « La justice de Dieu par la toi en Jésus-Christ est destinée
à tous et sur tous ceux qui croient en lui. Car il n'y a pas de
distinction : parce que tous ont péché, tous ont besoin de la
gloire de Dieu, étant justifiés gratuitement par sa grâce, par la
rédemption qui est en Jésus-Christ. » Ro.n., m, 22-24.
260 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEI!
qui lui revient dans chaque âme en particulier,
et pour cela II la baigne dans son sang1, Il la
purifie totalement, Il lui rend ses droits à la
gloire éternelle, en un mot II la refait sur le mo-
dèle de son innocence primitive : et c'est ainsi
qu'il rend à Dieu son œuvre complètement réha-
bilitée et transformée2.
Jésus accomplit cette sublime mission avec
d'autant plus d'amour que l'humanité est l'œuvre
de ses mains3; qu'il est le Verbe divin par qui
tout a été fait 4 ; qu'il est la lumière du monde 5
et que c'est Lui qui remet dans la vérité6; qu'il
est la manifestation authentique de l'amour éter-
nel7 et qu'il est venu pour embraser les cœurs8;
1 « 11 nous a lavés de nos péchés dans son sang. » Apoc, i, 5.
2 « Pour délivrer le genre humain du péché commun, il fallait
que quelqu'un satisfît qui fût homme, capable de satisfaire, et
qui eût quelque chose de p/us que l'homme, afin que son mérite
suffit à satisfaire pour le péché de tout le genre humain. »
S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 54.
3 « Dieu créa l'homme à son image. » Gen., i, 27.
4 Jean, i, 3. — « Dans ces derniers temps Dieu nous a parlé
par le Fils par lequel il a fait les mondes. » Hébr., i, 2.
5 Jean, i, 9. — « Dieu est lumière et il n'y a point en lui
de ténèbres. » I Jean, i, 5.
6 « Le Dieu qui a dit à la lumière de resplendir du sein des
ténèbres, a fait luire aussi sa clarté dans nos cœurs. » II Cor.,
rv, 6.
7 « Nous avons connu l'amour de Dieu en ce qu'il a donné
sa vie pour nous. » I Jean, hi, 16.
8 « Je suis venu jeter le feu sur la terre ; et que veux-je,
sinon qu'il s'allume ? » Luc, xu, 49.
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 261
que, de même qu'il est la puissance du Père *,
agissant en son nom, Il est aussi la voie néces-
saire qui ramène à lui, puisque personne ne va au
Père si ce n'est par son entremise 2 ; et qu'enfin II
a reçu les nations en héritage 3 et qu'il Lui appar-
tient éminemment de les purifier et de les sauver4.
Aussi, avant de mourir, prie-t-Il avec ferveur
son divin Père de préserver ceux qu'il Lui avait
donnés \ les « siens » qu'il avait tant aimés, qu'il
aima jusqu'à la fin 6 et à qui II allait donner la
plus grande preuve d'amour, en mourant pour
eux7.
Et à côté de ceux qui profiteront de sa ré-
1 « Père, vous avez donné à votre Fils puissance sur toute
chair, afin qu'à tous ceux que vous lui avez donnés il donne la
vie éternelle. » Jean, xvii, 2.
- « Personne ne vient au Père que par moi. » Jean, xiv, 6.
3 « Il a constitué son Fils héritier de toutes choses. »
Hébr., 1, 2. — « Le Seigneur m'a dit : demande-moi et je te
donnerai les nations en héritage. » Ps. u, 7, 8. •
4 « Il n'y a pas de salut en aucun autre ; car aucun nom sous
le ciel n'a été donné aux hommes, par lequel nous devions être
sauvés. » Act., iv, 12.
5 « Père, ceux que vous m'avez donnés, je les ai gardés et
pas un seul d'entre eux n'a péri, si ce n'est le fils de perdition.
Je ne vous demande pas de les retirer du monde, mais de les
préserver du mal. » Jean, xvii, 12, i5.
0 « Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce
monde à son Père, comme il avait aimé les siens qui étaient
en ce monde, il les aima jusqu'à la fin. » Jean, xiii, 1.
7 « Nul ne peut avoir un plus grand amour que de donner
sa vie pour ses amis. » Jean, xv, i3.
2<j2 de la condition de i.'homme-diei
demption, Il voit hélas ! la foule de ceux qui se
perdront quand même, parce qu'ils mépriseront
les grâces de salut dont II voudrait les combler1.
Lui qui est venu pour sauver tous les hommes,
Il se verra rejeter par un grand nombre de
malheureux qui ne voudront pas entendre ses
divines supplications, qui fermeront leur cœur à
son amour, et qui auront le courage de recueillir
le sang qui coule de ses plaies pour le Lui jeter à
la face '. Cette horrible vision de tous les pécheurs
de l'avenir sera une des plus grandes douleurs
de sa Passion, douleur qui Lui occasionnera une
sueur de sang et qui Lui arrachera sur la croix ce
dernier cri de miséricorde et de pardon : « Mon
Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils
font \ »
Voilà qui est aimer jusqu'à la fin, et aimer
' « Jérusalem, Jérusalem ! combien de lois ai-je voulu ras-
sembler tes enfants, comme la poule rassemble ses petits sous
ses ailes, et tu ne l'as point voulu. » Matth., xxiii, 3~.
- « Il est certain, dit le Docteur angélique, que le Christ est
venu en ce monde non seulement pour effacer le péché qui s'est
transmis originellement à la postérité, mais encore pour effacer
fous les péchés qui ont été ensuite commis : ce qui ne signifie
pas que tous les péchés sont effacés, car il y en a qui ne le sont
pas par la faute des hommes qui ne s'attachent pas au Christ,
d'après ces paroles de Saint Jean (ni, 19): « La lumière est venue
en ce monde, et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la
lumière. » Mais ces paroles indiquent qu'// a fait de son côté ce
qu'il fallait pour effacer les péchés. » S. Thom., III p., q. 1, a. 4.
3 Luc, xxiii, 34.
PRINCIPALES MISSIONS DE .IÉSIS 263
comme un Dieu seul peut aimer. Cet amour qui
pardonne à ses bourreaux jusque dans la mort,
grandit la mission du salut du monde de toute la
hauteur qui sépare la charité divine de l'ingrati-
tude humaine l. On ne peut bien comprendre la
sublimité de l'œuvre de la Rédemption, qu'en
mettant en regard des pardons de Dieu offerts à
tous les hommes les péchés de l'humanité accu-
mulés depuis le Paradis terrestre jusqu'à la fin
du monde. Montagne d'iniquités que l'amour du
Verbe Incarné fera fondre en un instant, et qu'il
consumera dans l'immense brasier où son sang
divin fera l'effet d'un feu dévorant qui détruira
jusqu'aux dernières traces du péché '-'.
0 amour incompréhensible d'un Dieu épris de
folie divine pour le salut des âmes ■ ! Comment
ne pas répondre à de semblables excès de charité ?
Comment pécher encore, après avoir été si misé-
ricordieusement pardonné? Comment se souiller
de nouveau, après avoir été si divinement pu-
rifié ? Comment ne pas vivre de reconnaissance,
1 « L'iniquité des bourreaux, comme s'exprime admirablement
Saint Thomas, n'était pas de taille avec la charité sublime du
Christ souffrant pour nous. » S. Tho.m., III p., q. 49, a. 4, ad 3.
- « Sachez que notre vieil homme a été crucifié avec le Christ
Jésus, afin que le corps du péché soit détruit, et que désormais
nous ne soyons plus asservis au péché. » Rom., vi, 6.
3 « Vous pardonnez à tous parce que tout est à vous, Seigneur,
qui aimez les âmes. » Sag., xi, 27.
264 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
d'amour et de fidélité, après avoir été si ineffa-
blement comblé 4 ?
III. — Se faire le modèle des vertus
L'homme, créé dans l'innocence, avait désobéi
à son Créateur et avait fait scission avec lui.
Depuis cette première faute, le péché qui s'était
introduit dans la nature humaine l'avait viciée
dans sa source 2. Devenu le triste compagnon des
âmes dans l'exil, il les courbait vers la terre et
leur voilait les clartés du ciel et les beautés de la
vertu. Tout homme avait dévié de sa voie et l'hu-
manité s'en allait vers une destinée qui n'était
plus celle de son origine 3. Elle marchait comme
' « Regardez-vous comme morts au péché, et comme vivant
pour Dieu en Jésus-Christ notre Seigneur. Maintenant affran-
chis du péché et devenus esclaves de Dieu, vous avez pour
fruit la sanctification, et pour fin la vie éternelle. Car la solde
du péché, c'est la mort ; mais la grâce de Dieu, c'est la vie éter-
nelle en Jésus-Christ notre Seigneur. » Rom., vi, 11, 22, 23.
* « Par un seul homme le péché est entré dans le monde, et
la mort par le péché, de sorte que la mort a passé dans tous les
hommes par celui en qui ils ont tous péché. » Rom., v, 12.
3 « Toute chair avait corrompu sa voie. » Gen., vi, 12.
« Il faut remarquer, dit Saint Thomas, que, s'il y a une voie
déterminée pour arriver à une fin, on ne peut parvenir à cette
fin en suivant une voie contraire, ou en s' écartant de la voie
droite. Or, il y a une voie déterminée pour arriver à la félicité,
savoir la vertu. Car nulle chose n'atteint sa fin qu'en faisant
bien les opérations qui lui sont propres. L'homme fait bien les
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 265
à tâtons et elle manquait de cette énergie qui
redresse l'erreur et remet dans la vérité. Quand
les hommes ne tombaient pas dans le crime de
l'idolâtrie, perdant ainsi le sens vrai de la Divi-
nité, ils vivaient dans les pires désordres et ils
compromettaient à tout jamais leur salut éternel.
La vertu n'avait plus cours et elle menaçait de
sombrer définitivement dans le bourbier de tous
les vices '.
II fallait à l'humanité un principe vivificateur
qui la sortît de l'abîme où elle allait s'engloutir;
et Jésus apparaît, brillant comme le soleil, pur
comme le cristal, beau comme la vertu de Dieu,
saint comme le Fils du Très-Haut 2. Il apporte à
opérations qui lui sont propres, lorsqu'il agit conformément à la
vertu. La vie éternelle étant donc la fin dernière de l 'homme,
tout le monde n'y arrive pas, il n'y a que ceux qui opèrent con-
formément à la vertu. » S. Thom., Op. 2, c. 172.
1 « Plusieurs défauts furent dans l'homme la conséquence de
la perturbation du péché. Car les mouvements désordonnés des
passions se faisant sentir fréquemment dans l'appétit inférieur,
en même temps que défaillaient, dans la raison, la lumière et la
sagesse qui V éclairaient divinement lorsque la volonté était
soumise à Dieu, il fut entraîné à soumettre son affection aux
choses sensibles dans lesquelles l'éloignement de Dieu lui fit faire
de nombreuses fautes, et le jeta plus tard dans la subjection des
esprits immondes, dont il espéra tirer un grand secours pour
l'acquisition des objets de sa convoitise ; et ce fut ainsi que se
produisirent dans le genre humain l'idolâtrie et les divers
genres de péché. Plus l'homme s'y abandonna, plus aussi il
s'éloigna du désir et de la connaissance des biens spirituels
et divins. » S. Thom., Op. 2, c. 194.
2 « Mais Dieu, qui est riche en miséricorde, à cause de l'amour
266 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
la terre la vertu, qu'elle a méconnue ; la pureté,
dont elle a perdu les notions les plus essen-
tielles ; l'amour, dont elle a corrompu la nature
et la beauté ; l'humilité, dont l'orgueil a fait un
mot dépourvu de sens; l'obéissance, que l'abus
de la liberté a changé en insoumission et en indé-
pendance ; la mortification, que les jouissances
ont reléguée dans l'inconnu ; le renoncement,
que tous les vices réunis ont depuis longtemps
presque anéanti ; l'amour du devoir, qui n'avait
plus qu'une apparence de réalité ; l'esprit de sa-
crifice, qui était partout abandonné et remplacé
par la satisfaction de tous les appétits sensuels.
Pour sauver l'humanité, il fallait d'abord en
relever le niveau moral. Il fallait la rappeler à ses
sublimes destinées et faire reluire à ses yeux les
beautés divines de la vertu : lui redonner le goût
des choses célestes ; la remettre en contact plus
immédiat avec Dieu ; l'arracher à ses attaches ter-
restres et la livrer à l'action transformatrice de la
grâce et de l'amour divin. Le grand moyen était
de lui offrir un modèle qu'elle pût imiter, de faire
briller dans tout son éclat la vertu qu'elle devait
pratiquer, de lui démontrer par l'expérience com-
bien, avec de la bonne volonté, il était relative-
extrême dont il nous a aimés, lorsque nous étions morts par
nos péchés, nous a rendu la vie dans le Christ, par la grâce
duquel vous avez été sauvés. » Ephés., h, 4, 5.
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 267
ment facile de marcher dans la voie du devoir
et de travailler efficacement à son salut éternel.
Les hommes s'étaient habitués à une vie natu-
relle et sensuelle, d'où la vertu était bannie ; il
leur fallait un modèle de vie parfaite pouvant
exercer sur eux une influence assez puissante
pour les arracher à leurs vices et les soustraire
à leurs passions. Œuvre difficile en elle-même,
mais que Jésus pouvait aisément opérer par ses
attraits divins et son puissant ascendant sur les
âmes '.
1 « Il convenait au Fils de Dieu, dit Saint Thomas, après
avoir pris la nature humaine, de montrer aux hommes par ses
actions et ses souffrances à ne faire aucun cas des biens comme
des maux temporels, de peur qu'entraînés par une affection dé-
sordonnée pour ces biens, ils s'adonnassent avec moins de soin
aux biens spirituels.
« C'est pour cela que Jésus a choisi des parents pauvres mais
vertueux, pour ne donner aucun prétexte à personne de se glo-
rifier de la noblesse de sa naissance ou de la fortune de ses
ancêtres. Il éloigne de sa vie privée les dignités, pour apprendre
aux hommes qu'ils ne doivent pas les convoiter outre mesure.
Il supporte le travail, la faim, la soif et les douleurs du corps,
de peur que les hommes adonnés aux voluptés et aux plaisirs,
n'abandonnent le bien et la vertu à cause des difficultés de la
vie présente.
« Enfin, il endure la mort, et cela pour que personne n'aban-
donne la vérité par crainte de la mort. Et pour que personne
n'abandonne la vérité par la crainte d'une mort honteuse, il
choisit de toutes la plus ignominieuse, savoir, la mort de ta
croix. Il fallait aussi que le Fils de Dieu fait homme souffrît la
mort, afin, par son exemple, de porter les hommes à la vertu,
et qu'ainsi se vérifiât ce que dit Saint Pierre (I Pierre, ii, 21) :
« Le Christ a souffert pour nous, z>ous donnant l'exemple, afin
que vous marchiez sur ses traces. » S. Thom., Op. 3, c. 7.
268 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
Il entrait essentiellement dans sa mission de
Sauveur, non seulement d'arracher l'humanité à
l'enfer, mais encore de la rendre à sa sainteté
primitive. Il la relèvera d'abord en Lui, par ses
vertus divines et par la perfection suprême qu'il
apportera à tout ce qu'il dira, pensera, voudra et
fera1. Il pratiquera tout ce qu'il enseignera-. Il
commencera par se faire obéissant et obéissant
jusqu'à la mort, pour donner plus de poids à ses
enseignements sur la soumission parfaite aux
volontés divines3. Il se fera pauvre Lui-même,
avant de parler de détachement4 ; Il vivra humble
et caché, pour pouvoir inviter ensuite les autres
à L'imiter dans son humilité 5.
Il passera la plus grande partie de sa vie dans
le recueillement et la prière, pour donner plus
'«lia bien fait toutes choses. » Marc, vu. 3/.
- « Jésus commença par faire, puis par enseigner. » Act., i, i .
; « Il s'est fait obéissant jusqu'à la mort de la croix. » Phil.,
ii, 8. — « Je donne ma vie. J 'ai reçu de mon Père ce comman-
dement. » Jean, x, 17, 18.
1 « Vous connaissez la bonté de notre Seigneur Jésus-Christ
qui, étant riche, s'est fait pauvre pour vous, afin que vous
lussiez riches par sa pauvreté. » II Cor., vin, 9.
« Le Christ était venu pour détacher les âmes des hommes
des biens terrestres auxquels elles s'étaient abandonnées. II
devait donc, pour ramener par son exemple les hommes à mé-
priser les richesses et tout ce que les mondains désirent, mener
une vie pauvre et dénuée en ce monde. » S. Tho.m., Contr.
Gent., L. 4, c. 55.
■'» « Recevez mes leçons, car je suis doux et humble de cœur. >»
Matth., xi, 29.
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 269
de force à ses recommandations de vie cachée
et de prière solitaire1. Il se livrera au travail des
mains, afin d'apprendre à se sanctifier dans tous
les états de vie 2. Il se consacrera à l'apostolat,
mais après s'y être longtemps préparé dans la
prière3. Il appellera tout le monde à la péni-
tence, mais le premier II sera grand pénitent'.
11 fera des miracles, mais II subjuguera les foules
tout autant par la sainteté de sa vie que par ses
prodiges 5.
Il parlera de son divin Père et II en fera les
œuvres6, mais en même temps II se fera son
serviteur et voudra dépendre totalement de lui
1 « Quand vous priez, entrez dans votre chambre, et, la porte
fermée, priez votre Père en secret ; et votre Père qui voit dans
le secret vous le rendra. » Matth., vi, 6.
- « Dès ma jeunesse, j'ai été appliqué au travail. » Ps.
lxxxvii, 16.
3 « II passa dans le désert quarante jours et quarante nuits.
Jésus vint ensuite en Galilée, prêchant l'Evangile du royaume
de Dieu. » Marc, i, i3, 14.
4 « Un pénitent, dit Saint Thomas, peut donner un louable
exemple, non pas en péchant, mais en supportant volontaire-
ment la peine due au péché. D'où le Christ a donné aux péni-
tents le plus grand exemple, puisqu'il n'a pas souffert pour ses
péchés propres ; mais il a voulu supporter la peine pour les
péchés des autres. » S. Thom., III p., q. 1 5, a. 1, ad 5.
5 « Rabbi, nous savons que vous êtes venu de Dieu, car per-
sonne ne peut faire ces prodiges que vous faites, à moins que
Dieu ne soit avec lui. » Jean, ni, 2.
6 « J'ai fait devant vous beaucoup d'œuvres excellentes par
la vertu de mon Pare. » Jean, x, 32.
270 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
pour ne faire en tout que sa sainte volonté1. Il
mettra en avant son immense amour pour les
hommes, mais II leur en donnera des preuves
manifestes-. Il se constituera la nourriture im-
mortelle des âmes par l'institution de l'Eucha-
ristie3, mais, pour garantir la vérité de sa parole,
Il se livrera à la mort et scellera par son Immola-
tion suprême la promesse de renouveler mysti-
quement le sacrifice de sa vie sur tous les autels
du monde '*.
Après de tels exemples, l'humanité revivra à la
vertu ; les hommes n'auront qu'à jeter les yeux
sur Jésus pour connaître leur devoir, qu'à puiser
l'amour dans son Cœur pour avoir le courage de
l'accomplir, qu'à se servir de ses grâces et de
ses mérites pour donner de la fécondité à leurs
efforts 5.
1 « Je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui
m'a envoyé. » Jean, v, 3o.
2 « A ceci nous avons connu l'amour de Dieu : c'est qu'il a
donné sa vie pour nous. » I Jean, m, 16.
3 « Ma chair est vraiment une nourriture, et mon sang est
vraiment un breuvage. » Jean, vi, 56.
' « Faites ceci en mémoire de moi ; car toutes les fois que vous
mangerez ce pain, et que vous boirez ce calice, vous annoncerez
la mort du Seigneur. » I Cor., xi, 25, 26.
:> « Vous vous êtes approchés du médiateur d'une nouvelle
alliance, Jésus. » Hébr., xii, 22, 24. — « Il ne vous manque au-
cune grâce. » I Cor., i, 7. — « Fortifiez-vous par la gTâce qui
est dans le Christ Jésus. » II Tim., h, t.
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 27 1
La vertu n'a que des charmes, lorsqu'on la con-
sidère en Jésus et qu'on la pratique en harmo-
nie avec Lui ' ; elle n'a rien de triste, puisqu'il
est la joie-; rien de difficile, puisqu'il est la
toute-puissance 3 ; rien de trop crucifiant, puis-
qu'il est l'amour qui rend tout aimable ' ; rien
d'inutile, puisqu'il est l'éternelle récompense '.
Depuis que Jésus est venu dans le monde, la
vertu n'est plus un mot, elle est une réalité ; elle
n'est plus une chose abstraite et isolée, mais
elle a été vécue et elle s'est en quelque sorte
personnifiée. Ce qu'on admire, ce qu'on aime et
ce qu'on imite, c'est Jésus humble, Jésus obéis-
sant, Jésus pauvre, Jésus mortifié, Jésus péni-
tent, Jésus détaché, Jésus priant, Jésus doux et
patient, Jésus bon et compatissant, Jésus misé-
ricordieux, Jésus aimant, Jésus s'offrant et se
donnant, Jésus souffrant et se sacrifiant, Jésus
dévoré de zèle pour la gloire de Dieu et le salut
1 « Ayez du goût pour les choses d'en haut. » Col., 111, 2. —
« Tout ce que vous ferez, faites-le de bon cœur. Servez le
Seigneur Christ. » Col., m, 23, 24.
2 « Que les justes se délectent dans la joie. » Ps. lxvii, 4. —
« Que ma joie soit en vous, et que votre joie soit pleine. » Jean,
xv, 11.
3 « Je puis tout en celui qui me fortifie. » Phil., iv, i3.
4 « Veillez, demeurez fermes dans la foi, agissez virilement et
fortifiez-vous; que toutes vos œuvres soient faites avec amour. »
I Cor., xvi, 13, 14.
s « Je serai moi-même ta trop grande récompense. » Gen., xv, 1 .
272 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
des âmes, Jésus pratiquant toutes les vertus,
Jésus parfait en toutes choses, Jésus vivant et
mourant.
Comme cette perspective change totalement
les aspects de la vertu ! On ne la pratique plus
sèchement pour elle-même, soit pour accomplir
un devoir, soit pour être fidèle à ses promesses,
soit même pour réaliser un idéal quelconque de
perfection ; ces motifs sont excellents, mais s'ils
ne sont pas rehaussés par la contemplation de
Jésus et vivifiés directement par son amour, ils
perdent le plus beau de leurs charmes et le meil-
leur de leur efficacité1.
C'est donc Jésus que l'âme doit d'abord atten-
tivement considérer, étudier et contempler. Le
connaissant, elle L'aime nécessairement, et elle
L'aime dans la mesure où elle en a une intelli-
gence exacte et approfondie ; puis, sous la pres-
sion de l'amour réfléchi qu'elle Lui porte, elle
aspire de toutes ses forces à Lui ressembler, afin
de s'unir plus étroitement à Lui.
1 « Aimant Dieu, je le désire, je désire aussi la vertu, mais
Dieu est la fin de mon amour, et la vertu n'est que la voie qui
conduit à cette fin. » S. Thom., Op. 60, c. 3.
Et ailleurs : « Comme il est évident que c'est par la charité
que les actes de toutes les autres vertus se rapportent à leur fin
dernière, il s'ensuit que c'est elle qui donne à tous ces actes leur
forme, et que pour ce motif on l'appelle la forme des vertus .'
car les vertus elles-mêmes ont la même forme que leurs actes. »
S. Thom., II II, q. 23, a. 8.
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 273
De là à la pratique héroïque de toutes les ver-
tus, il n'y a qu'un pas. Parce que l'âme aime
Jésus et qu'elle L'a toujours devant les yeux l,
elle veut le faire revivre dans sa vie 8 et elle
cherche à L'imiter en toutes choses3, à Lui plaire
toujours4, à agir dans le même esprit5, à faire
avec la même perfection ce qu'il a fait Lui-même
ou ce qu'il ferait s'il se trouvait à sa place 6, à
saisir jusqu'à ses sentiments les plus intimes7 et
à mettre en acte le moindre de ses désirs 8.
En s'inspirant en tout de l'amour qu'elle porte
à Jésus, l'âme ne fait que marcher sur les traces
1 « Mes yeux sont toujours fixés sur le Seigneur. » Ps. xxiv, 15.
i « Celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu et Dieu
en lui. » I Jean, iv, 16.
:< « Soyez donc les imitateurs de Dieu, comme des enfants
bien-aimés, et marchez dans l'amour, comme le Christ qui
nous a aussi aimés et qui s'est livré pour nous à Dieu, comme
une oblation et un sacrifice d'agréable odeur. » Ephés., v, 1, 2.
' « N'aimons pas en paroles, mais par des actes et en vérité.
Gardons ses commandements et faisons ce qui lui est aqréable.»
I Jean, ni, 18, 22.
5 « Celui qui s'attache au Seigneur est un même esprit avec
lui. » I Cor., vi, 17.
6 « Par dessus tout, ayez la charité qui est te lien de la per-
fection. » Col., m, 14.
7 « Ayez en vous le sentiment même dont était animé Jésus-
Christ. » Phil., 11, 5.
8 « Si vous m'aimez, gardez mes commandements. » Jea> ,
xiv, i5. — « L'amour est ta plénitude de la loi. » Rom., xih, 10.
274 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
de son divin modèle. C'est, en effet, l'amour qui
a poussé Jésus à s'incarner ; c'est le zèle de la
gloire de son Père qui L'a porté à s'abaisser jus-
qu'à la condition d'esclave ; c'est le désir ardent
de lui plaire qui L'a inspiré dans toutes ses ac-
tions ; c'est pour révéler ses divines perfections
et le faire mieux connaître, qu'il a pratiqué la
vertu et qu'il a enseigné sa doctrine ; c'est pour
le faire aimer autant qu'il l'aime Lui-même,
qu'il en a parlé avec tant de respect et de ten-
dresse, et qu'il nous a manifesté son Cœur tout
brûlant de la charité divine ; c'est pour lais-
ser au monde un mémorial solennel de l'amour
éternel, qu'il a institué l'Eucharistie, où II con-
tinue à glorifier son divin Père et à aimer le
monde, comme II le fit pendant sa vie mortelle.
Si c'est l'amour qui L'a fait sortir du sein du
Père, c'est encore l'amour qui L'a porté vers
nous. Il a aimé l'humanité et II s'est sacrifié pour
elle ; son amour L'a poussé à tous les excès, Lui
a fermé les yeux sur nos misères et nos ingrati-
tudes, et L'a conduit jusqu'au sacrifice suprême
qu'aucun cœur humain ne peut dépasser.
Jésus avait constamment dans la pensée et
dans le cœur son divin Père et les âmes qu'il
voulait lui donner : c'est le secret de sa vie et
de sa mort. Imitons-Le, en Le considérant sans
cesse, en nous Le proposant toujours comme
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 275
modèle, en L'aimant ardemment et en nous pas-
sionnant pour sa gloire, dans la pratique fidèle
de toutes les vertus *. Soyons saints parce que
Jésus est saint2. Laissons l'amour nous sancti-
fier3 et nous faire accomplir ainsi la mission per-
sonnelle que Jésus nous a donnée, dans le même
esprit avec lequel II a accompli la sienne4.
IV. — Enseigner aux hommes
la science du salut
L'oeuvre que Jésus avait à opérer dans le monde
devait être une œuvre durable, non seulement
pour les hommes de son temps, mais encore pour
toutes les générations de l'avenir qui allaient se
succéder sur la terre. Jésus ne venait pas simple-
ment frapper les esprits et gagner momentané-
ment les cœurs ; sa mission ne pouvait consister
1 « Soit que nous vivions, c'est pour le Seigneur que nous
vivons ; soit que nous mourions, c'est pour le Seigneur que
nous mourons. Soit donc que nous vivions, soit que nous mou-
rions, nous sommes au Seigneur. » Rom., xiv, 8.
2 « A l'image du Saint qui vous a appelés, soyez saints vous
aussi dans toute votre conduite ; car il est écrit : Vous serez
saints parce que je suis saint. » I Pierre, i, i5, 16.
3 « Que toutes vos œuvres soient faites avec amour. » I Cor.,
xvi, 14.
4 « Il nous a élus en lui, par amour, pour que nous fussions
saints et irréprochables devant lui. » Ephés., 1, 4.
276 DE LA CONDITION DE I.'hOMME-DIEU
à exciter un certain enthousiasme dans les âmes
et à soulever les foules par l'éclat de ses miracles ;
il ne suffisait même pas qu'il parût comme animé
de l'esprit de Dieu, que sa vie fût une vie toute
de vertu et de sainteté, et qu'il se posât comme
un modèle à imiter. Avant Lui, il y avait eu des
hommes qui avaient étonné le monde par leur
science et leur génie ; il s'était vu des conqué-
rants qui avaient soumis les empires ; il avait
surgi des prophètes qui avaient suscité l'admira-
tion et le respect ; il s'était rencontré des saints
qui avaient paru comme des envoyés de Dieu.
Jésus évidemment exerçait sur les foules une
influence plus élevée, un ascendant plus divin,
une persuasion plus profonde, une action intime
plus spirituelle. Ne parlant point des choses de la
terre, Il faisait penser au ciel ; ne se présentant
que dans l'auréole d'une perfection toute divine,
11 attirait les cœurs vers les hauteurs ; étant la
sainteté infinie, sa vue seule purifiait les âmes et
les fortifiait dans le bien ; n'accomplissant des
prodiges que pour la gloire de Dieu, le bien des
âmes et le soulagement des corps, Il faisait aimer
la puissance divine par laquelle II agissait.
Tout en Jésus était surnaturel, et le principe et
la fin, et l'intention et l'action ; on sentait en Lui
quelque chose de divin, auquel les âmes de bonne
volonté ne pouvaient résister. Ceux qui L'appro-
PRINCIPALES MISSIONS DE JESUS 2~"
chaient de plus près subissaient irrésistiblement
cette influence toute céleste ; et combien, avant la
pleine révélation du mystère de son Incarnation,
seraient tombés à genoux pour L'adorer, s'ils
n'avaient été arrêtés par son humanité. Aussi,
rien d'invraisemblable à ce qu'un gouverneur
romain, comme on le raconte de Publius Lentu-
lus. ait pu écrire de Jésus que ce n'était pas un
homme comme les autres, et, après avoir dépeint
sa majesté, sa douceur, sa sérénité, sa bonté et
sa puissance, qu'il ait terminé par ce trait carac-
téristique qui lui faisait pressentir la Divinité :
« En un mot, c'est un homme qui surpasse le
reste des hommes. »
Malgré tout, ces impressions pouvaient passer ;
l'esprit des hommes est ainsi fait, qu'il oublie
vite, même les choses qui l'ont le plus frappé.
N'en avons-nous pas un exemple déconcertant
dans le changement qui remplace si vite l'enthou-
siasme de l'entrée triomphale de Jésus à Jéru-
salem par les scènes horribles de la Passion ? Et
puis, Jésus allait disparaître ; et alors, l'adage
trop connu « loin des yeux, loin du coeur » ne
se serait-il pas réalisé pour Jésus comme pour
tant d'autres ?
Ces impressions d'ailleurs, toutes fortes qu'on
les puisse supposer, n'étaient que l'heureux par-
tage d'un petit nombre, relativement à l'ensemble
278 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
de l'humanité. Il allait s'écouler des siècles après
la vie mortelle du Sauveur et, pour toutes les
âmes de l'avenir plus encore que pour les con-
temporains de Jésus, il fallait une doctrine qui
vînt corroborer les vertus et donner leur sens
exact à tant de prodiges opérés et particulière-
ment aux Mystères qui constituent le fondement
de la Religion du Christ.
Jésus devait prêcher de paroles tout autant que
d'exemple. Il s'adressait à des intelligences qui
naturellement ont soif de vérité ; Il avait à ren-
verser de nombreux préjugés ; Il devait rectifier
l'esprit humain qui depuis si longtemps se nour-
rissait de mensonge et d'erreur ; Il venait donner
au monde une règle de vertu qui, en l'arrachant
à ses passions, devait l'orienter dans la voie du
devoir et du salut; Il apportait du ciel toute une
révélation sur les vérités les plus élevées et sur
les mystères les plus cachés. Ayant reçu de son
divin Père la mission d'enseigner les hommes, Il
avait promis d'y travailler sans relâche ; c'était
un des motifs fondamentaux de son Incarnation,
et Lui-même nous le déclare formellement : << Je
suis né et je suis venu dans le monde pour
rendre témoignage à la vérité^. »
Sorti du sein de l'Eternel, tout rayonnant en-
core des splendeurs de la Divinité, Jésus aurait
1 Jean, xviii, 37.
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 279
pu se contenter de faire briller au dehors, dans
une lumière éclatante, la science divine dont II
était rempli. Sans bruit de paroles, Il aurait pu
agir directement dans les âmes et leur donner
l'intelligence de tout ce qu'il voulait leur ap-
prendre. Mais telle n'était pas sa volonté ; ce
mode d'enseignement n'était conforme ni à sa
condition humaine ni à la manière ordinaire
dont les hommes acquièrent habituellement la
science. C'est en enseignant et par des prédica-
tions successives et répétées ', en faisant pénétrer
peu à peu la vérité dans les esprits, en renouve-
lant ses divines leçons, en multipliant les appli-
cations pratiques, en se servant de nombreuses
paraboles -, que Jésus devait arriver à donner
comme un cours complet de sa divine doctrine.
Et II avait tant de choses à graver dans l'esprit
et dans la mémoire des hommes ! Portant en Lui
toutes les perfections divines, Il avait à cœur de
les faire connaître et de donner de la Divinité
une idée plus précise et plus complète. Il y allait
de l'honneur de son divin Père, dont II était
l'image parfaite et le délégué officiel. C'est par
1 « Allons dans les villages voisins et dans les villes, pour que
je prêche là aussi, car c'est pour cela que je suis venu. Et /'/
prêchait dans leurs synagogues et dans toute la Galilée. »
Marc, i, 38, 39.
- o II leur enseignait beaucoup de choses en paraboles. »
Marc, iv, 2.
280 DE LA CONDITION DE l'hOMJHE-DIEU
Lui que la Très Sainte Trinité allait se révéler
au monde ; Il en avait reçu le mandat et son
bonheur suprême, comme son devoir sacro-saint,
était de l'accomplir1.
Mais Dieu est la règle infaillible de toute
science, le principe de tout pouvoir, le souve-
rain Seigneur de toutes choses, le Dominateur
universel qui commande à toute créature. C'est
lui qui a tracé des lois à la nature et qui a im-
posé des devoirs à l'humanité ; la nature est res-
tée fidèle, les hommes ont faussé leur voie ; pour
les ramener à la vérité, il fallait refaire l'éduca-
tion première, rappeler les devoirs essentiels,
préciser les responsabilités, établir nettement les
principes, rendre à Dieu ses droits indiscutables
et lui soumettre toutes les volontés humaines.
C'est sur les âmes que Jésus devait agir ; car
le royaume de Dieu est en elles 2, et II était venu
pour l'établir et le consolider. Or, la vie de Dieu
dans les âmes est faite de connaissance tout au-
tant que d'amour3; c'est pourquoi Jésus se fait
1 « Personne n'a jamais vu Dieu : le Fils unique qui est dans
le sein du Père, l'a fait connaître lui-même. » Jean, i, 18.
2 « Le royaume de Dieu est au-dedans de vous. » Luc, xvu, 21.
3 « L'union des saints avec Dieu, dit Saint Thomas, se fait par
la connaissance et Y amour. » S. Thom., III p., q. 2, a. 10.
« Nous pouvons aimer, dit Saint Augustin, les choses que nous
ne voyons pas, mais il nous est impossible d'aimer celles que nous
ne connaissons pas. Par conséquent, voulez-vous aimer Dieu et
le désirer, commencez par le connaître. » S. Thom., Op. 6o, c. 2,
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 2&Ï
le divin éducateur qui illumine les esprits en
même temps qu'il embrase les cœurs.
Aussi, avec quelle lucidité II explique les mys-
tères, développe les vérités, enseigne les prin-
cipes de la perfection et les règles de la sainteté !
Avec quel respect II nous parle de son divin Père,
de ses perfections infinies, de ses divines volon-
tés et de ses ineffables amabilités ! Avec quelle
onction II nous invite à pratiquer la vertu ', à
être doux - et humbles \ à vivre dans la pureté \
à nous montrer charitables" et condescendants 6,
à traiter les autres avec bonté '• et miséricorde \ à
1 « Si vous voulez entrer dans la vie, observez les comman-
dements. » Matth., xix, 17. — « Si vous gardez mes commande-
ments, vous demeurerez dans mon amour. » Jean, xv, 10.
- « Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui
encore l'autre. » Matth., v, 3g.
A « Quiconque voudra être le premier parmi vous, sera le ser-
viteur de tous. » Marc, x, 44. — « Quiconque s'exalte sera
humilié, et quiconque s'humilie sera exalté. » Luc, xiv, 1 1 .
1 « Veillez et priez afin que vous n'entriez pas en tentation. Car
l'esprit est prompt, mais la chair est faible. » Matth., xxvi, 41.
5 « Voilà mon commandement : que vous vous aimiez les uns
les autres, comme je vous ai aimés. » Jean, xv, 12.
fi « Si quelqu'un te contraint de faire mille pas, fais-en deux
mille autres avec lui. » Matth., v, 4t.
7 « Faites du bien, et vous serez les fils du Très-Haut. » Luc,
vi, 35. — « Soyez les enfants de votre Père qui est dans les
cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et les méchants et
tomber la pluie sur les justes et les injustes. » Matth., v, 45.
8 « Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est misé-
ricordieux. » Luc, vi, 36.
282 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
chercher avant tout le royaume de Dieu l, à nous
détacher de tout ce qui est créé2, à supporter avec
résignation les peines et les épreuves3, à garder
notre âme dans la paix 4, à n'agir en tout qu'avec
des vues surnaturelles5, pour plaire à Dieu et
non pour être vus des hommes6, à pardonner
aux autres7, à faire du bien à ceux qui nous font
du mal8, à donner toujours le bon exemple" et
à marcher fidèlement sur ses traces10!
1 « Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice,
et tout le reste vous sera donné par surcroît. » Matth., vi, 33.
2 « Que sert à l'homme de gagner le monde entier, s'il perd
son âme. » Matth., xvi, 26.
3 « Vous pleurerez et vous gémirez. Le monde se réjouira
tandis que vous serez contristés, mais votre tristesse sera
changée en joie. » Jean, xvi, 20.
4 « Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix. Que votre
cœur ne se trouble point ni ne s'effraie. » Jean, xrv, 27.
5 « Ne vous amassez pas des trésors sur la terre, mais amassez-
vous des trésors dans le ciel. Nul ne peut servir deux maîtres ;
vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. » Matth., vi, 19, 20, 24.
6 c. Prenez garde à ne pas faire vos œuvres de justice devant
les hommes afin d'être vus d'eux; autrement vous n'aurez point
de récompense de votre Père qui est dans les cieux. » Matth., vi, 1.
7 « Si vous remettez aux hommes leurs offenses, votre Père
céleste vous remettra aussi vos fautes. » Matth., vi, 14.
8 « Faites du bien à ceux qui vous haïssent et priez pour
ceux qui vous persécutent et vous calomnient. » Matth., v, 44.
9 « Que votre lumière luise devant les hommes, afin qu'ils
voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans
les cieux. » Matth., v, 16.
10 « Venez, suivez-moi. » Matth., xix, 21. — « Faites comme
j'ai fait. » Jean, xiii, i5.
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 283
Avec quelle délicatesse II nous montre la né-
cessité de la souffrance et du sacrifice ' ; Il nous
impose la loi du renoncement, si nous voulons
être ses disciples2; II dépose même la croix sur
nos épaules, pour que le disciple la porte avec le
Maître 3 ; Il nous invite à la pénitence, en en fai-
sant une loi universelle4 ; Il nous prévient qu'il
est venu multiplier les séparations 5 et que, pour
marcher dans la voie de la perfection, il faut tout
quitter6 et être prêt à mourir, comme le grain
de froment qui pourrit en terre avant de porter
des fruits 7 !
1 « Qui voudra sauver sa vie la perdra, et qui perdra sa vie
à cause de moi la trouvera. » Matth., xvi, 25. — « Le royaume
des cieux souffre violence. » Matth., xi, 12.
a « Quiconque parmi vous ne renonce pas à tout ce qu'il
possède, ne peut être mon disciple. » Luc, xiv, 33.
3 « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-
même, qu'il porte sa croix tous les jours et qu'il me suive. »
Luc, ix, 23.
4 « Faites pénitence, car le royaume des cieux approche. »
Matth., iv, 17. — « Si vous ne faites pénitence, vous périrez
tous. » Luc, xin, 3.
5 « Je suis venu apporter le glaive sur la terre. Je suis venu
séparer l'homme de son père, et la fille de sa mère. » Matth.,
x, 34, 35.
6 « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu as, et donne-le
aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel : puis viens et
suis-moi. » Matth., xix, 21.
7 « En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de froment
jeté en terre n'y meurt, il reste seul et stérile ; mais s'il meurt,
il porte beaucoup de fruit. » Jean, xii, 24, 25.
284 DE LA CONDITION DE L~ HOMME-DIEU
Avec quelle force II tonne contre le vice ; Il
humilie les orgueilleux ; Il méprise les hypo-
crites ; Il condamne les injustices: Il flétrit le
mensonge ; Il dénonce la malice de ceux qui
enseignent l'erreur pour justifier leurs crimes
ou se servent de leur autorité pour pressurer
les consciences ' ! Avec quel saint zèle II défend
la Loi contre ses prévaricateurs et l'honneur de
la maison du Seigneur contre ses profanateurs- !
Avec quelle honte II se penche sur toutes les
misères, pour éclairer les esprits et guérir les
âmes en même temps qu'il soulage les corps 3 !
Avec quelle condescendance II s'applique à
nous faire une mentalité toute spirituelle, en
héatifiant les doux, les purs, les pauvres d'esprit,
les miséricordieux, les pacifiques, les amis de la
justice, les affligés et les persécutés ' !
Avec quel soin II nous apprend à prier et à
1 Pour bien comprendre tout ce passage, nous conseillons de
lire, entre autres, le chapitre xxm de S. Matthieu, où Jésus, spé-
cialement dans la personne des scribes et des pharisiens, stigma-
tise l'orgueil, l'hypocrisie, l'injustice, les mensonges des faux
maîtres en Israël. Huit fois de suite Jésus leur crie : « Malheur
à vous... hypocrites... insensés... guides aveugles... sépulcres
blanchis... race de vipères. »
* Par deux fois Jésus chassa des abords du temple les ven-
deurs, usuriers, gens d'affaires et de scandale. Matth., xxi, 12-17 '<
Marc, xi, i5-i8 ; Luc, xix, 45-48 ; Jean, ii, 14-17.
3 « Voilà que tu es guéri ; ne pèche plus, de peur qu'il t'arrive
quelque chose de plus mauvais. » Jean, v, 14.
1 Voir les huit béatitudes, en Saint Matthieu, v, 3-1 1.
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 285
faire de l'avènement du règne de Dieu, de la
sanctification de son nom et de l'accomplisse-
ment de son adorable volonté l'objet de nos sup-
plications les plus ardentes1!
Avec quelle expression de douceur et de cha-
rité Il nous redit, sous toutes les formes, qu'il
est la lumière, la voie, la vérité, la vie, le bon
pasteur, le céleste vigneron, le cep qui donne la
vie aux branches ; que sans Lui nous ne pouvons
absolument rien faire et que l'unique moyen pour
nous de porter beaucoup de fruit, c'est de Lui
rester unis et de ne jamais nous séparer de Lui2 !
Avec quel amour II nous révèle la tendresse de
son Cœur, Il nous supplie d'aller à Lui pour être
consolés et soulagés dans nos peines3; pour
trouver la paix du cœur '• et le repos de nos
âmes"1 ; pour affermir notre confiance en sa puis-
sance et en sa miséricorde' ; pour nous prémunir
1 « Vous prierez ainsi : Notre Père qui êtes aux cieux, etc. *
Matth., vi, 9-i3.
8 Jean, vhi, 12 ; xiv, 6 ; x, u ; xv, l, 5.
3 « Venez à moi, vous tous qui souffrez, et êtes courbés sous
le poids de vos peines ; et je vous soulagerai. » Matth., xi, 28.
* « Je vous ai dit ces choses, afin que vous ayez la paix en
moi. » Jean, xvi, 33.
5 « Prenez mon joug sur vous, car il est doux, et vous trou-
verez le repos de vos âmes. » Matth.. xi, 29, 3o.
6 « Mon fils, aie confiance, tes péchés te sont remis. » Matth.,
ix, 2. — « Ayez confiance, c'est moi, ne craignez pas. » Matth.,
xiv, 27. — « Dans le monde vous serez opprimés, mais ayez
confiance, j'ai vaincu le monde. » Jean, xvi, 33.
286 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
contre nos ennemis 1 ; pour goûter à son service
une joie que personne ne pourra jamais nous
enlever-; pour établir en Lui notre demeure3;
pour vivre de sa vie et faire avec Lui une union
tellement intime qu'elle ressemble à l'union
d'éternel amour qu'il a avec son divin Père4!
Se peut-il enseignement plus clair et plus di-
vin ? Ne croirait-on pas, en lisant l'Evangile où II
a consigné ses enseignements, entendre encore
le Verbe Incarné prononçant pour la première
fois ces paroles d'éternelle vérité ? Il nous a dit
que ses paroles sont esprit et vie5 et qu'elles ne
4 « Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups...
Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et ne peuvent tuer l'âme;
mais plutôt craignez celui qui peut perdre l'âme et le corps
dans la géhenne. » Matth., x, 16, 28.
2 « Je vous ai dit ces choses afin que ma joie soit en vous, et
que votre joie soit pleine. » Jean, xv, u. — « Votre cœur se
réjouira et personne ne vous ravira votre joie. » Jean, xvi, 22.
3 « Demeurez en moi, et moi en vous. De même que le rameau
ne peut porter de fruit par lui-même, s'il ne demeure sur la
vigne, ainsi vous non plus, si vous ne demeurez en moi. »
Jean, xv, 4.
4 « Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et mon Père
l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre
demeure. » Jean, xiv, 23. — « Père, ceux que vous m'avez don-
nés, je veux que là où je suis, ils soient également avec moi...,
afin que l'amour dont vous m'avez aimé, soit en eux, et moi
aussi en eux. » Jean, xvii, 24, 26.
5 « Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie. » Jea>,
vi, 64.
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 287
passeront pas1; c'est pourquoi, en les pronon-
çant, Il leur a donné la puissance de traverser les
siècles et de faire entendre toujours les mêmes
échos divins'2. A les écouter, on se passionne;
en les entendant, on sent le souffle puissant de
Dieu qui les grave dans les coeurs et en pénètre
les âmes3; en les méditant, on y puise une vraie
sève de vie divine qui nous ravive et nous trans-
forme 4.
Et quand à tous ces enseignements divins vient
s'ajouter celui qui les couronne tous et en per-
pétue à jamais la vérité, l'amour et la vitalité : le
Sacrement adorable de l'Eucharistie, on voudrait
se taire pour mieux adorer et contempler. Ce
Jésus qui avait tant prêché, qui avait enseigné
aux hommes tant de vérités, qui n'avait parlé
que pour nous montrer le chemin du ciel et nous
1 « Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront
pas. » Luc, xxi, 33.
1 « Au ciel, Jésus est assis dans la gloire ; mais sur la terre,
il ne cesse de parler, et sa bouche, c'est l'Evangile. » Saint
Augustin, Serm. lxxxv.
3 « La parole de Dieu est vivante et efficace, et plus péné-
trante qu'une épée à deux tranchants ; elle entre et atteint jus-
qu'à la division de l'âme et de l'esprit, jusque dans les
jointures et dans la moelle : elle démêle les pensées et les inten-
tions du cœur. » Hébr., iv, 12.
4 « Vous êtes régénérés, non par une semence corruptible,
mais par la semence incorruptible de la parole du Dieu vivant,
qui demeure à tout jamais... La parole de Dieu demeure éter-
nellement. » I Pierre, i, 23, 25.
288 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
révéler l'amour infini de son Cœur, voilà qu'il
reste et que nous Le posséderons jusqu'à la con-
sommation des siècles ! « Je suis le pain de vie,
nous dit-Il, le pain vivant descendu du ciel1...
prenez et mangez, ceci est mon corps ~. . . celui
qui mange ma chair et boit mon sang vivra
éternellement \ »
Jésus peut maintenant remonter au ciel, sa
mission est finie, 11 a enseigné avix hommes tout
ce qu'il avait appris de son Père, et 11 restera
avec eux dans l'Eucharistie pour continuer à leur
parler d'amour et de vérité : sa mission mortelle
est terminée, sa mission eucharistique ne finira
qu'avec le monde.
V. — Fonder son Eglise
Tout ce que Jésus avait dit et tait pendant sa
vie constituait un tond de doctrines et de vertus,
dont il était souverainement important de conser-
ver le dépôt sacré. Jésus n'avait pas parlé seule-
ment pour ses contemporains. Il avait l'humanité
devant les yeux et II prétendait faire entendre sa
voix au-delà des siècles. Il s'était manifesté le
Dieu puissant, juste et saint, plein de condes-
1 Jean, vi, 35, 5i.
* Matth., xxvi, 26.
3 Jean, vi, 55, 59.
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 289
cendance pour les malheureux, de bonté et de
miséricorde pour les pécheurs, d'amour et de
tendresse pour tous. Mais tous ceux qu'il voulait
entraîner à sa suite, ne pouvaient être témoins
de ses vertus ; il fallait, dès lors, qu'il restât en
quelque sorte élevé au-dessus du monde matériel
et que, échappant au contrôle du temps, Il de-
meurât sans ombre ni affaiblissement le Maître
et l'exemplaire éternel, sur lequel se modèle-
raient les saints de l'avenir et tous les élus de la
Patrie future.
Réunissant le passé et l'avenir dans un éternel
présent, Jésus, rentré dans sa gloire, reste le
Dieu immuable devant lequel se succèdent les
nations et s'évanouissent les siècles1. A mesure
que passent les générations, Il leur parle le lan-
gage qu'il tenait aux hommes pendant sa vie
mortelle ; Il les attire par les mêmes attraits ; Il
leur prodigue le même amour ; Il les assiste des
mêmes grâces ; Il leur promet les mêmes récom-
penses et les conduit aux mêmes victoires.
Pour réaliser un semblable idéal, Jésus, fidèle
à sa manière d'agir, aura recours aux moyens
humains. Il ne fera pas que des miracles, Il se
servira des causes secondes ; Il mettra en œuvre
J « Au commencement, Seigneur, c'est vous qui avez créé la
terre ; les cieux sont l'ouvrage de vos mains ; ils périront et ils
vieilliront tous comme un vêtement ; mais vous, vous êtes tou-
jours le même, et vos années ne passeront point. » Ps. ci, 26, 27.
29« DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
l'action des créatures ; Il utilisera les lois ordi-
naires qu'il a Lui-même établies; Il se soumettra
aux conditions de toute société humaine. Lors-
qu'il ne sera plus là, Il mettra d'autres Lui-même
pour tenir sa place ; ne paraissant plus visible-
ment, Il donnera à ses représentants l'autorité
qu'il possède ; ne pouvant plus converser corpo-
rellement avec les hommes, Il déposera sa vérité
sur les lèvres de ceux qu'il chargera d'annoncer
sa doctrine ; ne vivant plus de sa vie mortelle,
Il en conservera toutefois l'histoire complète et,
l'Evangile en mains, tous les peuples pourront la
lire et la méditer1.
Il ne pourra plus se pencher en personne sur
les misères d'ici-bas, mais II aura d'innombrables
disciples qui seront animés des mêmes senti-
ments de bonté et de charité et qui parcourront
le monde pour soulager les malheureux. Il ne
pourra plus lever la main pour bénir et pardon-
ner, mais sa miséricorde comme sa puissance
opéreront encore les mêmes merveilles par le
ministère de ses Prêtres. Il voudra crier son
amour aux hommes, et II mettra des paroles de
1 « Maintenant la grâce a été manifestée par l'apparition de
notre Sauveur Jésus-Christ, qui a détruit la mort et mis en
lumière la vie et l'immortalité par V Evangile. » II Tim., i, 10.
— « Cet Evangile du royaume sera prêché dans le monde en-
tier, en témoignage à toutes les nations. » Matth., xxiv, 14. —
« Que la vérité de l'Evangile demeure parmi vous. » Gal., 11, 5.
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 2Ç1
feu sur les lèvres sacerdotales. Dévoré du zèle
du salut des âmes, Il leur communiquera abon-
damment la vie par les Sacrements qu'il aura
institués pour eux. Aimant sans distinction les
hommes de tous les temps et de tous les lieux, Il
confiera à ses représentants ses mérites infinis
pour en faire profiter tous ses enfants. Ayant
aimé les siens jusqu'à l'excès, Il voudra encore
mourir mystiquement tous les jours, pour rap-
peler son Sacrifice sanglant sur la Croix, et II
instituera un Sacrement de vie qui réunira dans
une sublime et divine immolation l'amour du
Cénacle et celui du Calvaire. Bien plus, comme
pour compenser sa présence visible et animée,
Il fera pour ses enfants de l'avenir plus que pour
ses contemporains, et II se donnera en nourriture
aux âmes par la manducation du Pain de vie des-
cendu du ciel 1.
1 « Puis donc que le Christ, dit Saint Thomas, devait priver
l'Eglise de sa présence corporelle, il était nécessaire qu'il établît
d'autres hommes pour ses ministres, afin de dispenser les sa-
crements aux fidèles, selon cette parole de l'Apôtre (I Cor.,
iv, 1) : « Que les hommes nous regardent comme les ministres
du Christ et les dispensateurs des mystères de Dieu. » Aussi, il
a confié à ses disciples la consécration de son corps et de son
sang, en leur disant (Luc, xxn, 19) : « Faites ceci en mémoire de
moi. » 11 leur a aussi donné le pouvoir de remettre les péchés,
selon ce que nous lisons (Jean, xx, 23) : « Les péchés seront
remis à ceux à qui vous les remettrez. » Il leur a encore imposé
l'obligation d'enseigner et de baptiser, en ces termes (Matth.,
xxvni, 19) : « Allez, enseignez toutes les nations, les baptisant. »
S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 74.
2q2 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
Voilà pourquoi Jésus constitue l'Eglise dépo-
sitaire à la fois de ses trésors de mérites et de
grâces, aussi bien que de sa doctrine et de son
autorité universelle. A cet effet, Il lui donne
un chef pour la conduire et lui conserver la
foi • ; avec des Evêques pour coopérer à son gou-
vernement universel '2 ; avec des Prêtres pour en
administrer les Sacrements ; avec des vérités
et des enseignements pour instruire les peuples ;
avec une puissance divine pour fermer l'enfer et
1 « Pour la même raison, parce qu'il devait priver l'Eglise de
sa présence corporelle, il fallait que le Christ commît quelqu'un
pour administrer à sa place l'Eglise universelle. C'est pour-
quoi, avant son Ascension, il dit à Saint Pierre (Jean, xxi,
17) : « Pais mes brebis »; et avant sa Passion (Luc, xxu, 32) :
« Quand tu seras converti, affermis tes frères. » Et il ne fit qu'à
lui cette promesse (Matth., xvi, 19) : « Je te donnerai les clefs
du royaume des cieux » ; pour montrer que la puissance des
clefs doit arriver aux autres par lui, afin de conserver l'unité
de l'Eglise. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 76.
- « Puisque tous les Ordres sont conférés au moyen d'un
sacrement, et que certains ministres de l'Eglise doivent dis-
penser les sacrements de l'Eglise, il est nécessaire qu'il y ait
dans l'Eglise une puissance supérieure, et dont le ministère
soit plus élevé, pour dispenser le sacrement de l'Ordre. Cette
puissance est celle de XEvêque ; et quoiqu'elle ne soit pas plus
étendue que celle du Prêtre pour la consécration du corps du
Christ, elle l'excède cependant pour les choses qui regardent les
fidèles. Car la puissance sacerdotale elle-même dérive de la puis-
sance épiscopale ; et tout ce qui est d'une exécution difficile dans
le gouvernement du peuple fidèle est réservé aux Evêques, par
l'autorité desquels les Prêtres eux-mêmes peuvent accomplir
les choses qui leur sont commises. Ainsi donc, il est manifeste
que la puissance souveraine pour le gouvernement du peuple
fidèle appartient à la dignité épiscopale. » S. Thom., Ibid.
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 2Q.1
ouvrir le ciel ; avec des Mystères pour exercer la
foi ; avec des promesses éternelles pour raviver
l'espérance ; avec un foyer d'amour inépuisable
pour inoculer dans les âmes la charité divine et
la charité fraternelle ; avec des sources de vie
pour rendre les vertus divinement fécondes ;
avec un Sacrifice perpétuel qui rend à Dieu tout
l'honneur et toute la louange que lui ont rendus la
vie, les souffrances et la mort du Fils de l'homme.
Ainsi Jésus se survit à Lui-même : aucune de
ses paroles ne sera perdue ; aucune de ses vertus
ne restera dans l'ombre ; aucun de ses gestes ne
sera sans signification ; aucune de ses grâces ne
restera stérile ; aucun de ses exemples ne sera
sans imitateur ; aucun de ses enseignements ne
restera incompris ; aucune de ses souffrances ne
sera inutile ; aucune goutte de son sang ne sera
versée en vain. L'Eglise continuera à réunir ses
enfants autour du même Chef; elle groupera les
brebis autour du même Pasteur ; elle enseignera
aux disciples les leçons du même Maître ; elle
présentera aux âmes les vertus du même Modèle;
elle jettera les pécheurs aux pieds du même Mi-
séricordieux ; elle appellera les parfaits à la suite
du même Sauveur ; elle conduira les victimes
volontaires au même divin Sacrificateur ; elle
baignera toutes les âmes dans le sang de la même
unique et divine Victime.
294 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
Jésus restera le thème de ses constants ensei-
gnements ; la beauté de sa divine doctrine ; la
vérité inébranlable de ses dogmes ; la pureté de
sa morale ; le foyer de son inépuisable charité ;
la garantie de ses espérances ; la sécurité de ses
promesses ; la source de sa vie ; l'assurance de
ses victoires et l'objet de ses éternelles récom-
penses.
En fondant son Eglise, Jésus y a déposé Lui-
même cette vie divine qui fait sa force ' ; cette foi
infaillible qui ne saurait s'obscurcir2; cette espé-
rance qui s'appuie sur des promesses divines :1 ;
cette charité dont II s'est constitué personnelle-
ment le foyer toujours agissant '. Il y fait jaillir
1 Du fait de l'action constante et vivificatrice que Jésus exerce
dans son Eglise, le Docteur angélique en déduit qu'il en est
naturellement le chef, et qu'à ce titre il communique la vie à
tous ses membres. « Parce que la grâce découle du Christ
dans les autres hommes, il est convenable qu'il soit la tête de
l' Eglise ; car c'est de la tête que la sensibilité et le mouvement
se communiquent aux autres membres qui lui sont conformes
dans la nature. C'est ainsi que du Christ la grâce et la vérité
passent aux autres hommes. D'où l'Apôtre dit (Eph., i, 22, 23) :
« Il l'a établi le chef de toute l'Eglise, qui est son corps. »
S. Thom., Op. 2,'c. 214.
- « Je vis dans la foi au Fils de Dieu, qui m'a aimé et qui
s'est livré lui-même pour moi. » Gal., h, 20.
3 « L'espérance ne trompe point, parce que l'amour de Dieu
a été répandu dans nos cœurs par l'Esprit-Saint, qui nous a été
donné. » Rom., v, 5.
4 « La grâce de notre Seigneur a été surabondante, en me
remplissant de la foi et de la charité qui est en Jésus-Christ. »
I Tim., 1, 14.
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 2Çp
des eaux de grâces jusqu'à la vie éternelle ' ; Il y
maintient des principes de résurrection qui dé-
fient la mort - ; Il assure la victoire finale contre
tous les ennemis ■ et II y proclame le triomphe
futur dans une gloire éternelle 5.
Jésus réunit tout ce qu'il a accumulé de mé-
rites et de grâces et II les confie à son Eglise, pour
qu'elle en fasse une maternelle distribution aux
âmes. Il se livre Lui-même et II devient la pro-
priété divine de son Eglise, qui a le droit de
disposer de Lui suivant les besoins de ses en-
fants. Compagnon des hommes et leur prisonnier
d'amour au Très Saint Sacrement, Il fait encore
partie de l'humanité. La barque de Pierre porte
à son bord son divin Pilote, qui lui évitera de
sombrer contre les écueils et la conduira sûre-
ment au port.
Ainsi, Jésus termine sa mission en assurant
celle de son Eglise ; ainsi, Jésus est fidèle à sa
1 « La grâce de Dieu, c'est la vie éternelle en Jésus-Christ
notre Seigneur. » Rom., vi, 23.
- « Si nous croyons que Jésus est mort et ressuscité, croyons
aussi que Dieu amènera avec Jésus ceux qui se sont endormis
en lui. » I Thess., iv, i3.
3 « Nous demeurons victorieux par celui qui nous a aimés. »
Rom., vin, 3/.
1 « Ce n'était pas assez à Jésus-Christ notre Seigneur, de
nous avoir obtenu notre réconciliation : par lui, nous allons
jusqu'à nous glorifier en Dieu. » Rom., v, il.
296 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
parole : « Voici que je suis avec vous tous les
jours jusqu'à la consommation des siècles '. »
VI. — Remplacer les sacrifices anciens
par un Sacrifice nouveau
La mission de Jésus sur cette terre n'eût pas
été complète, s'il se fût contenté d'édifier et d'en-
seigner les hommes, de fonder son Eglise et d'en
assurer la perpétuité ; le couronnement néces-
saire de ses vertus et de ses enseignements était
de les imprimer avec son sang dans le cœur de
l'humanité. La vertu qui va jusqu'au sacrifice
suprême de la vie, est une vertu héroïque qui
s'impose à l'admiration ; et, lorsque le principe en
est puisé dans un amour souverain, elle inspire
l'imitation dans le même esprit de dévouement
et de charité. La doctrine qui se confirme par une
telle élévation de sentiments, par une déclaration
aussi solennelle de sa véracité et par une per-
suasion plus forte que la mort, est une doctrine
qui prouve la divinité de son origine et qui né-
cessairement doit rester dans le monde la source
et la gardienne de la vérité.
La fondation de son Eglise n'exigeait pas seu-
1 Matth., xxviii, 20. — C'est par cette parole solennelle de
Jésus, que Saint Matthieu termine son Evangile.
PRINCIPALES MISSIONS DE JESUS 297
lement de Jésus qu'il édictât des lois, qu'il cons-
tituât une société parfaite capable d'en assurer la
stabilité et qu'il établît une hiérarchie apte à la
gouverner sagement. II ne suffisait même pas
qu'il lui confiât le trésor de ses mérites et la dis-
pensation de ses grâces : Il devait constituer dans
son sein un Sacrifice qui fût le centre de toute sa
Religion. Toute religion consiste essentiellement
dans le sacrifice, le sacrifice étant l'hommage le
plus solennel rendu à la souveraineté de Dieu en
même temps que l'expression de la dépendance
absolue de la créature1. Jésus venant instituer
une Religion parfaite — en dépouillant l'an-
cienne de tout ce qui la souillait et la dénaturait,
et en dotant la nouvelle de dons précieux qui en
assureraient la perpétuité et l'infaillibilité — de-
vait avant tout se préoccuper de lui donner un
Sacrifice qui fût sa joie, sa force, sa fécondité
et sa vitalité.
D'ailleurs, sa double mission de Réparateur de
1 Par sa nature même, l'obligation d'offrir des sacrifices à Dieu
est de droit naturel. « Puisque le mode le plus convenable à
l'homme pour exprimer ses pensées, dit Saint Thomas, c'est
d'avoir recours aux signes sensibles, parce que c'est par les
choses sensibles que la connaissance se développe ; il s'ensuit
que la raison porte naturellement l'homme à faire usage de ces
choses sensibles, en les offrant à Dieu en signe de la soumis-
sion et de l' honneur qui lui sont dûs. Et comme c'est là ce qui
constitue l'essence du sacrifice, il s'ensuit que son oblation
appartient au droit naturel. » S. Thom., II II, q. 85, a. t.
298 DE LA CONDITION DE i/hOMME-DIEU
l'outrage fait à Dieu par le péché et de Sauveur
du genre humain réclamait aussi un Sacrifice
nouveau. Jusque-là tous les sacrifices anciens
n'avaient pu honorer dignement la Divinité et
lui donner une compensation suffisante pour
l'offense reçue. Tant que cette réparation n'aurait
pas été faite, le bras de la Justice divine serait
resté armé et aurait pu exercer ses terribles
vengeances contre l'humanité.
Ni la vertu des justes, ni les supplications
des Patriarches et des Prophètes, ni les mor-
tifications des pénitents, ni les sacrifices des
saints, ni même la sainteté de Marie l'Imma-
culée, n'avaient pu apaiser la Justice de Dieu ;
les menaces restaient suspendues au-dessus de
l'humanité coupable.
Les sacrifices auraient donc pu encore se mul-
tiplier, les autels auraient eu beau ruisseler de
sang, les victimes choisies avec soin auraient
pu être offertes pendant des siècles, et toujours
la Justice de Dieu aurait réclamé une victime
que l'humanité n'aurait pas su lui fournir '.
C'est alors que le Verbe divin, dévoré de zèle
pour la gloire de son Père et animé d'une miséri-
corde infinie pour les hommes, quitta le sein de
1 « Vous n'avez pas voulu de sacrifices et d'offrandes, non
plus que les holocaustes pour les péchés, et vous n'avez pas
agréé ces choses qu'on offre selon la loi. » Hébr., x, 8.
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 299
Dieu et fit son entrée dans l'humanité. Entrée
modeste, cachée, ignorée, humiliée, comme il
convient à une victime qui n'a de raison d'être
que pour être immolée et d'ambition que pour
courir au sacrifice. « O mon Père, s'écrie Jésus,
vous n'avez plus voulu des sacrifices anciens,
vous m'avez adapté un corps, me voici pour
faire votre volonté^. »
Jésus connaissait la volonté de son Père, Il
l'avait acceptée, Il la voulait autant que lui. La
même justice armait le bras du Père et celui du
Fils ; la même sainteté réclamait une réparation
parfaite ; la même miséricorde les portait à par-
donner aux coupables ; le même amour infini les
poussait au sacrifice, le Père en donnant son Fils
unique, le Fils en se laissant immoler par son
Père. De sorte que lorsque le Verbe divin appa-
raît dans le monde, c'est déjà une Victime qui
commence son Sacrifice. Mais comme l'immola-
tion n'est complète que dans l'effusion du sang,
le Sacrifice n'est parfait que par la mort de la
1 Hébr., x, 5, 7. — « C'est en vertu de cette volonté que nous
avons été sanctifiés par l'oblation du corps de Jésus-Christ,
faite une fois pour toutes. Tandis que tous les Prêtres de l'an-
cienne loi se présentent chaque jour pour accomplir leur minis-
tère et pour offrir tous les jours les mêmes victimes, incapables
à jamais d'ôter les péchés, le Christ, après avoir offert une
seule hostie pour les péchés, est assis pour toujours à la droite
de Dieu. » Ibio., 10-12.
300 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
Victime ; c'est pourquoi Jésus fait allusion à tant
de victimes immolées et à leur sang versé.
Ces sacrifices, sans cloute, n'étaient pas inu-
tiles, quoique inefficaces, car ils étaient une
forme nécessaire d'un culte extérieur et matériel.
Ils étaient, en outre, une figure du vrai et sou-
verain Sacrifice qui devait s'opérer un jour et
dont ils annonçaient le futur avènement. Leur
valeur était dans leur signification et, par cela
seul, ils devaient en être totalement dénués à
l'apparition de la divine Victime qui venait les
abolir et les remplacer '.
Comme elle est significative cette parole de
Jésus : « Vous m'avez adapté un corps, me voi-
ci. » Pour glorifier Dieu et pour sauver le monde,
il fallait du sang -. Depuis des milliers d'années,
le sang des animaux coulait en l'honneur de la
Divinité ; pour abolir ces sacrifices sanglants, il
1 « Si donc la perfection avait pu être réalisée par le sacer-
doce lévitique (car c'est sous lui que le peuple reçut la loi),
qu était-il encore besoin qu'il se levât un autre prêtre selon
l'ordre de Melchisédech, et non selon l'ordre d'Aaron ? Le Sacer-
doce étant changé, il est nécessaire qu'il y ait aussi changement
de loi. Il y a ainsi abolition de la première ordonnance, à cause
de son impuissance et de son inutilité. Car la loi n'a rien amené
à la perfection, mais elle est simplement l'introduction d'une
meilleure espérance, par laquelle nous approchons de Dieu. »
Hébr., vu, 11, 12, 18, 19. — « Il abolit ainsi le premier sacrifice
pour établir le second. » Hébr., x, 9.
- « Tout est purifié avec du sang, et sans effusion de sang il
n'y a pas de pardon. » Hébr., ix, 22.
PRINCIPALES MISSIONS DE JÉSUS 301
en fallait un dont le sang pût purifier universel-
lement l'humanité et qui, une fois répandu, de-
meurât la source inépuisable du salut et de la
vie. Ce sang, Jésus le fait circuler dans ses
veines, Il le vivifie sans cesse comme pour le
rendre plus pur, et quand toutes les figures s'éva-
nouissent et que tout ce qui a été écrit de Lui est
accompli, Il le laisse se répandre comme un par-
fum précieux qui monte jusqu'au trône de l'Eter-
nel et qui, après en avoir obtenu le suprême
pardon, retombe sur le genre humain en une
pluie abondante de grâces et de miséricordes.
Tout a pris fin, l'œuvre sublime de la Rédemp-
tion est accomplie : la vie et la mort de Jésus ont
été scellées dans un Sacrifice qui réunit tous ses
mystères, qui rappelle toutes ses vertus et tous
ses enseignements, qui contient toutes ses per-
fections, tous ses mérites et toutes ses grâces,
qui proclame éloquemment son mystérieux et
ineffable amour, qui demeure ici-bas la glorifi-
cation permanente de Dieu et la source inépui-
sable de la vie des âmes.
« Consommatum estK », criera la divine Vic-
time en achevant son Sacrifice, faisant écho une
dernière fois aux paroles qu'elle avait pronon-
cées peu auparavant à la Cène : » Mon Père,
1 « Tout est consommé. » Jean, xix, 3o.
302 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
j'ai achevé V œuvre que vous m'aviez donnée
à faire^ », ma mission est remplie, je retourne
vers vous d'où je suis sorti "2, afin que vous me
glorifiiez à votre tour, comme je vous ai glorifié
moi-même 3.
Partez, ô Jésus, votre gloire est dans les cieux;
mais revenez, puisque votre Sacrifice est parmi
nous. Vous nous avez laissé des autels et donné
des Prêtres ; il nous faut une Victime, et notre
Victime unique, c'est Vous, Vous dont le Sang
restera éternellement notre divine rançon. Ah !
continuez votre mission, et ne cessez de nous
pardonner, Vous qui ne cessez de nous aimer.
1 Jean, xvii, 4.
- Id., xvi, 28.
3 Id., xvii, 4, 5.
A Jésus, l'Envoyé de Dieu
O Jésus, Vous que j'adore à genoux,
que je contemple comme un présent des Cieux
et que j'aime comme le don ineffable de la Divinité
fait à la terre ;
je Vous vois sortir du sein de votre Père
pour le glorifier et faire ses divines volontés.
Je Vous considère tout rempli d'amour
et de miséricorde
pour le salut des hommes.
Je Vous admire pratiquant toutes les vertus,
Vous la sainteté infinie.
Je Vous écoute m'enseignant votre céleste doctrine,
Vous la vérité éternelle.
Je Vous retrouve dans ma mère la sainte Eglise,
que Vous avez fondée.
Je Vous loue, je Vous bénis, je Vous adore
et je Vous aime
dans l'ineffable Sacrifice que votre divin Sacerdoce
conserve au monde,
pour continuer à le baigner dans votre Sang
et à le réchaufi/er des feux de votre éternel amour.
O Jésus, Vous que votre divin Père nous a envoyé,
restez avec nous
et soyez à jamais notre félicité.
CHAPITRE SIXÎEME
Des caractères essentiels
en Jésus
CHAPITRE SIXIEME
Des caractères essentiels
en Jésus
« Notre pontife a reçu un ministère
d'autant plus excellent, qu'il est le mé-
diateur d'une meilleure alliance et d'un
nouveau testament, et qu'il a obtenu
une rédemption éternelle par Perfusion
de son sang. »
Hébr.. VIII, 6; IX, 12, 15.
Nous avons jusqu'ici suivi Jésus dans les di-
verses phases de sa vie, nous L'avons considéré
dans ses différents états et dans ses multiples
missions, et nous avons été frappés de l'harmonie
qui règne dans cette existence toujours égale à
elle-même, poursuivant invariablement le même
but et fidèle en tous points à la voie d'amour et
de sacrifice qui lui avait été tracée. Le Verbe de
Dieu n'abandonne rien de ce qu'il est essentielle-
ment et éternellement, et le Verbe Incarné ne
change point la condition de la nature humaine
qu'il a daigné prendre. C'est un Dieu, Il peut
308 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
sauver le monde ; c'est un Homme, Il peut souf-
frir et mourir. Comme créature, Il supplie et II
s'offre en holocauste; comme Créateur, Il agrée
l'offrande et II pardonne. En tant que Fils de
Dieu, Il est l'Envoyé de son divin Père ; en tant
que Fils de l'homme, Il accomplit la mission qui
Lui a été donnée. Comme Verbe divin éternel-
lement engendré, Il est l'objet des éternelles
complaisances du Dieu trois fois saint ; comme
Sauveur du genre humain, Il est la Victime
chargée des péchés du monde et que la justice
divine immolera sans merci.
A chaque état particulier de Jésus correspond
une mission spéciale. Parce qu'il s'est uni à l'hu-
manité, Il la réhabilite dans sa Personne et II
peut se présenter à son divin Père en son nom ;
s'étant fait Suppliant, Il devient un digne répa-
rateur de la Divinité outragée ; s'étant constitué
Hostie devant la majesté divine, Il est nécessaire-
ment une Victime d'agréable odeur ; passant par
les diverses phases de la vie humaine, Il se pose
comme le divin Modèle que tous doivent imiter ;
se vouant à l'apostolat auprès des hommes qu'il
est venu instruire et sauver, Il se fait leur céleste
Educateur ; offrant son sacrifice par l'effusion de
son sang, Il devient le Sauveur du genre humain;
perpétuant sa présence dans son état eucharis-
tique, Il continue d'assister et de vivifier l'Eglise
CARACTÈRES ESSENTIELS EN JÉSUS 3(>9
qu'il a fondée et qu'il a chargé de continuer dans
le monde sa mission rédemptrice.
Comme tout est admirablement coordonné en
Jésus ! Tout le reste disparaît et se confond dans
ces grands aspects de l'Incarnation et de la Ré-
demption. On ne peut pas ne pas considérer en
Jésus ce que nous avons dit ; et quand une fois
on L'étudié de la sorte, on a pour ainsi dire la
clef de tous ses mystères. Non pas que Jésus
puisse jamais être connu parfaitement et em-
brassé dans toute son ampleur ; mais si on Le
considère méthodiquement, on en a une intel-
ligence plus nette et on saisit plus aisément
l'harmonie parfaite qui préside à son existence
terrestre et qui unit si admirablement en Lui
l'humain et le divin.
De tout ce que nous avons vu, il résulte claire-
ment que, de même qu'en Jésus il y a un état qui
est le fondement de tous les autres, son état de
créature humaine, il y a également une mission
qui est la base de toutes les autres, sa mission de
Sauveur du genre humain. Faisons disparaître
la notion de l'humanité en Jésus, et nous n'avons
plus aucun de ses autres états, soit intrinsèques,
comme Hostie et comme Victime, soit extrin-
sèques, comme vie d'enfance, vie cachée et vie
publique. Cessons de voir en Jésus la Victime
3lO DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
offerte à Dieu en expiation des péchés du monde,
et du coup nous annulons ses autres missions de
réparateur, de sanctificateur et d'éducateur, qui
sont subordonnées à sa mission de Sauveur et
qui ne s'expliquent que par elle.
C'est ce qui nous permet de dire, en leur don-
nant une importance de principe et de priorité,
qu'il y a en Jésus des caractères essentiels, en ce
sens qu'ils ne peuvent en aucune manière Lui
être déniés et qu'à eux seuls ils suffisent à nous
donner une intelligence exacte du Verbe Incarné.
Si nous voulions établir une relation entre ces
divers caractères et les principales missions que
nous avons considérées en Jésus, nous pourrions
dire qu'à sa mission de réparateur et de conci-
liateur correspond son caractère de Médiateur ;
à sa mission de sanctificateur et d'éducateur,
celui de Docteur ; à sa mission de Sauveur, par
son immolation, son double caractère de Sacrifi-
cateur et de Victime.
Il est souverainement important que nous sai-
sissions bien ces caractères essentiels en Jésus,
qui jetteront un jour lumineux sur les considé-
rations futures des autres Parties de cet ouvrage.
Entrons dans cette étude avec un saint respect
et un cœur tout embrasé d'amour pour Celui
dont nous voulons faire, plus que jamais, notre
bonheur et notre tout.
CARACTÈRES ESSENTIELS EN JESUS 3li
I. — Jésus Médiateur
Le Verbe de Dieu, en se faisant Homme, ne
vient pas seulement sur la terre pour y mener la
vie dont II jouit de toute éternité au sein de la
Divinité, autrement II n'aurait eu nul besoin de
l'Incarnation ; mais II vient encore pour y accom-
plir une mission spéciale dont II tire la raison et
l'essence, à la fois de sa nature divine et de sa
nature humaine.
Le péché avait détruit l'accord parfait qui exis-
tait entre Dieu et l'humanité ; depuis lors, aucune
voix humaine n'avait été assez pure pour se faire
entendre de la Divinité, aucune prière n'avait été
assez puissante pour toucher le cœur de Dieu,
aucune satisfaction n'avait été assez méritoire
pour obtenir le pardon de la justice divine of-
fensée. Il existait une véritable désunion entre
Dieu, dont la justice réclamait une réparation, et
l'humanité qui était impuissante à la lui donner.
Autant Dieu était inaccessible dans les hauteurs
d'où il régnait et gouvernait, autant l'humanité
était malheureuse dans la malédiction qui pesait
sur elle et dans la misère où elle gisait.
Pour rétablir l'union brisée, il fallait un être
qui pût atteindre ces deux extrêmes et qui ne fût
ni uniquement Dieu, Dieu ne pouvant s'humilier,
3l2 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
ni uniquement homme, l'homme ne pouvant
monter jusqu'à Dieu ; mais qui fût l'un et l'autre
à la fois, et qui pût ainsi devenir le point de con-
tact entre le ciel et la terre. C'est ce que fait le
Verbe en s'incarnant : Il s'établit le trait d'union
nécessaire et II se constitue solennellement le
Médiateur officiel entre Dieu et les hommes '.
Lui seul a le droit de représenter dignement
l'humanité et de parler en son nom -. Il en a pris
la nature et II personnifie en Lui-même tout le
genre humain. Il en connaît les immenses be-
soins ; Il sait de quel poids pèse sur elle l'inimitié
de son Créateur ; Il en a vu à travers les siècles
les innombrables infidélités et les noires ingra-
titudes ; Il en analyse les passions mauvaises et
les penchants au mal ; Il la voit plongée dans les
ténèbres de l'erreur et dans la tristesse de ses
mortelles impuissances. A côté de ses misères, Il
voit ses aspirations vers le bien, ses efforts pour
remonter le courant qui i'entraîne à sa ruine ;
Il entend ses cris de détresse et ses déchirantes
1 « L'office de médiateur, dit Saint Thomas, demandait que
le Christ eût en commun avec nous une chair passible et mor-
telle, et avec Dieu la puissance et la gloire, afin qu'en détruisant
en nous ce qu'il avait de commun avec nous, savoir la souffrance
et la mort, il nous fît parvenir à ce qui lui était commun avec
Dieu ; car il fut médiateur pour nous unir à Dieu. » S. Thom.,
Contr. Gent., L. 4, c. 55.
2 « Il n'y a <\uun seul médiateur de Dieu et des hommes,
c'est Jésus-Christ homme. » 1 Tim., ii, 5.
CARACTÈRES ESSENTIELS EN JÉSUS 3l3
supplications ; Il est témoin de ses désirs de
réhabilitation et de ses élans infructueux vers
une Divinité dont la justice reste inexorable. Il
s'empare de ce mélange de bien et de mal, et II
s'en charge miséricordieusement ; puis, prenant
sur Lui toute responsabilité et se portant garant,
vis-à-vis de l'humanité, de ses démarches, Il se
présente devant le trône de Dieu et II plaide
la cause du genre humain depuis si longtemps
abandonné l.
Il s'est chargé de tous les péchés du monde et
Il en demande le pardon total. Il porte les prières
de tous les hommes et II les fait siennes. Il expose
leurs besoins les plus essentiels et II réclame un
secours efficace. Il n'y a plus dans l'humanité une
misère qu'il ne soulage» un soupir qu'il n'entende,
une souffrance qu'il ne console, une prière qu'il
ne fasse passer par son Cœur, une espérance qu'il
n'affermisse, une résolution qu'il ne fortifie, une
confiance à laquelle II ne réponde, un effort qu'il
ne soutienne, une fidélité qu'il ne récompense.
Jésus s'est fait comme le réservoir de toutes
les aspirations, de tous les besoins et de toutes
les misères de l'humanité ; Il transforme tout en
1 « Mes petits enfants, je vous écris afin que vous ne péchiez
point ; mais quand même quelqu'un aurait péché, nous avons
un avocat auprès du Père, Jésus-Christ le Juste. C'est lui qui
est une propitiation pour nos péchés ; et non seulement pour les
nôtres, mais pour ceux du monde entier. » I Jean, h, i, 2.
3l4 DE LA CONDITION DE LHOMME-DIEU
Lui, et c'est lorsqu'il a tout purifié et tout sanc-
tifié qu'il intercède auprès de son divin Père.
Jamais avocat n'avait été plus attitré pour se
faire le défenseur des malheureux et des repen-
tants, plus puissant pour plaider efficacement
leur cause, plus digne de la confiance de tous
pour devenir leur confident, leur conseiller et
leur médiateur l.
Comment n'aurait-Il pas le droit de recueillir
toutes les prières humaines, Celui qui les inspire
à tous les cœurs et les fait monter, depuis le
Paradis terrestre, vers le trône de l'Eternel ! Com-
ment n'aurait-Il pas le pouvoir de réunir en Lui-
même toutes les misères de l'humanité pour en
soulager les hommes, Celui qui n'est descendu
du ciel que pour guérir, purifier et consoler !
Comment n'aurait-Il pas qualité pour présenter
à Dieu les besoins et les supplications du genre
humain, Celui qui n'en a pris la nature que pour
1 Aussi Saint Thomas affirme-t-il qu'il n'y a aucune autre
médiation qui puisse être parfaite, que celle du Fils de Dieu
fait homme. « Il n'y a que le Christ qui soit un médiateur par-
fait entre Dieu et les hommes, en tant que par sa mort il a
réconcilié le genre humain avec Dieu. Il appartient proprement
à l'office de médiateur de lier et d'unir ceux entre lesquels il
interpose sa médiation ; car les extrêmes s'unissent dans un
milieu. Or, il convient au Christ d'unir les hommes à Dieu
d'une manière parfaite, puisque c'est par lui qu'ils ont été ré-
conciliés avec Dieu, d'après ces paroles de Saint Paul (II Cor.,
v, 19) : « Dieu était dans le Christ, réconciliant le monde avec
lui. » S. Thom., III p., q. 26, a. l.
CARACTÈRES ESSENTIELS EN JÉSUS 3i5
s'en faire l'intrépide défenseur ! Comment n'au-
rait-Il pas la confiance universelle, Celui qui
donne tout et n'a rien à recevoir, Celui qui se
substitue au coupable afin de pouvoir, dans sa
puissance, le sauver plus sûrement î Comment
enfin ne serait-Il pas écouté, Celui qui, tout en
portant les livrées de l'humanité pécheresse, est
l'Envoyé du Ciel pour racheter le monde !
Et ici, considérant le Verbe Incarné dans ses
rapports non plus seulement avec l'humanité
mais encore avec la Divinité, nous entrons sur
un nouveau théâtre, nous touchons à l'autre ex-
trémité qu'il faut rapprocher de la première.
Jusqu'à l'avènement de l'Homme-Dieu, l'huma-
nité avait prié, mais ses prières n'avaient été
qu'en partie exaucées ; c'est à distance que les
hommes parlaient à Dieu, et nulle créature hu-
maine n'avait pu se prévaloir d'aucun titre pour
mériter d'être entendue et exaucée.
Mais quand Jésus lève les bras au ciel, le ciel
fait silence ; quand la prière monte de son Cœur
et tombe de ses lèvres, Dieu prête l'oreille ; quand
la supplication se fait plus ardente, elle pénètre
jusqu'au trône de Dieu ; quand l'amour donne à
ses paroles des accents enflammés, Dieu recon-
naît son éternelle charité dans le cœur du sup-
pliant ; et quand le Fils de l'homme fait appel à
3l6 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
l'amour du Père pour le Fils de Dieu, ses prières
deviennent presque des ordres et Dieu accorde
tout au Fils de ses éternelles complaisances l.
Jésus n'a à recourir à aucune assistance pour
traiter avec Dieu ; Il est à Lui-même sa propre
recommandation, et ce que, en Lui, l'Homme
demande, le Dieu l'accorde. C'est moins la Divi-
nité qui s'abaisse que l'humanité qui s'élève.
Jésus montre à son divin Père comme une hu-
manité transfigurée, et quoique ce soit en faveur
de celle-ci qu'il intercède, Il fait valoir ses titres
divins, afin que la sainteté infinie de sa Divinité
couvre la misère et la culpabilité de l'humanité.
Il rappelle à son Père qu'en donnant son Fils au
monde, il ne l'a fait que par bonté et miséricorde,
et que cette donation n'ayant rien changé entre
eux de leurs relations divines et essentielles, le
Fils a toujours les mêmes droits d'être écouté et
exaucé 2.
D'ailleurs, Jésus a les mêmes intérêts que son
1 « Le Père aime son Fils, et zV lui a tout livré. » Jean, m, 35.
— « Mon Père, je vous rends grâces de ce que vous m'avez
écouté. Pour moi, je savais que vous /n'écoutez toujours. »
Jean, xi, 41, 42.
- « Aux jours de sa vie mortelle, le Christ offrit à Celui qui
pouvait le préserver de la mort, ses prières et ses supplications
accompagnées d'un grand cri et de larmes, et il fut exaucé à
cause de l'excellence de son hommage... Ainsi, ayant achevé sa
mission, il est devenu pour ceux qui lui obéissent la cause du
salut éternel. » Hébr., v, 7, 9.
CARACTÈRES ESSENTIELS EN JÉSUS 3\"J
divin Père à sauvegarder l'honneur, la dignité et
les droits de Dieu ; et s'il fait appel à son amour
et à sa miséricorde, Il ne porte néanmoins aucun
préjudice à sa justice et à sa majesté. Il se fait
en quelque sorte garant de tous les droits de
Dieu comme de tous les devoirs de l'homme. Ce
qu'il veut, c'est que les relations intimes, quasi
interrompues depuis l'origine, soient renouées,
qu'en Lui l'humanité puisse être entendue et
que, par Lui, les pardons comme les ordres de
Dieu puissent être communiqués aux hommes.
Agréé de part et d'autre, Jésus devient l'inter-
médiaire nécessaire et le représentant officiel des
deux parties adverses. Il jouera le rôle de l'ac-
cusé vis-à-vis du juge et II remplira l'office du
juge dans les sentences qu'il rendra ; Il parlera
comme un esclave parle à son maître, et II don-
nera des ordres à celui qui Lui doit l'obéissance ;
Il se fera mendiant devant le souverain Seigneur
de qui II dépend, et II distribuera ses largesses à
celui qui est dénué de tout ; Il suppliera dans
l'humilité et l'impuissance le Tout-Puissant qui
seul peut Le secourir, et II se montrera prodigue
de ses dons ; Il s'adressera comme un condamné
à la clémence de son libérateur, et, Sauveur, Il
prononcera la grâce du coupable ; Il fera valoir
les motifs les plus touchants pour attendrir le
3l8 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
cœur de Celui qui a le droit absolu de prononcer
des arrêts de vie et de mort, et, Dieu de l'éter-
nelle charité, Il laissera tomber sur le monde
une pluie de miséricorde et de pardons.
Désormais, quand Dieu voudra parler aux
hommes, il empruntera la voix de Jésus ; quand
il voudra se révéler à l'humanité, il lui enverra
Jésus ; quand il voudra faire respecter ses droits,
il les confiera à Jésus ; quand il exaucera les
prières des humains, il chargera Jésus de leur
transmettre ses grâces et ses bienfaits ; quand
l'heure du salut définitif aura sonné, il déposera
sur Jésus les péchés du monde et il en fera la
Victime universelle.
Quelle admirable économie du plan divin !
Jésus est un Médiateur nécessaire ; la Divinité
et l'humanité ne peuvent aller l'une vers l'autre
que par Lui. Jésus reprend ainsi comme en sous-
œuvre l'humanité qu'il a créée, afin de la trans-
former et de la refaire sur l'idéal primitif ; puis,
Il se sert de sa Divinité pour exaucer ses propres
prières et les rendre efficaces '.
1 Remarquons, avec l'Ange de l'Ecole, que Jésus n'a pu être
médiateur qu'en tant qu'homme ; car s'il lui convient comme
Dieu ôteffacer les péchés, c'est comme homme qu'il satisfait
pour les péchés. « Dans le médiateur, dit-il, nous pouvons con-
sidérer deux choses : \n sa nature d'intermédiaire ; 2" l'office
qu'il a d'unir ce qui est séparé. Or, il est de l'essence d'un moyen
d'être séparé des deux extrêmes ; et le médiateur unit, par là
même qu'il porte à l'un ce qui appartient à l'autre. Aucune de
CARACTÈRES ESSENTIELS EN JÉSUS 3l9
Ce premier caractère essentiel en Jésus est un
caractère qui demeure : Jésus est et sera éternel-
lement un Médiateur. C'est par son Nom que
l'Eglise nous fait constamment prier1; c'est par
Lui que nous allons à son Père2; c'est en Lui
que nous sommes réhabilités3 ; c'est en nous cou-
vrant de ses mérites que nous pouvons nous pré-
senter à Dieu4; c'est en usant de ses grâces que
ces deux conditions ne peut convenir au Christ comme Dieu,
mais seulement comme homme. Car, comme Dieu, il ne diffère
du Père et du Saint-Esprit ni en nature, ni en puissance. Mais
ces deux choses lui conviennent comme homme ; parce que
comme homme il est éloigné de Dieu par la nature, et il l'est
des hommes par la dignité de la grâce et de la gloire.
« Comme homme, il lui convient aussi d'unir les hommes à
Dieu, en leur transmettant les préceptes et les dons de Dieu,
et en satisfaisant à Dieu en le priant pour eux. C'est pourquoi
il est appelé très véritablement médiateur comme homme. »
S. Thom., III p., q. 26, a. 2.
1 L'Eglise dans sa liturgie ne cesse, en toutes ses prières et
toutes ses louanges à la majesté divine, d'invoquer la média-
tion de Jésus. De là ses formules : « Par Jésus-Christ Notre
Seigneur..., Par le même Notre Seigneur Jésus-Christ... » qui
terminent les Oraisons.
! « Personne ne vient au Père que par moi. » Jean, xiv, 6. —
« Si vous demandez quelque chose à mon Père en mon nom, il
vous le donnera. » Jean, xvi, 23.
3 « Il vous a réconciliés par la mort de son Fils en son corps
de chair, pour vous rendre devant lui saints, sans tache, irré-
préhensibles. » Col., 1, 22.
4 « Ainsi donc, mes frères, puisque nous avons l'assurance
d'entrer dans le sanctuaire par le sang du Christ, et que nous
avons un grand prêtre établi sur la maison de Dieu, approchons-
nous avec un cœur sincère » Hébr., x, 19, 21, 22. — « Et parce
320 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
nous sommes pardonnes1 et que nous nous sanc-
tifions2; c'est en nous baignant dans son Sang
que nous sommes sauvés3; c'est en demeurant
dans son amour que nous ne faisons qu'un avec
Lui4 et que l'éternelle dilection du Père qui est
en Lui reste également en nous à jamais5.
Quelle confiance réconfortante cette vérité ne
doit-elle pas entretenir dans nos âmes ! Jésus
veut que nous allions à Lui, que nous priions par
Lui, que nous demandions en son Nom, parce
qu'il a été établi notre Médiateur nécessaire et
que son divin Père ne vient à nous que par Lui,
ne nous bénit et ne nous accorde ses bienfaits que
par l'intermédiaire de son Fils.
Entendons Jésus Lui-même nous enseigner
qu'il possède un sacerdoce éternel, il peut sauver pour toujours
ceux qui s'approchent de Dieu par lui, étant toujours vivant
pour intercéder en notre faveur » Ibid., vu, 24, 25.
1 •< Dieu a réconcilié le monde avec lui dans le Christ, ne lui
imputant plus le péché. » II Cor., v, 19.
- « Il nous a donné les plus grandes et les plus précieuses
promesses, afin que par elles vous deveniez participants de la
nature divine. » II Pierre, i, 4.
3 « Il a plu au Père de se réconcilier toutes choses par Jésus-
Christ, pacifiant par le sang de sa croix et ce qui est sur la
terre et ce qui est dans les cieux. » Col., i, 20.
'' « Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et mon Père
l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui
notre demeure. » Jean, xiv, 23.
5 « Père, que l'amour dont vous m'avez aimé soit en eux. »
Jean, xvii, 26.
CARACTÈRES ESSENTIELS EN JÉSUS 321
cette admirable doctrine, lorsqu'il nous dit :
« Tout ce que vous demanderez à mon Père en
mon nom, je le ferai '. » On s'adresse au Père, et
c'est le Fils qui exauce ; on supplie au nom du
Fils, et le Père qui est supplié se repose sur le
Fils du soin d'accorder ! Peut-il y avoir une re-
commandation plus pressante de nous adresser
à Jésus dans tous nos besoins, et d'en faire la
raison suprême de notre confiance et le centre
unique de notre vie ? Soyons donc tout entiers à
Jésus et demeurons-Lui fidèles ; Il se chargera de
nos intérêts et, avant même que nous ayons for-
mulé une prière, Il nous aura déjà exaucés.
II. — Jésus, Docteur et Législateur
Si le caractère de Médiateur est manifeste et
essentiel en Jésus, le caractère de Docteur ne
l'est pas moins. A l'heure où le Verbe divin se
fait chair, l'humanité n'est pas seulement impuis-
sante à obtenir grâce auprès de la justice divine,
mais encore elle est tellement enveloppée de
ténèbres et plongée dans l'erreur et l'ignorance,
qu'elle n'aurait pas su comment traiter avec Dieu
de ses propres intérêts.
Dès le commencement, l'homme, trompé par
1 Jean, xiv, i3.
322 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
la malice du démon, avait voulu connaître la
science du bien et du mal, et cette ambition, en
le poussant à la désobéissance, le conduisit à sa
perte. A partir de ce moment, son intelligence
s'obscurcit, le soleil de la vérité cessa pour lui de
briller avec le même éclat ; il fut sujet à l'erreur
et hélas ! il n'en fit que trop la compagne de sa
vie. En brisant les liens sacrés qui l'unissaient à
la Divinité, l'homme avait violenté tout son être,
et la conséquence en fut terrible : autant aupa-
ravant tout en lui le portait vers Dieu, autant,
après sa chute, tout l'en éloignait.
Dieu, de son côté, pour le châtier, s'éloigna de
lui, et s'il ne l'abandonna pas tout à fait, il se
retira néanmoins dans les hauteurs inaccessibles
de sa Divinité, n'ayant plus guère avec l'huma-
nité que des rapports de puissance et de majesté.
C'est en Maître absolu et en Seigneur souverain
qu'il lui parlait et lui imposait ses lois et ses vo-
lontés ; et c'est en servante et en esclave qu'elle
lui obéissait. La loi de crainte avait tari l'amour
au cœur de l'humanité et l'intérêt était devenu son
mobile, sinon unique, du moins le plus puissant '.
1 La crainte, en effet, est capable d éloigner du mal, mais par
elle-même elle ne porte pas au bien. Pour éprouver en son cœur
le désir de la vertu et le besoin de plaire à Dieu, il faut Y amour.
Car, comme s'exprime Saint Thomas : « une condition de la
vertu, c'est que l'homme vertueux déploie de l'énergie dans
ses opérations et s'y délecte; et l'amour surtout produit cet
CARACTÈRES ESSENTIELS EN JÉSUS 323
Détachée ainsi de son centre vrai et privée de
ces communications intimes et assidues avec
la Divinité, l'humanité perdit peu à peu la
science du salut et la notion des vérités éter-
nelles. D'un côté, Dieu n'avait plus de rela-
tions avec elle qu'à de rares intervalles ; encore
effet, car nous faisons énergiquement et avec délectation ce
que nous entreprenons par amour. » S. Thom., Contr. Gent.,
L. 3, c. 116.
Ailleurs, le saint Docteur dit clairement : « Deux choses re-
tirent l'homme du mal et le ramènent au bien. La première,
c'est la crainte ; ce qui d'abord lui fait éviter le péché, c'est la
considération des peines de l'enfer et le jugement. C'est pour
cela que l'Ecclésiaste dit (Prov., i, 7) : « La crainte du Seigneur
est le commencement de la sagesse » ; et encore (Ibid., viii, î3) :
« La crainte du Seigneur bannit le péché ». Bien qu'il ne soit
pas juste, celui que la crainte seule empêche de pécher, c'est
par là cependant que commence la justification. C'est là la
manière dont la loi de Moïse retirait l'homme du péché et
le portait au bien. Mais comme cette loi ne retirait du mal
que de cette manière, et que ce mode était insuffisant, la loi
le fut elle-même. Cette loi retenait, en effet, la main, mais ne
retenait pas le cœur. Il fallait donc à l'homme, pour le retirer
du mal, un autre moyen qui pût en même temps le porter
au bien. Ce dernier moyen c'est l'amour, et la loi du Christ,
la loi évangélique, qui est une loi d'amour, le lui donne. »
S. Thom., Op. 4, ci.
De son côté, l'Apôtre de la dilection nous dit que « la crainte
n'est point dans l'amour, mais l'amour parfait bannit la
crainte, car la crainte suppose une peine, et celui qui craint
n'est point parfait dans l'amour » (I Jean, iv, 18). C'est pour-
quoi Saint Paul écrivait aux Romains : « Ce n'est pas l'esprit
de servitude et de crainte que vous avez reçu ; mais l'esprit des
enfants d'adoption » (Rom., viii, i5). Saint Thomas, dans ses
Opuscules, nous donne comme un commentaire de ces paroles.
« La loi de crainte, dit-il, fait de ceux qui l'observent des es-
324 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
n'était-ce qu'avec son peuple choisi et, le plus
souvent, pour lui faire des menaces et pour le
châtier. D'un autre côté, le péché faisant ses
ravages et la corruption devenant universelle,
le genre humain avait abandonné ses voies cé-
lestes, s'était livré à l'idolâtrie et était tombé dans
claves, la loi d'amour, au contraire, les rend libres. Celui, en
effet, qui n'agit que par crainte, agit comme un esclave ; celui,
au contraire, qui agit par amour, agit comme un homme libre,
comme un enfant. C'est ce qui fait dire à l'Apôtre (II Cor., m,
17) : « Où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté », c'est-à-dire
que ceux qui agissent par amour le font comme des enfants »
S. Thom., Op. 4, c. 1.
Avant Jésus-Christ, les hommes qui vivaient sous la loi de
crainte, pratiquaient peu la vertu ; pour les sortir du péché et
les entraîner à sa suite dans la voie de la vertu et de la perfec-
tion, Jésus promulgue la loi de l'amour, et, depuis lors, les âmes
sont appelées à se sanctifier dans cet esprit nouveau, qui n'ex-
clut nullement la crainte filiale mais qui bannit la crainte servile.
« La crainte filiale, selon Saint Thomas, est celle par laquelle
on craint d'offenser son père ou d'être séparé de lui, et la crainte
servile celle par laquelle on redoute le châtiment. Or, il est
nécessaire que la crainte filiale augmente à mesure que la
charité augmente elle-même, comme l'effet augmente en pro-
portion de la cause ; car plus on aime quelqu'un et plus on craint
de l'offenser et d'être séparé de lui. Mais la crainte servile est
totalement détruite quant à la servilité, lorsque la charité
arrive. Toutefois la crainte de la peine reste substantiellement,
mais cette crainte diminue à mesure que la charité augmente,
car plus on aime Dieu et moins on craint la peine. » S. Thom.,
II II, q. 19, a. 10.
Ces quelques citations sont de nature à nous faire mieux sai-
sir l'état de l'humanité avant l'Incarnation et à nous faire mieux
apprécier la grâce immense que Jésus nous a faite, en nous
appelant à vivre sous la loi d'amour qui dilate si suavement les
âmes et les transforme si divinement.
CARACTERES ESSENTIELS EN JESUS
325
des abîmes effrayants d'erreurs et d'iniquités '.
Tout était à refaire pour le Verbe Incarné ;
l'humanité devait être pour ainsi dire totalement
remaniée. Il fallait faire reluire la lumière dans
les ténèbres ; parler de vérité là où on ne connais-
sait plus que l'erreur ; rappeler aux hommes leur
origine qu'ils avaient oubliée et leur fin dernière
dont ils n'avaient plus qu'une vague idée ; faire
entendre des paroles de vie au milieu de cette
mort morale universelle ; ramener les esprits aux
croyances fondamentales ; raviver dans les cœurs
l'amour du Créateur ; rectifier les volontés égarées
et inoculer dans les veines de l'humanité un sang
nouveau qui la fît vivre d'une vie toute divine.
1 Cette lamentable situation des Gentils et des Juifs, Saint
Paul, dans son Epitre aux Romains (ch. i, a, m), la dépeint d'une
manière frappante. Pour ce qui regarde les Gentils : « la colère
de Dieu, écrit-il, se révèle du haut du ciel contre toute l'impiété
et l'injustice des hommes » (i, 18) ; parce que, alors que la notion
de Dieu et des choses divines, la toute-puissance, la divinité, se
révèlent dans les créatures de ce monde d'une manière manifeste
et intelligible à tous, « ils ont changé la vérité de Dieu en men-
songe ; ils ont adoré et servi la créature au lieu du Créateur » (25).
C'est pourquoi Dieu les a abandonnés à la plus ignominieuse
dégradation morale (26). De là toutes les turpitudes du paga-
nisme décrites sommairement (2ç)-3i).
Pour ce qui regarde les Juifs : « A quoi leur sert la circonci-
sion ? » (ni, 1). « Il n'y a plus de juste ; nul n'est intelligent ;
personne ne cherche Dieu ; il n'y en a point qui cherche le bien ;
la crainte de Dieu n'est pas devant leurs yeux...» (10, 11, 12, 18).
Et l'Apôtre de conclure : « Tous ont péché, tous ont besoin de la
gloire de Dieu qui les justifie par sa grâce et par la rédemption
qui est dans le Christ Jésus » (23, 24).
326 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
Mais quelle tâche ! Que de préjugés à détruire,
que d'erreurs à combattre, que d'ignorances à
vaincre, que de difficultés à surmonter, que de
ténèbres à dissiper, que d'habitudes invétérées à
faire disparaître ! Avant d'éclairer, il fallait puri-
fier ; avant de polir, il fallait façonner ; avant
d'élever, il fallait déblayer. Et après avoir ainsi
préparé les âmes, que de choses à enseigner ; que
de vérités à faire entendre ; que de mystères à
révéler ; que de beautés célestes à faire briller ;
que de droits divins à rappeler ; que de devoirs
sacrés à imposer ; que d'enseignements de tout
genre à répéter, pour les graver plus profondé-
ment dans les cœurs et les volontés !
Jésus descend du ciel et II veut y conduire
l'humanité ; aussi ouvre-t-Il tout grand le livre
des éternelles vérités. Il parle des infinies per-
fections de Dieu, de ses attributs divins, de ses
droits imprescriptibles, de son essence et de ses
œuvres. Il révèle l'adorable Mystère de la Trinité
sainte, l'unité de nature dans les trois Personnes
divines, leur égalité parfaite et leur coopération
simultanée dans le Mystère de l'Incarnation. Il
se présente comme l'Envoyé de Dieu, le Messie
promis, le Sauveur de l'humanité. Il affirme qu'il
vient du ciel, qu'il est sorti du sein de son divin
Père, sans cependant cesser de lui être uni dans
une essence commune et dans une harmonie
CARACTÈRES ESSENTIELS EN JÉSUS 327
parfaite de pensées, de sentiments, de volontés
et d'actions l.
Il présente aux hommes la Divinité sous un
aspect nouveau ; Il en parle de manière à la faire
aimer en même temps que respecter ; Il fait res-
sortir en Dieu les perfections qui sont le plus de
nature à toucher les cœurs ; Il le montre bon,
comme on ne l'avait jamais compris ; Il revient
sans cesse sur sa miséricorde, afin de gagner la
confiance des pécheurs et de les exciter au repen-
tir ; Il parle de son amour et de sa tendresse,
comme quelqu'un qui en est divinement embrasé.
Comment résister à ces divins enseignements,
lorsqu'on voit Celui qui les donne les faire revivre
si éloquemment dans sa personne ? Tout ce que
Jésus enseigne, Il le pratique ; Il prêche tout au-
tant par ses exemples que par ses paroles. C'est
un Docteur agissant ; aussi, ne cesse-t-Il d'en-
seigner, sa vie étant la garantie de sa doctrine.
Il est venu pour instruire les hommes et II s'ap-
plique à leur faire aimer ses enseignements. II
ne leur cache aucune vérité, mais II leur en fait
comprendre les raisons profondes et l'importance
1 Dans 1'énumération que nous venons de faire, comme dans
celles qui vont suivre, une multitude de textes du Saint Evan-
gile trouveraient naturellement leur place ; mais pour éviter des
redites, nous ne les citons point. Le lecteur néanmoins trouvera
un admirable commentaire des pages qui vont suivre, dans les
textes cités précédemment.
028 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEE
pour leur salut éternel. Il leur parle avec force de
leurs vices et de leurs passions, mais II leur en
montre la laideur et les terribles conséquences,
pour les en détourner et les leur faire mépriser.
Il les excite à la pénitence, mais après les avoir
attirés par ses bontés et les avoir assurés de ses
miséricordieux pardons.
Il leur rappelle leur origine, non pour les hu-
milier, mais pour leur dire qu'ils sont créés à
l'image de Dieu. Il refait l'histoire de la chute de
l'homme et de la punition de son péché, mais
pour leur faire entrevoir le pardon et le salut
dans le Sauveur promis. Il reprend un à un les
commandements de Dieu, mais pour en faire res-
sortir la justice et se donner l'occasion d'en ajou-
ter d'autres empreints de miséricorde, d'amour
et de charité. Il les détourne de la voie qu'ils ont
suivie jusque-là, mais pour leur montrer la voie
nouvelle qui doit infailliblement les conduire au
ciel. Il les prévient que cette voie est étroite et
que la douleur y chemine à leurs côtés, mais II
leur assure les secours voulus et une assistance
paternelle qui les accompagnera partout.
Il leur dit bien que les disciples ne sont pas
au-dessus du Maître et qu'ils devront porter leur
croix à sa suite, mais à l'avance II verse du baume
sur leurs blessures ; Il les console par les joies de
la vertu ; Il les attire par les douceurs de son
CARACTÈRES ESSENTIELS EN JÉSUS .Î29
amitié ; II leur apprend comment ils peuvent être
toujours heureux, s'ils veulent bien ne chercher
en tout que la sainte volonté de Dieu.
Il les invite à marcher sur ses traces dans la
pratique de toutes les vertus, mais II leur en fait
goûter en même temps les charmes. Il leur montre
tous les défauts dont ils doivent se corriger, mais
Il les prévient de sa grâce et II leur assure la
victoire s'ils ont soin de mettre en Lui toute leur
confiance. Il les anime à ne point s'arrêter dans le
chemin de la perfection et II leur en indique les
règles et les différents degrés, mais II leur donne,
comme un idéal divin à atteindre, la perfection
de son Père et sa propre sainteté.
Il réclame de tous un service filial et tout
d'amour, mais Ii leur promet des récompenses
éternelles. Il les fait assister à la scène saisissante
du jugement dernier, mais II les prévient de ce
qu'il faut faire pour être du côté des bons et non
du côté des méchants. Il parle de l'enfer et des
peines éternelles en des termes qui font frémir,
mais II met en garde contre les péchés qui y con-
duisent. Il fait entrevoir la béatitude des Elus
sous des aspects qui ravissent, mais II appuie sur
la nécessité de se vaincre et de mener une vie
pure pour s'en assurer la possession.
Et quand Jésus a parlé de tout, qu'il a donné
Dieu aux hommes dans ses perfections, dans ses
330 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
mystères, dans ses grâces, dans ses miséricordes,
dans son amour et dans ses éternelles récom-
penses ; quand II a rendu les hommes à Dieu
dans la purification, dans la vérité, dans la vertu,
dans l'amour et dans la fidélité : Il revient sur ce
qui fait la base de la Révélation, le Mystère ado-
rable de son Incarnation. Réunissant en Lui-
même tous les enseignements donnés, Il montre
que tout repose sur sa Divinité ; Il affirme sans
cesse sa divine origine. Il déclare qu'il a tout
pouvoir au ciel et sur la terre ; qu'il est le Maître
absolu du monde, puisque toutes les nations Lui
ont été données en héritage ; qu'il est l'unique
voie pour aller au ciel ; que celui qui ne croit pas
en Lui ne peut être sauvé ' ; qu'il est le principe de
la vie et le gage assuré de la résurrection future.
Il proclame qu'il vient du ciel et qu'il y retourne;
qu'il a été parlé de Lui en tête du livre de l'histoire
du monde - ; qu'il est Celui que les Patriarches
ont désiré :î et que les Prophètes ont annoncé '' ;
1 « Celui qui croit au Fils a la vie éternelle ; quant à celui qui
ne croit pas au Fils, il ne verra pas la vie, mais la colère de
Dieu demeure sur lui. » Jean, iii, 36.
2 « Scrutez les Ecritures, puisque vous pensez avoir en elles
la vie éternelle : ce sont elles qui rendent témoignage de moi. »
Jean, v, 3g.
3 « Abraham, votre père, a tressailli pour voir mon jour ; il l'a
vu et s'en est réjoui. » Jean, viii, 56.
4 « Voilà que s'accomplira tout ce qui a été écrit par les pro-
phètes touchant le Fils de l'homme. » Luc, xvm, 3t.
CARACTERES ESSENTIELS EN JESUS
33 1
qu'une fois sa mission accomplie II entrera dans
sa gloire ', et qu'un jour viendra où II apparaîtra
sur les nuées du ciel - pour juger les vivants et
les morts 3.
Mais auparavant II devra suivre une voie dou-
loureuse et Lui, à qui rien n'est caché du passé et
de l'avenir, Il entre dans les détails de tout ce qui
doit Lui arriver. Il prévient qu'il passera par des
humiliations inouïes, des souffrances excessives,
des amertumes insondables et des angoisses
atroces ; Il sera insulté, outragé, cruellement
torturé, abandonné des siens, renié, trahi, dé-
laissé même par le ciel ; son sang coulera à flots,
ses forces L'abandonneront, ses yeux se ferme-
ront, son cœur cessera de battre ; Il exhalera un
1 « Père, glorifiez-moi de la gloire que j'ai eue en vous avant
que le monde fût. » Jean, xvii, 5. — « Désormais le Fils de
l'homme sera assis à la droite de la puissance de Dieu. » Luc,
xxii, 69.
'- « Alors apparaîtra le signe du Fils de l'homme dans le ciel,
alors toutes les tribus de la terre pleureront et elles verront le
Fils de l'homme venant sur les nuées du ciel avec une grande
puissance et une grande majesté. Et il enverra ses anges, ils
rassembleront ses élus des quatre vents de la terre et des extré-
mités des cieux. » Matth., xxiv, 3o, 3i.
3 « Quand le Fils de l'homme viendra dans sa majesté, envi-
ronné de tous les Anges, il s'assiéra sur le trône de sa gloire.
Devant lui seront rassemblées toutes les nations. Il séparera les
uns d'avec les autres, comme le pasteur sépare les brebis d'avec
les boucs. » iMatth., xxv, 3i-33. — « Alors, il rendra à chacun
selon ses œuvres. » Id., xvi, 27.
332 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
dernier soupir dans un dernier acte d'amour et
Il mourra '.
Mort ignominieuse, plusieurs fois prédite par
Lui, mais qu'il aura annoncée comme devant
clore une vie d'humiliation, de pauvreté, d'obéis-
sance et de pénitence, et commencer en même
1 Les Evangélistes rapportent les nombreuses allusions que
Jésus fait de sa Passion, les humiliations et les divers genres de
souffrance par lesquels il annonce devoir passer, et la mort
ignominieuse qui doit les couronner. Rien n'est touchant comme
la description anticipée de cette cruelle Passion par l'auguste
Victime elle-même, qui bientôt va en subir par amour toutes les
horreurs. Enumérons-en seulement les traits principaux :
L'annonce générale. — « Voici donc que nous montons à
Jérusalem. Le Fils de l'homme sera livré aux Gentils qui le
feront mourir. » Luc, xviii, 3i, 3ù.
La trahison. — « L'un de vous me trahira. » Matth., xxvi, 21 ;
Marc, xiv, 18 ; Luc, xxh, 21 ; Jean, xiii, 21.
L'abandon des Apôtres. — « Cette nuit même vous serez
scandalisés à mon sujet, car il est écrit : Je frapperai le Pasteur
et les brebis du troupeau seront dispersées. » Matth., xxvi,
3i ; Marc, xiv, 27.
Le reniement de Pierre. — « En vérité, cette nuit même,
avant le chant du coq, tu me renieras trois fois. » Matth., xxvi,
34 ; Marc, xiv, 3o ; Luc, xxn, 34 ; Jean, xiii, 38.
Les auteurs de sa mort. — « Le Fils de l'homme sera livré
aux princes des prêtres, aux scribes et aux anciens qui le con-
damneront à mort et le livreront aux Gentils. » Matth., xx, 18,
19 ; Marc, x, 33.
Quelques détails de sa Passion :
« Ils le traiteront avec mépris. » Marc, ix, 11.
« Ils se moqueront de lui. » Matth., xx, 19 ; Luc, xviu, 32.
« Ils se joueront de lui. » Marc, x, 34 ; Luc, xvm, 32.
« Ils lui cracheront au visage. » Marc, x, 34 ; Luc, xvm, 32.
« Ils le flagelleront. » Matth., xx, 19; Marc, x, 34; Luc, xvm, 32.
« Ils le crucifieront. » Matth., xx, 19.
« Ils le feront mourir. » Marc, x, 34 ; Luc, xvm, 33.
CARACTÈRES ESSENTIELS EN JÉSUS 333
temps une vie glorieuse de triomphe sur la mort
et de règne éternel dans les Cieux *.
Toutefois, l'enseignement du divin Docteur,
dont la science ne peut être sujette à l'erreur et
dont les maximes vont former le code dogma-
tique et moral d'après lequel le monde devra
désormais vivre et se gouverner2, n'aurait pas
été complet s'il n'avait révélé aux hommes le
mystère adorable qui couronne sa vie de Sauveur
et assure la perpétuité de sa présence dans l'hu-
manité. A côté de la croix du Calvaire devait se
dresser la table de la Cène, la même Victime
devait y être immolée par la puissance du même
Sacerdoce ; avec cette différence, que la Croix
ensanglantée ne devait porter qu'une fois son
divin fardeau, tandis que sur la table du banquet
eucharistique, convertie en tous les autels du
monde, coulera mystiquement jusqu'à la fin le
Sang de l'auguste Sacrifice.
Consommation suprême de l'amour de Jésus,
l'Eucharistie apparaît à la fin de sa vie comme une
nouvelle Incarnation. Tous ses désirs d'Homme-
Dieu se concentrent dans ce Sacrement de cha-
rité, qui va Lui permettre de se survivre à Lui-
1 « Mais /'/ ressuscitera le troisième jour. » Matth., xx, 19 ;
Marc, x, 34 ; Luc, xvm, 33.
i « Qui croira et sera baptisé sera sauvé ; mais qui ne croira
pas sera condamné. » Marc, xvi, 16.
334 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
même. Mystère insondable auquel les hommes
devront croire, malgré toutes les contradictions
apparentes, et sur lequel repose la vitalité de
l'Eglise.
Sur ce point de doctrine Jésus se montre parti-
culièrement formel. Il dit clairement qu'il est le
Pain de vie descendu du ciel et qu'il donnera sa
chair à manger et son sang à boire ; et, pour faire
mieux comprendre le Mystère par une applica-
tion pratique, Il profite du miracle de la multi-
plication des pains et II précise davantage son
enseignement1. Quand l'heure de l'institution de
ce Sacrement est venue, Il parle un langage qui
ne laisse place à aucun doute : « Prenez et man-
gez, ceci est mon Corps, gui sera livré pour
vous ; buvez tous de ceci, car ceci est mon Sang
gui sera répandu pour vous-. » Et II communie
Lui-même ses Apôtres.
1 « En vérité, en vérité, je vous le dis : vous me cherchez, non
parce que vous avez vu des prodiges, mais parce que vous avez
mangé des pains et avez été rassasiés. Travaillez, non pour la
nourriture périssable, mais pour celle qui demeure jusqu'à la vie
éternelle et que le Fils de Dieu vous donnera. » Jean, vi, 26, 27.
— « Vos pères ont mangé la manne dans le désert, et ils sont
morts. Mais voici le pain qui descend du ciel. Celui qui man-
gera de ce pain vivra éternellement. » Ibid., 49, 5o, 52. — « C'est
moi le pain de vie. C'est moi le pain vivant descendu du ciel. »
Ibid., 35, 5i. — Or, « le pain que je donnerai, c'est ma chair que
je livrerai pour la vie du monde. Car ma chair est une véritable
nourriture et mon sang est un véritable breuvage. » Ibid., 52, 56.
2 Matth., xxvi, 26-28 ; Marc, xrv, 22-24 '■> Luc, xxn, 19, 20.
CARACTÈRES ESSENTIELS EN JÉSUS 335
Mais ce Sacrement de vie est institué pour tous
les hommes, jusqu'à la fin des temps; pour en
assurer la dispensation, Jésus institue en même
temps le Sacrement de l'Ordre. Il consacre ses
premiers Prêtres et à eux, ainsi qu'à leurs suc-
cesseurs, Il ordonne de renouveler partout ce
même adorable Mystère pour lequel II leur com-
munique, avec sa propre puissance, son caractère
sacerdotal '. Déjà II leur avait annoncé qu'il en
ferait des pêcheurs d'hommes-, Il leur avait confié
quelques missions3, Il s'en était entouré, Il avait
vécu dans leur compagnie'1 et II leur avait dit
tout ce qu'il avait appris de son Père5. A cette
1 « Faites ceci en mémoire de moi. » (Llc, xxii, 19). Paroles
que l'Eglise traduit au Canon de la Messe : « Chaque fois que
vous ferez ces choses, vous les ferez en mémoire de moi. »
'2 « Venez à ma suite, et je vous ferai devenir pêcheurs
d'hommes. » Matth., iv, 19.
3 « Il appela les Douze et commença à les envoyer deux à
deux, et il leur donna puissance sur les esprits immondes. »
Marc, vi, 7. — « Il les envoya prêcher le royaume de Dieu et
guérir les malades. » Luc, ix, 2.
4 En lisant l'Evangile, on constate en effet que Jésus, après
avoir choisi ses Apôtres, ne s'est pas séparé d'eux, si ce n'est,
et parfois la nuit, pour prier. Il les associe à ses travaux, à ses
courses, à ses miracles, etc. Avec eux il accepte l'hospitalité à
Béthanie, chez Matthieu, etc. Un jour qu'on annonce à Jésus :
« Voici que votre Mère et vos frères sont dehors et vous
cherchent » ; Il répond : « Qui est ma Mère, et qui sont mes
frères ? » Et, étendant la main vers ses disciples : « Voilà, dit-il,
ma mère et mes frères. » Matth., xii, 47-49.
5 « Tout ce que j'ai appris du Père, je vous l'ai fait con-
naître. » Jean, xv, i5.
336 DE LA CONDITION DE L'HOMME-DIEU
heure, Il met le couronnement à sa tendresse, en
les associant à son Eucharistie, dont II les établit
officiellement les consécrateurs, les gardiens et
les dispensateurs l.
Par l'institution de l'Eucharistie, Jésus clôt ses
enseignements divins dans un acte de suprême
amour qui, avec celui du Calvaire, consomme ici-
bas la mission divine du Sauveur de l'humanité.
Après cet exposé, nous devons mieux com-
prendre la tâche immense que Jésus s'était impo-
sée d'instruire les hommes, et jusqu'à quel point
ce caractère de Docteur en Lui est essentiel *. Il
1 « Que les hommes nous regardent comme les ministres du
Christ et les dispensateurs des mystères de Dieu. » I Cor., iv, 1.
2 A Jésus seul convient essentiellement le caractère de Doc-
teur, car Lui seul a une connaissance complète de la vérité,
et Lui seul peut, dès lors, l'enseigner parfaitement. C'est ce
qu'exprime Saint Jean, au commencement de son Evangile,
lorsque pour la première fois il écrit le nom adorable de Jésus-
Christ, comme s'il eût voulu montrer que la mission enseignante
de Jésus était un caractère inséparable de sa divine Personne.
« La vérité, dit-il, a été faite (c'est-à-dire, a pris naissance avec
Jésus, en ce sens qu'il est la source de la vérité) par Jésus-
Christ. Jamais personne n'a vu Dieu ; le Fils unique qui est dans
le sein du Père l'a lui-même fait connaître. » (Jean, i, 17, 18).
Jésus lui-même nous dit expressément que l'enseignement de
la vérité est une des raisons de son Incarnation : « Je suis né et
je suis venu dans le monde, afin de rendre témoignage à la
vérité. » (Jean, xviii, 37). Il affirme qu'il a rempli fidèlement sa
mission : « J'ai parlé publiquement au monde. J'ai toujours
enseigné dans la synagogue et dans le temple où se rassemblent
tous les Juifs. » (Jean, xviii, 20). Il a enseigné avec d'autant plus
de zèle que, étant venu pour accomplir toutes les volontés de
CARACTÈRES ESSENTIELS EN JÉSUS 337
ne pouvait être vraiment Médiateur qu'à ia con-
dition de rétablir les relations nécessaires entre
Dieu et l'humanité. Mais comment aurait-Il pu le
faire, si les hommes n'avaient été plus éclairés ;
s'ils n'étaient revenus à une connaissance plus
exacte de Dieu et à un accomplissement plus
fidèle de leurs devoirs vis-à-vis de lui ; s'ils
n'avaient eu la connaissance du Verbe Incarné
son divin Père, il ne faisait en quelque sorte que transmettre
au monde sa doctrine : « Ma doctrine n'est pas de moi, mais de
Celui qui m'a envoyé » (Jean, vu, 16). Aussi, proclame-t-il so-
lennellement que sa doctrine est infaillible, qu'elle est à l'abri
des assauts de l'erreur et du temps, et qu'elle restera à jamais la
règle de la sagesse et de la vérité : « Le ciel et la terre passeront,
mais mes paroles ne passeront pas. » (Luc, xxi, 33).
Ce caractère de Docteur paraissait, d'ailleurs, tellement essen-
tiel à la mission que Jésus était venu remplir dans l'humanité,
qu'au début de sa vie publique, un prince des Juifs, un membre
du Grand Conseil, ne peut s'empêcher de le constater et de
reconnaître que c'est de Dieu même que Jésus tient son pou-
voir d'enseigner : « Rabbi, dit Nicodème à Jésus, nous savons
que vous êtes venu de Dieu en tant que Maître. » (Jean, in, 2).
Dès lors, c'est avec autorité que Jésus enseignait. On sentait
en lui et le Docteur qui parlait et le Législateur qui édictait des
lois et les expliquait. C'est ce qui fait dire à Saint Matthieu
(vu, 29) « qu'il enseignait comme ayant autorité » (tamquam
potestatem habens). Ce qui explique l'admiration et le ravisse-
ment dans lesquels étaient ceux qui l'entendaient : <■ Ils étaient
ravis de sa doctrine » (Luc, rv, 32).
Ah ! reconnaissons, avec Saint Paul (Ephés., iv, 21) que « la
vérité est en Jésus », et faisons de ses enseignements, comme
de son amour, la vraie demeure de nos âmes ; car, nous dit Saint
Jean (II Jean, 9) : « Celui qui demeure dans la doctrine du
Christ, possède et le Père et le Fils », et (I Jean, iv, 16) « Celui
qui demeure dans l'amour, demeure en Dieu et Dieu en lui. »
338 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
et s'ils n'avaient cru à sa mission ; si par tous
ses enseignements Jésus n'avait pas été le trait
d'union constant qui, d'une part, révélait Dieu
aux hommes et, de l'autre, portait à Dieu leurs
hommages, leur repentir et leurs promesses de
fidélité ' ?
Jésus vient, en outre, pour enseigner tout au-
tant que pour se sacrifier. Son Sacrifice ne
pouvait être compris qu'à la condition d'être
fortement appuyé sur une doctrine qui révélât
aux hommes la Divinité de la Victime et, dès
lors, l'efficacité infinie de ses mérites. Ce prin-
cipe, une fois admis, donnait à tout le reste de
la vie du Sauveur, une teinte divine ; ses ensei-
gnements prenaient l'importance souveraine des
enseignements divins ; sa parole avait autant de
majesté que la voix de Jéhovah se faisant en-
tendre sur les hauteurs du Sinaï; sa puissance
Lui conférait le droit d'édicter des lois ; son au-
torité devait être universellement reconnue ; le
dévouement et la charité avec lesquels II daignait
instruire les hommes étaient de nature à les ravir
et à les gagner irrévocablement à son amour.
Si Jésus n'avait pas enseigné, Il aurait dû for-
1 « Tous ceux qui invoqueront le nom du Seigneur seront
sauvés. Mais comment l'invoqueront-ils, s'ils ne croient point en
lui ? Et comment croiront-ils en lui, s'ils n'en ont point entendu
parler ? La foi vient de ce que l'on a entendu, et l'on a entendu
grâce à la parole du Christ. » Rom., x, i3, 14, 17.
CARACTÈRES ESSENTIELS EN JÉSUS 33g
cément prendre un autre moyen d'instruire l'hu-
manité ; mais en se faisant homme, Il n'en avait
point de plus en harmonie avec sa condition.
Ce qu'il a été, Jésus le demeure; dès lors,
quoique sous une autre forme, Il continue à en-
seigner les hommes comme à les édifier et à les
sanctifier. A nous d'être attentifs à ses divines
leçons. Nous avons toute l'histoire de sa vie, nous
possédons son Evangile, nous vivons à côté de
l'Eucharistie et nous nous en nourrissons. Il ne
nous manque donc rien pour devenir savants
dans la science de Jésus, pas plus que rien ne
manque et ne manquera jamais, en Jésus, à son
caractère essentiel de Maître, d'Educateur, de
Docteur et de Législateur.
III. — Jésus, Victime
Le caractère le plus essentiel en Jésus, celui
qui explique et appelle tous les autres, c'est celui
de Victime. Nous n'avons pas à nous occuper de
l'hypothèse de l'Incarnation en dehors du fait de
la Rédemption, nous nous trouvons ici en face
du Verbe de Dieu fait Homme pour sauver l'hu-
manité pécheresse l. Le motif premier de l'Incar-
1 II ne nous est nullement utile de considérer ici la possibilité
de l'Incarnation du Verbe dans l'hypothèse où l'homme, n'ayant
point péché, n'aurait pas eu besoin de rédemption. C'est là plu-
340 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
nation, comme nous l'avons vu dans le chapitre
des diverses Missions en Jésus, est de rendre à
Dieu la gloire extérieure que le péché lui avait
enlevée et d'arracher le genre humain à la con-
damnation qui pesait sur lui.
Il s'agit donc réellement d'une réparation à
offrir à Dieu pour satisfaire à sa justice, et d'une
substitution de l'Homme-Dieu à l'humanité pour
porter sa peine et expier à sa place. L'un et l'autre
ne se peuvent faire sans sacrifice.
D'une part, Dieu ne peut se déclarer satisfait
tôt une discussion d'école, et d'autant plus étrangère à notre
sujet que nous sommes en face d'un fait accompli et que nous
avons en vue l'étude des caractères essentiels et précis de
l'Homme-Dieu qui ressortent nécessairement de son état de
Sauveur et de Rédempteur.
Ce qui nous intéresse par-dessus tout, c'est l'étude du Sacer-
doce de Jésus, Le constituant Sacrificateur d'une Victime dont
l'immolation doit être la rançon du salut du monde. Dans l'opi-
nion hypothétique contraire, il aurait pu se trouver, sans doute,
un sacrifice de louange et d'adoration comportant une certaine
idée de sacerdoce dans l'oblation qui en aurait été faite à Dieu
par le Verbe Incarné ; mais ce sacrifice d'un autre genre eût été
incomplet et n'eût point correspondu à la notion actuelle et
essentielle du sacrifice, lequel comprend et l'oblation et l'immo-
lation. Par suite, ce sacerdoce n'ayant point à immoler la Vic-
time mais simplement à l'offrir, eût été comme un sacerdoce
diminué, sans un vrai et réel sacrifice.
Laissant donc de côté toute considération autre que celle du
Sacrifice sanglant de Jésus, divine Victime que le même divin
Sacrificateur offre et immole à la gloire de Dieu pour le salut de
l'humanité, cherchons à avoir une intelligence exacte et appro-
fondie de son caractère de Victime pour comprendre mieux
ensuite celui de son Sacerdoce.
CARACTÈRES ESSENTIELS EN JÉSUS 341
que par une réparation égale à l'offense. Or, l'hu-
manité, en péchant, a enlevé à Dieu toute la
gloire extérieure qu'elle était en mesure de lui
donner ; elle ne peut maintenant la lui rendre
qu'en se dépouillant elle-même de tout ce qu'elle
a reçu de Dieu et en le lui immolant. A l'excès de
la révolte doit correspondre un excès de répara-
tion. Et c'est pourquoi Dieu exige ce sacrifice
total, lequel toutefois serait insuffisant à compen-
ser l'outrage, si Celui qui doit le lui offrir n'était
infini en perfections et égal à lui en dignité.
D'autre part, l'humanité, pour être pardonnée,
devait subir un châtiment qu'elle ne pouvait
éviter ; si donc, par un mystère de charité et
d'amour infinis, le Verbe Incarné se substitue à
elle, Il ne le peut faire sans prendre sur Lui la
peine que la justice divine lui avait infligée1.
Aussi, il entre dans les décrets éternels que le
1 « L'homme, nous dit Saint Thomas, avait contracté par le
péché une double obligation : i° Il avait été lié par la servitude
du péché, parce que « celui qui fait le péché en est esclave »
(Jean, vhi, 34). Ainsi, comme le diable avait vaincu l'homme en
l'engageant à pécher, l'homme était devenu l'esclave du démon.
2° Il avait été lié quant à la dette de la peine, qui obligeait
l'homme selon la justice de Dieu. — Par conséquent, la passion
du Christ ayant été une satisfaction suffisante et surabondante
pour le péché du genre humain et pour la peine qu'il avait mé-
ritée, sa passion a été une sorte de prix par lequel nous avons
été délivrés de cette double obligation. C'est pourquoi il est dit
que la passion du Christ est notre rédemption. » S. Thom.,
III p., q. 48, a. 4.
342 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
Verbe de Dieu naisse pour mourir ; qu'il vienne
pour souffrir et non pour jouir ; qu'il soit cons-
titué dès l'origine dans un état de victime et qu'il
n'accomplisse pleinement sa mission que par le
sacrifice suprême de sa vie1.
Tout dans sa vie devra donc L'orienter vers
cette fin sublime de son existence terrestre. Pas
un instant II ne perdra de vue son Sacrifice ; Il
aura constamment devant les yeux l'honneur de
Dieu qu'il est venu venger et le salut du monde
I Parmi les raisons qu'indique Saint Thomas, pour lesquelles
il était convenable que Jésus passât par la mort, la première est
de subir à notre place la peine que nous avions méritée, à savoir
de mourir : « Pour satisfaire, dit-il, pour le genre humain, qui
avait été condamné à mort à cause du péché, d'après ces paroles
de la Genèse (u, 17) : « Le jour où vous en mangerez, vous
mourrez de mort. » Or. c'est une manière convenable de satis-
faire pour un autre que de se soumettre à la peine qu'il a méritée.
C'est pourquoi le Christ a voulu mourir, pour satisfaire pour
nous par sa mort, d'après ces paroles de Saint Pierre (I Pierre,
ni, 18) : « Le Christ est mort une fois pour nos péchés. » S. Thom.,
III p., q. 5o, a. 1.
II dit encore plus clairement ailleurs : « Non seulement le
Christ a pris notre passibilité pour nous sauver, mais encore il
a voulu souffrir pour satisfaire pour nos péchés. Or, il a souffert
pour nous ce que nous avions mérité de souffrir par le péché
de notre premier père, en quoi le principal est la mort à laquelle
toutes les autres passions humaines sont coordonnées comme à
leur dernière fin. « La solde du péché est la mort », comme dit
l'Apôtre aux Romains (vi, 23) : voilà pourquoi le Christ a voulu
souffrir la mort pour nos péchés, afin de nous délivrer de la mort,
en prenant, lui l'innocent, la peine qui nous était due, comme
un coupable serait délivré de la peine qu'il devrait subir, si
un autre se soumettait pour lui à cette peine. » S. Thom.,
Op. 2, c. 227.
CARACTÈRES ESSENTIELS EN JÉSUS 3^3
qu'il veut à tout prix opérer. L'amour éternel
qu'il porte à son divin Père Le pressera sans
cesse de s'immoler ; l'amour miséricordieux qu'il
a pour les hommes Le poussera avec non moins
de force vers le sacrifice auquel II aspire.
Sans être privé de la vision béatifique, puis-
qu'il la possède essentiellement par l'Union hy-
postatique et qu'il est à Lui-même sa propre
béatitude, Jésus vivra en face d'une autre vision,
infiniment douloureuse celle-là, mais qu'il aura
librement voulue, celle du Calvaire, où se dresse
lugubre et ensanglantée la Croix de son sup-
plice '. D'un côté, la vision du ciel avec ses
beautés ravissantes, ses splendeurs éternelles,
ses suavités ineffables et ses délices enivrantes ;
de l'autre, la vision du grand drame de la mort
avec tout son cortège d'ignominies, d'outrages,
de douleurs et d'abandon universel. D'une part,
l'éternelle lumière brillant dans l'immensité et
sortant de son sein ; d'autre part, les ténèbres
épaisses qui montent de l'enfer et L'enveloppent
1 « Il arriva, dans le Christ, par une disposition divine, que
son corps resta susceptible de souffrir, quoique l'âme jouît de
la vision de Dieu, par la suppression de cet écoulement de la
gloire de l'âme dans le corps... De là vient que, dans la passion,
le Christ souffrit des douleurs extrêmes dans son corps, parce
que les douleurs corporelles n'étaient en rien mitigées par les
joies supérieures de la raison, de même que, d'autre part, les
douleurs corporelles ne mettaient pas d'obstacles aux joies de
la raison. » S. Thom., Op. 2, c. 23i.
344 DE LA CONDITION DE L*HOMME-DIEU
tout entier. En haut, les chœurs angéliques qui
chantent sa gloire ; et, en bas, les clameurs déi-
cides qui Le maudissent. Au ciel, les torrents de
vie dont II est la source éternelle ; et, sur la terre,
les horreurs de la mort qui Lui arrachent la vie.
Dans le sein de Dieu, le Fils de ses éternelles
complaisances ; et, ici-bas, le maudit qui meurt
en supplicié.
Jésus voit tout cela, Il le sent, Il le veut. Il
comprend la grandeur du sacrifice et toute l'hor-
reur de l'immolation ; et II n'en veut point perdre
une parcelle. C'est son amour qui L'a jeté dans
les filets de l'humanité, et II ne peut plus s'en
défaire. Il ne veut d'ailleurs rien changer, tout
au contraire ; son amour continue à Lui ouvrir
des horizons plus étendus sur les souffrances et
les humiliations qui L'attendent. Il est anxieux
de souffrir, Lui qui est venu pour mourir. Il sait
que sa mort est nécessaire pour tenir sa parole
vis-à-vis de son divin Père, comme II comprend
qu'elle est inévitable pour sauver l'humanité.
A cause de cela, ce qu'il aime en Lui-même, c'est
son état de Victime ; ce qu'il veut par-dessus tout,
c'est de souffrir et de couronner par la mort une
vie qu'il n'a prise que pour l'offrir '.
1 Jésus lui-même nous exprime clairement les désirs ardents
de son cœur, quand il dit : « Il est un baptême dont j'ai à être
baptisé, et comme je me sens pressé jusqu'à ce qu'il s'accom-
plisse » (Luc, xn, 5o). Presque tous les commentateurs, en effet,
CARACTERES ESSENTIELS EN JESUS 345
Dès le premier instant de son Incarnation,
Jésus révèle son caractère essentiel de Victime.
Il commence par immoler pour ainsi dire sa
Divinité, en la voilant, en Lui enlevant tout son
éclat extérieur, en la réduisant apparemment à
un tel état d'impuissance, qu'à moins d'une ré-
vélation formelle les hommes n'eussent jamais
connu qu'il était Dieu. Son Humanité devient un
obstacle à la dignité extérieure de sa Divinité ',
ont compris que Jésus parle ici du baptême de son sang, c'est-
à-dire de sa passion, qui comme des eaux amères allaient bien-
tôt passer sur lui et l'inonder.
Jusque dans la plus grande manifestation de sa gloire, lors-
qu'au Thabor il apparaît transfiguré aux yeux de ses Apôtres,
Jésus songe à sa passion et il s'en entretient avec Moïse et Elie
comme d'un sujet qui convient à l'éclat de sa transfiguration :
« Ils parlaient de sa sortie du monde qu'il devait accomplir à
Jérusalem » (Luc, ix, 3i).
Ces sentiments intimes de son cœur, Jésus les manifeste une
dernière fois, à l'heure de son sacrifice suprême, lorsqu'il dit à
Pierre qui venait de tirer l'épée contre ceux qui voulaient s'em-
parer de lui : « Mets ton glaive dans le fourreau. Le calice que
le Père m'a donné, ne le boirai-je pas ? » (Jean, xviii, il) c'est-à-
dire, je suis prêt, je le désire, n'y mets pas d'obstacle ; toutes les
volontés de mon Père sont sacrées pour moi, j'ai vécu et je
veux mourir pour les accomplir.
1 « Les Juifs entourèrent Jésus et lui dirent : Jusques à quand
tiendrez-vous notre esprit en suspens ? Si vous êtes le Christ,
dites-le nous ouvertement. Jésus leur répondit : Je vous parle et
vous ne croyez pas. Les œuvres que je fais au nom de mon
Père rendent elles-mêmes témoignage de moi... Moi et le Père
nous ne sommes qu'un. Alors les Juifs prirent des pierres pour
le lapider. Jésus leur dit : Je vous ai montré beaucoup d'œuvres
bonnes par la vertu de mon Père ; pour laquelle de ces œuvres
346 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
et s'il ne se fût rendu à Lui-même, par sa nature
humaine, les hommages auxquels avait droit sa
nature divine, Il aurait été méconnu comme Dieu
et sans honneur ici-bas.
Mais cette première immolation n'était que le
prélude d'une autre plus frappante, ayant tous
les caractères d'un sacrifice matériel et sanglant.
C'est en cela surtout que Jésus est Victime ; c'est
en tant qu'Homme qu'il peut s'immoler d'une
immolation proprement dite1; c'est afin de pou-
voir souffrir qu'il a pris un corps ; c'est pour
pouvoir offrir sa vie en holocauste qu'il se l'est
donnée. Il vivra un nombre déterminé d'années,
mais sa vraie vie, « son heure», « son temps» à
Lui, c'est sa mort-. Il aurait pu mourir en nais-
me lapidez-vous ? Les Juifs lui répondirent : Ce n'est pas pour
une bonne œuvre que nous vous lapidons, mais pour un blas-
phème ; car vous n'êtes qu'un homme et vous vous faites
Dieu. » Jean, x, 24. 25, 3o-33.
1 « Le prix de notre rédemption est le sang du Christ ou sa
vie corporelle, qui réside dans le sang et que le Christ a sacri-
fiée. C'est pourquoi il est propre au Christ, comme homme, d'être
immédiatement notre Rédempteur. » S. Thom., III p., q. 48, a. 5.
2 II est fait, dans le saint Evangile, de fréquentes allusions à
« cette heure » de Jésus. Deux fois de suite, Saint Jean prend
la peine de nous dire que les ennemis du Sauveur, qui cher-
chaient à le prendre, ne mirent pas les mains sur lui, « parce que
son heure n'était pas encore venue » (Jean, vu, 3o ; vin, 20). —
Après son entrée triomphale à Jérusalem, lorsque quelques jours
seulement le séparent de sa passion et de sa mort, Jésus, y
faisant allusion, dit ouvertement : « L'heure est venue où le
Fils de l'homme doit être glorifié » (Jean, xii, 23). — La Pàque,
CARACTÈRES ESSENTIELS EN JESUS 347
sant, et II aurait sauvé le monde ; le temps qui
s'écoule entre sa naissance et sa mort n'est pas né-
cessaire à son immolation en elle-même, quoique
fort utile et nécessaire pour accomplir toute sa
mission telle qu'il avait résolu de la remplir. Ce
qui nous fait comprendre que, de tous ses carac-
tères, celui de Victime est le plus essentiel en
notre adorable Sauveur.
C'est d'ailleurs parce qu'il est Victime, qu'il est
Médiateur et Docteur. Sans doute, étant Dieu
et Homme à la fois, tout en Lui avait un mérite
infini, et II pouvait offrir à son divin Père la
moindre de ses pensées et une seule de ses
paroles comme un hommage suffisant pour en
obtenir des grâces de salut en faveur de l'hu-
qui doit sonner l'heure solennelle du Sacrifice suprême approche,
et « Jésus, dit Saint Jean, sachant que son heure était venue de
passer de ce monde au Père, comme il avait aimé les siens qui
étaient en ce monde, il les aima jusqu'à la fin » (Jean, xiii, 1).
Allusion à la Cène, où Jésus devait instituer le Mystère ado-
rable de l'Eucharistie, et qu'il prépare en envoyant deux de
ses Apôtres orner la salle du Cénacle, avec cette recomman-
dation pour le maître de la maison : « Le Maître dit : Mon
temps est proche, je ferai la Pâque chez vous avec mes dis-
ciples » (Matth., xxvi, 18). — Enfin, avant de se diriger vers
le jardin de l'Agonie, Jésus, taisant écho à sa parole du Di-
manche des rameaux, et s'adressant à son divin Père, « les
yeux levés au ciel, il dit : Père, l'heure est venue, glorifiez
votre Fils, pour que votre Fils vous glorifie » (Jean, xvii, 1).
C'est déjà le « Consummatum est » qui se fait entendre; l'heure
de Jésus, c'est sa mort dans le sacrifice volontaire et tant désiré
de sa vie pour le salut du monde.
348 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
manité. Néanmoins, ce qui était souverainement
agréable à Dieu, ce qui mettait le couronnement
à tous les mérites du Sauveur, et ce qui corres-
pondait essentiellement au mode de Rédemption
décrété par la Trinité Sainte : c'était l'état de Vic-
time du Verbe Incarné et son immolation su-
prême l. C'est en vue de cette satisfaction pleine
et entière que sa mort devait donner à Dieu, que
toutes ses vertus et tous les actes de sa vie, déjà
parfaits en eux-mêmes, acquéraient une efficacité
complète et infinie.
Aussi, Jésus intercède non seulement au nom
de sa Filiation divine et du fait de son Incarna-
tion, mais surtout au nom de son Sacrifice et en
tant que Victime. A cause de la réparation par-
faite qu'il apportera alors à la justice divine et de
l'expiation totale de tous les péchés du monde, Il
demande à Dieu de regarder les hommes dans
sa miséricorde, Il lui présente leurs requêtes et
1 « Chacune des passions du Christ, dit le Docteur angélique,
toute petite qu'elle ait été, était suffisante pour racheter le
genre humain, si l'on considère la dignité du patient. Plus, en
effet, la personne qui souffre est élevée en dignité, plus l'injure
est grande ; comme, par exemple, il serait plus grave de frapper
le prince qu'un homme du peuple. En conséquence, le Christ
étant d'une dignité infinie, chacune de ses souffrances a une
valeur infinie, de sorte qu'elle serait suffisante pour effacer des
péchés infinis. Néanmoins, la Rédemption du genre humain
ne fut pas consommée par quelqu 'une de ces souffrances, mais
par la mort qu'il voulut subir, afin de délivrer le genre humain
de ses péchés. » S. Thom., Op. 2, c. 23t.
CARACTÈRES ESSENTIELS EN JÉSUS 349
II en obtient le pardon plénier. C'est vraiment
sur la Croix que la Divinité et l'humanité se
donnent le baiser de paix et se réconcilient dans
l'effusion du Sang de Jésus.
Jésus n'a jamais été plus éloquent dans sa mé-
diation que quand II a présenté son corps aux
coups de la justice de Dieu ; qu'il a ouvert ses
veines pour en faire couler tout son sang ; qu'il
a laissé les flots de l'amertume et de la douleur
envahir son âme ; qu'il a en quelque sorte im-
posé silence à sa Divinité, pour qu'elle ne vînt
point Le réconforter à ce moment de l'angoisse
suprême et de l'universel délaissement. Jésus
entre dans la mort comme un suppliant, dont la
puissance de prière est pourtant aussi grande
que celle de la création des mondes ; comme
une victime, que toutes les tendances poussent
à l'immolation pour ensuite sortir du sacrifice
glorieuse et triomphante.
C'est parce qu'il est voué à la mort, que Jésus
vit à l'avance de son Sacrifice et qu'il en parle
à son divin Père, pour mieux l'attendrir en fa-
veur de l'humanité ; c'est parce qu'il meurt, qu'il
donne une suprême efficacité à toutes ses prières
et qu'il remplit divinement son sublime office
de Médiateur.
De la même manière, Jésus est Docteur parti-
culièrement parce qu'il est Victime. Tous ses
350 DE LA CONDITION DE L'HOMME-DIEU
enseignements sont fondés sur le fait et la fin de
son Incarnation. Or, le Verbe Incarné vient se
constituer Victime ; l'Union hypostatique n'a de
principale raison d'être que parce qu'il a besoin
d'un corps pour l'offrir en sacrifice; et son Immo-
lation n'aura de valeur que parce qu'il est une
Personne divine unie à la nature humaine.
Toute la science de Jésus, de ses mystères, de
ses perfections, de ses vertus, de ses mérites, de
sa vie et de sa mort, c'est-à-dire tout ce qu'il est
comme Dieu et ce qu'il est comme Homme, re-
pose sur cette vérité : qu'il est une Victime vouée
à l'immolation, et que sa mission divine ne pren-
dra fin ici-bas que lorsqu'il se sera offert en sa-
crifice et aura versé tout son sang.
Son Immolation devient ainsi et un terme et
une garantie de ses enseignements. Jésus se sa-
crifiant et mourant, c'est la réalisation de la pro-
messe d'un Libérateur; c'est la réalité remplaçant
les figures ; c'est le Sacrifice nouveau que signi-
fiaient imparfaitement les sacrifices anciens; c'est
le culte parfait rendu à Dieu par l'offrande de
l'unique Victime capable de sceller dans son sang
le pacte de la réconciliation entre la Divinité et
l'humanité.
Il suffit de voir mourir Jésus pour croire à tout
ce qu'il a dit. Il n'y a qu'à constater ce couron-
nement sanglant de sa vie, pour admirer avec
CARACTÈRES ESSENTIELS EN JÉSUS 35l
quelle exactitude II a réalisé ce qu'il avait an-
noncé ; pratiqué ce qu'il avait enseigné ; donné
ce qu'il avait promis ; sacrifié ce qu'il avait reçu ;
accepté et voulu les volontés divines qu'il était
venu accomplir.
Pour comprendre jusqu'à quel point son Im-
molation est une partie intégrante de sa vie et
combien sa mission ici-bas trouve sa complète
consommation dans le Sacrifice de la divine Vic-
time : il n'y a qu'à contempler Jésus se prépa-
rant toute sa vie au sacrifice ; à entendre les
fréquentes allusions qu'il y fait ; à Le voir se
réjouir de ce que les humiliations, les souffrances
et les opprobres vont s'abattre sur Lui, puisque,
dit-Il, c'est l'heure de ses plus ardents désirs1. Il
n'y a qu'à considérer avec quel empressement
Il va au-devant du traître "2 ; avec quelle dignité
sereine II supporte les insultes de ses ennemis3;
1 « J'ai désiré d'un grand désir manger cette Pâque avec
vous avant de souffrir. » Luc, xxn, i5.
2 « Levez-vous, allons, voici qu'approche celui qui me livrera. »
Matth., xxvi, 46.
3 « Un des serviteurs qui était présent donna un soufflet à
Jésus, disant : Tu réponds ainsi au pontife? Jésus lui répondit :
Si j'ai mal parlé, rends témoignage du mal, et si j'ai bien parlé,
pourquoi me frappes-tu ? » Jean, xvih, 22, 23.
« Comme il était accusé par les princes des prêtres et les an-
ciens, il ne répondit rien. Alors Pilate lui dit : N'entends-tu pas
combien de témoignages ils profèrent contre toi ? Mais il ne lui
répondit pas une seule parole, de sorte que le gouverneur était
grandement étonné. » Matth., xxvii, 12-14.
352 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
avec quelle soumission II obéit à ses bourreaux ;
avec quel courage II s'étend Lui-même sur le bois
de sa Croix ; avec quelle sublime grandeur II
supporte sa dernière agonie ; avec quel héroïsme
surhumain II attend la mort qu'il salue par l'im-
mortel cri du « Consummatum est ' ».
Sublime conception d'une réparation néces-
saire, qui ne pouvait surgir que de la miséricorde
divine, qui ne pouvait être embrassée que par la
charité d'un Homme-Dieu, qui ne pouvait être
réalisée que par une puissance illimitée au ser-
vice d'un amour infini.
Eternellement Jésus restera notre divine Vic-
time, et nous demeurerons ses rachetés 8. A notre
tour de L'aimer comme II nous a aimés, de Lui
consacrer notre vie comme II nous a donné la
sienne, de L'accompagner jusqu'au Calvaire pour
souffrir et mourir avec Lui 3.
1 Jean, xix, 3o.
2 « Jésus est entré dans le ciel même, afin de se présenter pour
nous devant la face de Dieu... Il est entré une fois pour toutes
dans le sanctuaire, avec son propre sang, ayant obtenu une ré-
demption éternelle... Il peut sauver pour toujours ceux qui s'ap-
prochent de Dieu par lui, étant toujours vivant pour intercéder
en notre faveur. » Hébr., ix, 24, 12 ; vu, 25.
3 « Pour moi, à Dieu ne plaise que je me glorifie, si ce n'est
dans la croix de notre Seigneur Jésus-Christ, par qui le monde
est crucifié pour moi, comme je le suis au monde. » Gal., vi, 14.
— « Notre vieil homme a été crucifié avec le Christ. Si nous
sommes morts avec le Christ, nous croyons que nous vivrons
aussi avec le Christ, » Rom., vi, 6, 8.
CARACTÈRES ESSENTIELS EN JÉSUS 353
IV. — Jésus, Sacrificateur
Toute victime appelle un sacrificateur. L'es-
sence de la victime est de se laisser immoler ;
mais elle doit l'être par celui-là qui a autorité sur
elle et qui est ainsi constitué officiellement son
sacrificateur. La victime parfaite s'abandonne à
celui qui doit la sacrifier, elle n'a point de désir
propre, elle ne pose point d'acte personnel ; elle
sait qu'étant vouée à l'immolation, tout en elle
doit être consumé et, dès lors, que rien ne lui
appartient de ce qui la constitue et qu'elle ne
peut disposer d'elle-même en quelque manière
que ce soit ; mais elle se considère comme la pro-
priété exclusive du sacrificateur et elle s'en remet
totalement à lui du temps, du lieu, et du mode
de son immolation.
Cette appartenance et cette dépendance éta-
blissent la victime dans un état d'infériorité vis-
à-vis du sacrificateur, en même temps qu'elles
créent entre eux des rapports intimes et des
relations essentielles. Ils sont nécessaires l'un
à l'autre, puisque la raison et la fin de l'un re-
posent sur l'existence et la fin de l'autre ; mais
ils ne se confondent point, et la notion de sacri-
ficateur reste complètement distincte de la notion
de victime.
354 DE LA CONDITION DE L'HOMME-DIEU
En Jésus, le Sacrificateur et la Victime sont
le même ; néanmoins ils conservent leurs attri-
butions respectives. Sans être inférieurs l'un à
l'autre, puisqu'en Jésus tout est également par-
iait, l'autorité appartient de préférence au Sacri-
ficateur et l'efficacité des mérites à la Victime.
C'est en tant que Prêtre que Jésus immole, et
c'est en tant que Victime qu'il est immolé. Pour
immoler, il Lui faut une puissance directe sur la
Victime ; pour être immolé, il Lui faut être voué
au sacrifice par lequel L'immole le Sacrificateur.
Sacrifier, c'est tenir le glaive et frapper la vic-
time ; s'immoler, c'est se prêter à l'action sacri-
ficatrice et recevoir le coup de la mort.
Jésus ne peut donc pas être Victime s'il n'y a
un Sacrificateur pour L'immoler, pas plus qu'il
ne peut être Sacrificateur s'il n'a une Victime à
immoler. Mais de même qu'étant Victime, Il ne
peut avoir un Sacrificateur digne de Lui, autre
que Lui-même ; ainsi, éiant Sacrificateur, Il ne
peut immoler une Victime qui soit digne de son
Sacerdoce, si ce n'est Lui-même.
Il en est de l'acte de son Sacrifice, comprenant
l'action simultanée du Sacrificateur et de la Vic-
time, comme des effets de ce même Sacrifice. Si
Jésus n'eût été une Personne divine, en tout
égale à Celui à qui elle s'offrait en sacrifice, Dieu
n'aurait pas eu pour agréable son offrande et il
CARACTÈRES ESSENTIELS EN JÉSUS 355
n'aurait pas reçu de son immolation une satis-
faction suffisante ; de même, si le Sacrificateur
et la Victime n'eussent été égaux en dignité et
n'eussent mutuellement concouru à rendre le
Sacrifice parfait, il n'y aurait pas eu de sacrifice
efficace '.
De sorte que si nous avons un Sacrifice qui
nous a valu le salut éternel et qui demeure sur
la terre la source de toutes les grâces, en atten-
dant d'être au ciel la raison de toutes les gloires,
c'est parce que nous avons un Prêtre et une
Victime adorables ; un Dieu Prêtre et un Dieu
Victime ; un Sacrificateur possédant une puis-
sance divine et une Victime donnant à son immo-
lation une efficacité divine ; un Prêtre-Victime,
dans le Sacerdoce duquel nous adorons les
sublimités ineffables d'un Sacrifice tout divin ;
une Victime-Prêtre, dans les immolations de la-
quelle nous adorons la puissance divine qui im-
1 « Puisque c'est par le Christ que les péchés des hommes ont
été effacés, que la grâce leur a été donnée, et qu'ils sont arrivés
à la perfection de la gloire, le Christ, en tant qu'homme, n'a
pas été seulement prêtre, mais il a encore été un sacrifice et
une hostie parfaite, c'est-à-dire qu'il a été victime pour le péché,
hostie pacifique et holocauste. » S. Thom., III p., q. 22, a. 2.
Saint Thomas fait ici allusion aux trois sortes de sacrifices qui
existaient dans l'ancienne loi. La victime était offerte pour la
rémission des péchés ; l'hostie pacifique, en action de grâce ou
pour le salut de ceux qui l'offraient ; l'holocauste, destiné à
être totalement brûlé, par respect pour la majesté de Dieu et
par amour pour sa bonté.
356 DE LA CONDITION DE L'HOMME-DIEU
mole et l'amour infini qui se laisse immoler1.
Et ce qui doit doublement nous ravir dans cet
ineffable mystère, c'est que Jésus ne peut pas ne
pas être Prêtre, à moins qu'il puisse ne pas être
Victime. Mais nous avons vu, dans le paragraphe
précédent, qu'il est nécessairement Victime et
que ce caractère en Lui est le plus essentiel ; il
en est donc de même de son Sacerdoce, ces deux
1 « Jésus-Christ, le Pontife des biens futurs, est donc venu en
ce monde, pénétrant dans le tabernacle plus grand et plus par-
fait (de son divin corps), tabernacle qui n'est point l'œuvre de
l'homme, c'est-à-dire qu'il n'appartient pas à cette création ordi-
naire (puisqu'il a été conçu par l'opération du Saint-Esprit). Il y
est entré une fois pour toutes, non avec le sang des boucs et
des génisses, mais avec son propre sang ; et il nous a conquis
une rédemption éternelle. Car si le sang des boucs et des tau-
reaux, et l'aspersion de l'eau mêlée à la cendre d'une génisse,
sanctifient ceux qui sont souillés, et purifient leur chair, combien
plus le sang du Christ qui par i 'Esprit-Saint s'est offert à
Dieu comme une Victime sans tache. » Hébr., ix, 11-14.
Ce Sacrifice de Jésus, Prêtre et Victime, est, en fait, l'unique
Sacrifice ; unique par son efficacité toute divine, unique par la
réalité que les sacrifices anciens n'ont fait que figurer. « Parmi
tous les dons, dit Saint Thomas, que Dieu a accordés au genre
humain depuis qu'il est tombé dans le péché, le premier de tous
est le don qu'il lui a fait de son Fils, selon cette parole de Saint
Jean (m, 16) : « Dieu a tellement aimé le monde qu'il lui a donné
son Fils unique, afin que celui qui croit en lui ne périsse pas,
mais qu'il ait la vie éternelle. » C'est pourquoi le plus grand de
tous les sacrifices, c'est celui par lequel « le Christ s'est offert
lui-même à Dieu en odeur de suavité », selon l'expression de
Saint Paul (Ephés., v, 2). C'est pour ce motif que tous les autres
sacrifices étaient offerts dans l'ancienne loi pour figurer ce sacri-
fice unique et tout particulier, comme on représente ce qui est
parfait par des choses imparfaites. C'est ce qui fait dire à l'Apôtre
CARACTERES ESSENTIELS EN JESUS ."07
caractères étant divinement inséparables. C'est
également ce qui fait que le caractère sacerdotal
en Jésus fait intrinsèquement partie du Mystère
de l'Incarnation. Jésus n'a pas été Prêtre seule-
ment au moment de son Sacrifice, Il n'a pas da-
vantage commencé à être Prêtre à un moment
quelconque de sa vie ; mais II l'a été depuis le
premier instant de sa conception.
Comment pourrait-il en être autrement, puisque
son Sacerdoce est ordonné à la Victime ; que, la
Victime existant, c'est Lui, comme Sacrificateur,
qui l'a à sa garde et qui remplit auprès d'elle
toutes les fonctions du Sacerdoce : et que, dans
un Sacrifice nécessaire et perpétuel comme celui
de l'Homme-Dieu, la Victime ne se conçoit pas
un seul instant sans Sacrificateur, pas plus que le
Sacrificateur sans Victime1.
(Hf.uk., x, il, 12) « que les prêtres de l'ancienne loi offraient plu-
sieurs fois les mêmes hosties qui ne pouvaient jamais effacer
les péchés, mais que le Christ n'en a offert qu'une seule pour
tous les péchés ». Et comme la raison de la figure se prend de
l'objet qu'elle représente, il s'ensuit que les raisons des sacrifices
figuratifs de l'ancienne loi doivent se prendre du véritable sacri-
fice du Christ. » S. Thom., I II, q. 102, a. 3.
1 Cette doctrine est admirablement exposée par Saint Paul,
qui interprète à la fois les deux Psaumes xxxix et cix.
Jésus Victime. — « Jésus, en entrant dans le inonde, dit (à
son Père) : Vous n'avez point voulu d'hostie ni d'oblation, mais
vous m'avez formé un corps ; les holocaustes et les sacrifices
pour le péché ne vous ont point agréé ; alors, j'ai dit : Me voici,
je viens selon ce qui est écrit de moi au commencement du livre,
pour faire, ô Dieu, votre volonté. » Hf.hr., x, 5-7. — Or, Jésus
358 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEV
Quand nous considérons Jésus, c'est donc réel-
lement un Prêtre que nous avons devant nous ;
un Prêtre que nous entendons parler et que nous
voyons agir ; un Prêtre qui accomplit sa mission
divine ; un Prêtre qui vient conduire au sacrifice
la Victime sainte qui Lui a été confiée ; un Prêtre
qui, comme tel, est l'objet des complaisances
éternelles de Dieu, de qui II tient sa mission sa-
crificatrice ; un Prêtre dont la voix, faisant écho à
celle de la divine Victime, retentira tout-à-1'heure
jusqu'au trône de l'Eternel pour en obtenir le
pardon de l'humanité1.
est entré dans le monde par son Incarnation ; donc Jésus, dès
son Incarnation, s'est constitué Victime en son corps, au Heu et
place des autres victimes légales.
Jésus Prêtre. — Mais auparavant (v, 5, 6) Saint Paul a cons-
taté que Dieu le Père reconnaissant en Jésus son Fils unique, le
consacra Prêtre pour l'éternité. Voici ses paroles : « Le Christ
ne s'est point arrogé '-.i-nième la dignité du Sacerdoce, c'est-à-
dire du Pontificat. Il l'a reçue de celui qui lui a dit : Tu es mon
Fils ; je t'ai engendré aujourd'hui. De même qu'il lui dit ailleurs :
Tu es Prêtre pour l'éternité, selon l'ordre de Melchisédech. »
Donc : dès son Incarnation, Jésus non seulement s'est offert
en Victime ; mais Dieu le Père reconnaissant en lui son Fils,
accepta son oblation et le constitua Prêtre pour s'immoler en
tant que Victime. D'où Jésus n'est pas plus Victime qu'il n'est
Prêtre, ni plus Prêtre qu'il n'est Victime ; mais II est également
et essentiellement l'un et l'autre.
1 « Puisque la grâce de la justification nous a été accordée par
la vertu du Christ et que le Christ a pleinement satisfait pour
nous, il est certain que son Sacerdoce a plein pouvoir pour
expier les péchés. » S. Thom., III p., q. 22, a. 3.
(Voir la note de la page 18.)
CARACTÈRES ESSENTIELS EN JÉSUS 35g
A cause de son rôle essentiel et de ses fonc-
tions sacro-saintes, le Sacerdoce domine tout
dans l'existence terrestre du Verbe Incarné ; et,
de même que la vie et la mort de la Victime sont
placées directement sous sa dépendance, ainsi
ses deux autres caractères de Médiateur et de
Docteur lui sont étroitement unis. Par cela seul
que tout aboutit au Sacrifice et à l'Immolation en
Jésus, que tout le reste est ordonné à cette fin,
et que, par ailleurs, la Victime ne peut accomplir
son Sacrifice que par la puissance et l'autorité du
Sacrificateur, toutes les fonctions qu'il remplit
sont subordonnées également à son Sacerdoce.
Quand Jésus se fait Médiateur, Il s'appuie sur
les efficacités de son Sacrifice, mais ce Sacrifice
ne peut s'opérer que parce qu'il est Prêtre pour
l'offrir ; c'est donc spécialement en tant que
Prêtre qu'il est Médiateur, puisque c'est à ce
titre qu'il a la disposition de la Victime sur la-
quelle surtout repose sa médiation.
Jésus sera plus éloquent dans son plaidoyer en
faveur des hommes, s'il unit les prières de l'hu-
manité aux supplications de la divine Victime et
si, en tant que Prêtre, Il les présente dans une
même offrande à son Père céleste, pour obtenir
la rémission des péchés du genre humain. De son
côté, Dieu Lui confiera plus volontiers, à titre de
souverain Prêtre, ses messages de pardon et de
360 DE LA CONDITION DE EHOMME-D1EU
miséricorde, puisque déjà il Lui aura confié la
Victime avec mission de l'immoler. Adorons en
Jésus Prêtre notre divin Médiateur; nous n'en
avons ni de plus puissant ni de plus aimant '.
A côté du Médiateur, contemplons le Docteur,
dont toute la doctrine consiste à donner à la terre
la science de la vie éternelle, en faisant connaître
Dieu et Celui que Dieu a envoyé au monde, le
Verbe Incarné. Il fait reposer ses enseignements
sur les deux grands Mystères de l'Incarnation et
de la Rédemption et II y rattache tout le reste.
C'est donc la Victime qu'il annonce, qu'il pré-
sente, qu'il prépare, qu'il montre pleine d'ardeur
pour l'immolation et qu'il conduit au Sacrifice.
Mais cette Victime, elle est sans cesse accompa-
gnée de son Sacrificateur, puisque c'est lui qui
en a la garde et la mène par des voies diverses
qui toutes aboutissent au Sacrifice. C'est donc
parler du Prêtre que de parler de la Victime,
1 « L'office propre du Prêtre, dit Saint Thomas, c'est d'être
médiateur entre Dieu et le peuple, selon que, d'une part, il
transmet au peuple les choses divines (d'où est venu le nom de
sacerdos, sacra dans) ; tandis que, d'une autre part, il offre à
Dieu les prières du peuple et qu'il satisfait à Dieu d'une certaine
manière pour leurs péchés. » S. Thom., III p., q. 22, a. t.
D'où Saint Paul dit : « Tout pontife étant pris d'entre les
hommes, est établi pour eux en ce qui regarde le culte de Dieu,
afin qu'il offre des dons et des sacrifices pour les péchés. »
Hébr., v, 1.
CARACTÈRES ESSENTIELS EN JÉSUS 36 1
c'est faire ressortir en Jésus son Sacerdoce que
de montrer ses immolations.
La Victime étant la propriété complète du
Sacrificateur, c'est à lui que revient d'office la
mission de la révéler comme de l'immoler ; de
sorte que, c'est en tant que Prêtre surtout que
Jésus enseigne ; qu'il annonce d'où II vient et
où II va ; qu'il se fait l'exemplaire de toutes les
vertus ; qu'il apprend aux hommes les voies du
salut ; qu'il purifie les âmes et les sanctifie ; qu'il
ouvre tout grand son Cœur pour en laisser les
flots de miséricorde et d'amour se répandre sur
le monde.
Ses enseignements ne seront jamais plus élo-
quents, que lorsqu'il tiendra sous l'autorité et la
puissance de son Sacerdoce la divine Victime,
prêt à l'immoler, et qu'il la présentera en cet état
à l'humanité pour sceller dans son Sang rédemp-
teur la vérité de tout ce qu'il aura enseigné et la
sainteté de toutes les vertus qu'il aura pratiquées.
Du haut de la Croix le divin Sacrificateur immo-
lant l'auguste Victime, prêche au monde entier
une doctrine qui défie les siècles ' ; une doctrine
1 Saint Augustin exprime la même pensée : « La croix sur
laquelle ont été cloués les membres du Christ souffrant, est
la chaire d'où il a enseigné le monde. » S. Arc, Tract, cxix,
Sup. Joan.
Jésus lui-même, dans une allusion évidente à son crucifiement
futur, avait fait comprendre que la croix Lui servirait à annon-
cer plus clairement encore la vérité sur sa Personne adorable, et
362 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
qui contient toute l'histoire de l'humanité ; une
doctrine qui puise sa vie dans l'éternelle vérité ;
une doctrine qui révèle une miséricorde comme
il ne s'en rencontre que dans la Divinité ; une
doctrine qui éternellement parlera d'amour et
de charité.
Ah ! qu'il est beau et sublime, dans cette atti-
tude de Sacrificateur, notre Prêtre Eternel, s'ar-
mant du glaive du sacrifice pour immoler à la
gloire de Dieu la Victime sans tache, dont le Sang
purificateur lavera l'humanité de ses iniquités, et
tenant dans ses mains le doux Agneau qui n'as-
pire qu'à mourir pour redonner la vie ï
Qui pourra jamais dire de quel amour et de
quelle tendresse le divin Sacrificateur entoura
pendant toute sa vie la Victime de son Sacrifice,
sa propre Humanité ! C'est dans le sein de Dieu
qu'il avait puisé et sa mission et son caractère
sacerdotal ; c'est son divin Père qui Lui avait
confié la Victime de son choix et Lui avait or-
donné de l'immoler sans rémission à l'heure
marquée par lui. Il ne l'en aimait que plus, et
parce qu'elle était un don de son Père et parce
qu'il devait la taire souffrir. Il lui était tellement
identifié, qu'il participait à sa propre vie et que,
à compléter ainsi tous les enseignements de sa vie. « Quand
vous aurez élevé le Fils de l'homme, alors vous connaîtrez ce
que je suis. » Jean, viii, 28.
CARACTÈRES ESSENTIELS EN JÉSUS 363
dès lors, II endurait ses propres souffrances
comme II brûlait du même éternel amour. Les
soins qu'il lui donnait, comme les coups qu'il
lui portait, tout était pénétré de charité divine.
La perfection du Sacrificateur comme la per-
fection de la Victime consistait dans un échange
mutuel de leur propre essence ; le Sacrificateur
voulait autant l'immolation de la Victime que la
puissance sacrificatrice de son Sacerdoce ; la Vic-
time voulait avec la même intensité l'exercice du
pouvoir du Sacrificateur sur elle et son propre
Sacrifice dans une complète et totale immola-
tion. En Jésus, le Prêtre vivait pour immoler,
et la Victime vivait pour permettre au Prêtre de
la sacrifier.
Jamais union plus étroite et plus intime n'avait
existé entre le sacrificateur et la victime. Jamais
amour plus intense n'avait brûlé le cœur du prêtre
pour sa victime et le cœur de la victime pour son
prêtre. Ineffable fusion de deux amours divins,
pour accomplir le plus sublime des sacrifices,
et, par ce Sacrifice, rendre l'humanité à Dieu et
assurer à jamais à l'humanité la possession de
son Dieu.
Le Sacerdoce, en Jésus, met le couronnement à
ses caractères essentiels qui Le constituent notre
Sauveur et nous donnent une notion complète
364 DE IA CONDITION DE L* HOMME-DIEU
de l'Incarnation et de la Rédemption. En effet,
par sa médiation, Jésus renoue les relations de
la Divinité avec l'humanité, ce qui est la base de
la conciliation future ; par ses enseignements. Il
met l'humanité à même de comprendre les motifs
de son Incarnation et d'en profiter: par son Sa-
cerdoce, Il conduit la Victime au sacrifice et II
l'immole; par son Immolation, Il opère le salut
du monde et 11 met le sceau à sa mission divine.
Il ne pouvait faire moins, il était inutile qu'il fît
davantage.
Tout le plan divin est ainsi rempli. Bénissons-
en Jésus Médiateur, Docteur, Prêtre et Victime,
et vouons-Lui une reconnaissance et un amour
éternels.
A Jésus, le grand Pacificateur
O Jésus, Verbe divin et Dieu Incarné,
je Vous salue comme l'ange de la réconciliation
et le grand pacificateur de l'humanité.
II nous fallait un avocat auprès de Dieu
et Vous Vous êtes fait notre Médiateur.
II nous fallait acquérir la science
des vérités éternelles,
et Vous Vous êtes fait notre Maître et notre Docteur.
II nous fallait un sacrifice nouveau
pour nous purifier de nos péchés,
et Vous Vous êtes fait notre Victime.
Il nous fallait un Prêtre saint et sans tache,
digne d'immoler la Victime,
et Vous Vous êtes fait notre divin Sacrificateur.
Quelle médiation sublime
que celle qui est teinte du sang de l'Agneau !
Quel enseignement tout divin
que celui que vient consacrer le souverain Prêtre
par l'immolation de la divine Victime !
O mon Jésus Médiateur, à Vous ma reconnaissance.
O mon Jésus Docteur, à Vous ma foi.
O mon Jésus Sacrificateur, à Vous mon amour.
O mon Jésus Victime, à Vous ma vie et tout mon être !
CHAPITRE SEPTIÈME
De l'amour dû à Jésus,
Verbe Incarné
CHAPITRE SEPTIEME
De l'amour dû à Jésus,
Verbe Incarné
(. L'amour du Christ nous presse. »
// Cor., V, 14.
« Si quelqu'un n'aime pas notre
Seigneur Jésus - Christ, qu'il soit
anathème. »
/ Cor.. XVI, 22.
Toutes les relations de Dieu avec l'homme et
de l'homme avec Dieu sont fondées sur l'amour.
C'est uniquement parce que Dieu est essentielle-
ment aimant, qu'il se répand au dehors et qu'il a
créé l'humanité ; c'est parce que l'humanité est
l'œuvre de Dieu, parce qu'elle a tout reçu de lui,
parce qu'elle en dépend essentiellement et qu'il
est sa tin dernière, qu'elle doit l'aimer souve-
rainement.
Les mêmes raisons de charité se rencontrent
en Jésus, dans les rapports mutuels qu'il a avec
nous. C'est l'amour qui L'a fait s'incarner et se sa-
370 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
crifier pour les hommes ' ; c'est par l'amour, avant
tout, que les hommes, de leur côté, doivent re-
connaître ces immenses bienfaits et y répondre 2.
De même que tout l'amour de Dieu pour l'homme
s'est concentré en Jésus, qui en est la preuve
constante et la plus manifeste3; de même notre
amour pour Dieu doit se diriger tout naturelle-
ment vers le Verbe Incarné. Jésus est ainsi un
centre nécessaire de charité divine et humaine.
Dieu le Père n'aurait fait rien d'autre que de
nous donner son Fils, qu'il aurait atteint les der-
nières limites de la charité divine4, tout le reste
découlant nécessairement de ce don inénarrable
ou y étant ordonné5. Aussi, quand l'Evangéliste
veut nous faire comprendre cet amour éternel et
infini, nous dit-il que Dieu l'a poussé jusque-là,
1 « Le Christ nous a aimés et s'est livré lui-même pour nous
à Dieu, comme une oblation et un sacrifice d'agréable odeur. »
Ephés., v, 2.
2 « Marchez dans l'amour, comme le Christ qui nous a ai-
més. » Ibid.
3 « L'amour de Dieu s'est manifesté parmi nous en ce que
Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde. » I Jean, iv, 9.
4 Saint Paul ne craint pas de dire qu'en nous donnant Jésus
pour nous sortir de la mort et nous rendre à la vie, Dieu ne l'a
fait que par un véritable excès d'amour : « Dieu, qui est riche
en miséricorde, à cause de l'amour extrême dont il nous a
aimés, nous a rendu la vie dans le Christ, lorsque nous étions
morts par nos péchés. » Ephés., h, 4, 5.
5 « Dieu n'a pas épargné son propre Fils, mais il l'a livré pour
nous tous ; comment avec lui ne nous a-t-il pas tout donné? »
Rom., vin, 32.
AMOUR DU A JÉSUS VERBE INCARNÉ 371
comme pour nous taire entendre qu'il ne peut
aller plus loin l. L'humanité, de son côté, n'offri-
rait à Dieu, en hommage de louange et d'amour,
que le Verbe Incarné avec ses œuvres, ses mé-
rites et l'effusion de son sang, que Dieu y trou-
verait un juste retour d'amour à sa charité
infinie 2.
Ne perdons pas de vue que Jésus, étant Dieu
et Homme tout à la fois, n'abandonne rien de
ce qu'il était avant son Incarnation et conserve
éternellement tout ce qu'il a pris de la nature
humaine en s'incarnant. Dès lors, l'amour dont
Il est l'objet comme Fils de Dieu éternellement
engendré par le Père, se retrouve inévitable-
ment et dans sa perfection infinie, dans le Verbe
Incarné 3 ; de même, tout l'amour que les créa-
tures doivent à Dieu, elles le lui rendent en le
donnant à Jésus, sans omettre pour cela l'amour
1 « Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné son Fils
unique. » Jean, m, 16.
- « Offrons donc sans cesse à Dieu par Jésus-Christ un sa-
crifice de louange. » Hébr., xiii, i5.
3 « Le Père aime son Fils et a tout mis entre ses mains. »>
Jean, ni, 35. — « Le Père aime son Fils et lui montre tout ce
qu'il fait. » Jean, v, 20. — Dans sa dernière prière, lorsque Jésus
intercède pour nous auprès de son divin Père, il dit : « Je suis
en eux et vous êtes en moi, afin qu'ils soient consommés dans
l'unité, et que le monde connaisse que vous m'avez envoyé et
que vous les avez aimés du même amour dont vous m'avez
aimé... Vous m'avez aimé avant la constitution du monde. »
Jean, xvii, 23, 24.
372 DE LA CONDITION DE l/HOMME-DIEU
plus personnel qu'elles doivent à l'Homme-Dieu
comme Sauveur *.
Nous ne pouvons donc pas nous contenter
d'aimer Dieu, en conservant de Dieu une simple
idée générale de la Divinité, d'un Etre suprême,
créateur de toutes choses, souverain dominateur,
bienfaiteur et rémunérateur ; nous sommes te-
nus d'aimer personnellement, individuellement,
Jésus, le Dieu avec nous, qui s'est fait connaître
à l'humanité, qui en a revêtu la nature, qui a
traité avec les hommes, qui a souffert et qui est
mort pour eux.
Nous ne pouvons davantage restreindre notre
amour à un culte du Verbe Incarné, que nous
appellerions volontiers indirect, en l'attribuant
uniquement et collectivement aux trois Per-
sonnes de la Sainte Trinité. Ce Mystère est le
plus grand de tous, le Mystère fondamental de
la sainte Religion, et nous lui devons un culte
d'amour souverain. Néanmoins, il est un fait
aussi réel que le premier, il est un Mystère, le
plus grand après celui de la Sainte Trinité et qui
lui est intimement lié : c'est celui de l'Incarnation.
Ce ne sont pas les trois Personnes divines qui se
1 « L'amour du Christ nous presse. Le Christ est mort pour
tous, afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes,
mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux. » II Cor.,
v, 14, i5.
AMOUR DU A JÉSUS VERBE INCARNÉ 373
sont incarnées, mais bien la deuxième Personne,
le Verbe, le Fils éternellement engendré par le
Père ; c'est ce Verbe divin, qui a nom Jésus, qui
personnellement nous a aimés, nous a sanctifiés,
nous a sauvés. A cause de cela, il Lui est dû un
amour tout spécial, un amour personnel, qu'au-
cun autre amour ne peut remplacer '.
Si nous voulions aller jusqu'au bout de notre
pensée, nous dirions que cet amour est pratique-
ment le premier de tous et que c'est celui qui
doit dominer tous les autres dans notre vie2. Le
premier, parce qu'il contient en même temps
l'amour que nous devons à Dieu comme Créa-
teur, puisque le Verbe est Celui par qui tout a été
fait ; le premier, parce qu'il comprend l'amour
que nous devons aux deux autres Personnes
de la Trinité Sainte, dont le Verbe est insépa-
1 « Si quelqu'un n'aime pas notre Seigneur Jésus-Christ,
qu'il soit anathème. » I Cor., xvi, 22.
* L'une des raisons, donnée par Saint Thomas, c'est que Jésus
est pour nous le plus puissant mobile d'accomplir le premier
des préceptes, qui est l'amour de Dieu. « Il n'y a rien de plus
puissant, dit-il, pour provoquer notre amour envers Dieu que
son Verbe, par qui tout a été fait, qui a pris notre nature pour
la réparer, étant en même temps Dieu et homme. Parce que
par là il nous est parfaitement démontré combien l'amour de
Dieu pour l'homme est grand, puisque, pour le sauver, il s'est
fait homme lui-même. » S. Thom., Op. 3, c. 5.
3 « Il a loué le Seigneur de tout son cœur, et /'/ a aimé le
Dieu qui l'a créé. » Eccl., xlvh, io. — « Tout a été créé par lui
et en lui. » Col., i, 16.
^74 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIËU
rable ' ; le premier, parce qu'il est celui que Dieu
réclame d'abord de nous pour le plus grand
bienfait que jamais le ciel ait fait à la terre"2; le
premier, parce qu'il nous est personnel et qu'il
exprime plus directement notre reconnaissance
pour la grâce suprême de notre salut éternel3.
1 Aimer le Fils, c'est évidemment aimer le Père par qui il est
engendré et dont il est l'image substantielle ; d'autant plus que
Jésus est l'Envoyé du Père précisément pour manifester l'amour
de Dieu aux hommes, « Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a
donné son Fils unique » (Jean, ni, 16), et pour recevoir d'eux
les hommages et l'amour qu'ils doivent à Dieu : « Qui me reçoit
reçoit celui qui m'a envoyé » (Jean, xiii, 20) ; « iMon Père vous
aime parce que vous m'aimez » (Jean, xvi, 27). — Aimer Jésus,
c'est également aimer le Saint-Esprit qui, procédant du Père et
du Fils par un mutuel et substantiel amour, est honoré de tout
ce qui est fait à l'une des deux autres Personnes divines, des-
quelles il reçoit tout ce qu'il possède, selon ces paroles mêmes
de Jésus, en Saint Jean (xvi, 14, i5) : « Cet "Esprit de vérité me
glorifiera, parce qu'il recevra de ce qui est à moi et vous l'an-
noncera. Tout ce qu'a le Père est à moi ; c'est pourquoi j'ai dit
qu'il recevra de ce qui est à moi et vous l'annoncera. »
C'est bien là, d'ailleurs, la pensée de l'Eglise qui, dans le Ca-
non de la Messe, nous laisse entendre clairement que Jésus est
le centre divin dans lequel se concentrent tous les hommages de
l'humanité en l'honneur de la Trinité tout entière : « Par Lui,
avec Lui, en Lui tout honneur et toute gloire vous sont ren-
dus, Dieu Père tout-puissant en l'unité du Saint-Esprit. »
- « Que le Christ habite par la foi dans vos cœurs, afin qu'étant
enracinés et fondés dans la charité, vous puissiez connaître
l'amour du Christ, qui surpasse toute connaissance, de sorte
que vous soyez remplis de toute la plénitude de Dieu. » Ephés.,
m, 17. >9-
'■' « La grâce de notre Seigneur a été surabondante, en me
remplissant de la foi et de la charité qui est en Jésus-Christ. »
I Tim., 1, 14.
AMOt'R Ut' A JÉSUS VERBE INCARNÉ 5"]5
Cet amour doit dominer tous les autres, car
de sa nature il a plus d'attrait, en ce qu'il nous
montre plus près de nous le Dieu que nous de-
vons adorer et aimer, qu'il nous le fait palper en
quelque sorte et nous rend témoins de tout ce
que sa charité divine Lui inspire pour nous1. Il
est le plus vivace, parce qu'il nourrit en même
temps notre foi dans le plus important des mys-
tères, sur lequel repose toute l'histoire de l'hu-
manité, et qu'il donne à nos espérances un fon-
dement inébranlable comme celui de la vérité de
l'Incarnation du Verbe et de la Rédemption du
genre humain'2. Il est le plus fécond, parce qu'il
nous anime sans cesse à marcher sur les traces
de Celui que nous aimons et à L'imiter dans les
vertus qu'il a pratiquées le premier, pour nous
en appliquer ensuite les grâces et les mérites 3.
Il est le plus efficace, parce qu'il ne connaît au-
1 « Nous avons vu et nous attestons que le Père a envoyé son
Fils comme Sauveur du monde. Nous avons connu l'amour
que Dieu a pour nous, et nous y avons cru. Dieu est amour, et
celui qui deineure dans l'amour demeure en Dieu, et Dieu en
lui. » I Jean, iv, 14, 16.
- « Avec le Christ j'ai été cloué à la croix. Et je vis, non, ce
n'est plus moi, mais c'est le Christ qui vit en moi. Je vis dans
la foi au Fils de Dieu qui m'a aimé et qui s'est livré lui-
même pour moi. » Gal., h, 19, 20.
:; « Si quelqu'un garde sa parole, l'amour de Dieu est vrai-
ment parfait en lui ; et par là nous savons que nous sommes
en lui. Celui qui dit qu'il demeure en lui, doit marcher aussi
comme il a marché lui-même. » I Jean, ii, 5, 6.
076 DE LA CONDITION DE l'ho.MME-DIEC
cune borne et que, cherchant à atteindre la per-
fection de l'amour même de Jésus pour nous, sur
lequel il se modèle, il suscite tous les héroïsmes
et conduit jusqu'au sommet de la sainteté '.
Ne craignons donc point de rien enlever à
l'amour que nous devons au Père et au Saint-
Esprit, en concentrant toutes les affections de
notre cœur sur Jésus, le Verbe Incarné. Tout au
contraire, le grand moyen d'aimer Dieu le Père,
c'est d'aimer le Fils qu'il nous a donné, lequel
saura nous révéler le Père qu'il aime souverai-
nement et qu'il veut nous voir aimer du même
amour dont II l'aime. Egalement, le meilleur
moyen d'aimer Dieu le Saint-Esprit, c'est encore
d'aimer le Verbe dont il procède éternellement
ainsi que du Père, dans un substantiel amour;
le Verbe, que nous ne pourrons aimer sans vou-
loir reporter une partie de notre amour sur la
troisième Personne divine qui a coopéré si divi-
nement au Mystère de l'Incarnation.
Jésus, le Verbe Incarné, devient ainsi le di-
1 « Qui donc nous séparera de l 'amour du Christ ? Sera-ce
la tribulation, ou l'angoisse, ou la faim, ou la nudité, ou le péril,
ou la persécution, ou le glaive ? Je suis certain que ni la mort,
ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les puissances,
ni les choses présentes, ni les choses à venir, ni la violence, ni
ce qu'il y a de plus élevé, ni ce qu'il y a de plus profond, ni
aucune autre créature, ne pourra nous séparer de l'amour de
Dieu, manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur. » Rom.,
vui. 35, 38, 3g.
AMOUR DU A JÉSUS VERBE INCARNÉ .V/7
vin foyer où se rencontrent l'amour de Dieu et
l'amour de l'homme dans un ineffable embrasse-
ment qui se prolongera pendant toute l'éternité.
Voyons-en les divers aspects, et dans l'amour qui
descend du ciel, et dans l'amour qui monte de la
terre, et dans l'amour qui vivifie le cœur même
de l'Homme-Dieu.
I. — Le Verbe Incarné,
objet des complaisances infinies
de Dieu le Père
Le Verbe de Dieu est et sera éternellement
l'objet ineffable des infinies complaisances de son
divin Père. Partout où il est, son Père l'aime ;
sous quelque apparence qu'il se présente il ne
cesse d'être son Fils bien-aimé ; même dans les
abaissements et les humiliations de son Incar-
nation, il demeure à ses yeux ce qu'il est de toute
éternité. Bien plus, s'il était possible d'ajouter
quelque chose à ce qui est infiniment parfait et
ne peut, par conséquent, recevoir d'accroisse-
ment, Dieu le Père aimerait davantage son Fils
à cause de son Incarnation, tant il en reçoit, par
ce Mystère, une preuve d'amour incomparable.
Le Père, qui connaît essentiellement tous les
sentiments et tous les désirs de son Fils, sait
378 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
avec quel zèle de sa gloire celui-ci s'est incarné.
Vivant éternellement d'amour pour son divin
Père, le Verbe veut lui procurer la gloire ex-
térieure que le péché de l'humanité lui a en-
levée, et il prend pour cela le moyen du plus
inconcevable abaissement, comme pour donner
plus d'intensité à l'amour qui le presse. Et c'est
sous les dehors de la nature humaine révoltée
qu'il se présente à son Père, qu'un tel excès
d'amour attendrit. Sous ces haillons d'emprunt,
il reconnaît son Fils ; sous cette difformité du
péché dont il s'est chargé, il contemple son Verbe
avec une tendresse presque de reconnaissance et
il se complaît dans le Fils de son éternelle charité.
L'amour a entraîné le Verbe jusqu'à descendre
dans les profondeurs de l'humanité coupable,
afin de la guérir et de la sauver. L'humanité est
l'œuvre de Dieu et le chef-d'œuvre de toutes les
créations terrestres ; la pensée de la rétablir dans
sa beauté première et de la rendre à Dieu puri-
fiée et sanctifiée, est une pensée toute divine et
sa réalisation équivaut à une seconde création.
C'est là l'œuvre que Jésus est venu accomplir
et pour laquelle II ne reculera devant aucun sa-
crifice ; Il ne cessera d'y travailler, qu'il n'ait
épuisé toutes ses forces et versé tout son sang.
En voyant son divin Fils occupé à une tâche
aussi ingrate mais en même temps aussi noble
AMOUR DU A JÉSUS VERBE INCARNÉ 3yg
et aussi digne de la majesté divine qui a droit de
trouver son honneur et sa gloire dans ses œuvres,
Dieu le Père ne peut méconnaître le bienfait
immense qui en revient aux hommes, qu'il aime
souverainement puisqu'il leur a livré son Fils ;
et en voyant combien ce Fils bien-aimé met son
amour à l'unisson du sien, il l'aime particulière-
ment et il l'aime dans ces mêmes preuves d'amour
qu'il en reçoit1. Sa tendresse l'accompagne par-
tout, et partout le Verbe humilié dans sa chair
reste pour le Père le Verbe glorifié dans son sein,
dont il ne se sépare jamais et en qui il continue
de se complaire.
La terre n'est pas témoin de ces relations inef-
fables entre le Père et le Fils ; elles sont invi-
sibles, mais elles existent partout où Jésus porte
ses pas; et si ses contemporains avaient pu péné-
trer dans l'âme du Sauveur, ils y auraient vu la
Trinité tout entière avec les adorables communi-
cations mutuelles des trois Personnes divines.
Ils y auraient éprouvé les ardeurs infinies de la
charité éternelle qui les unit entre elles ; ils y
auraient contemplé l'amour particulier des deux
autres Personnes pour le Verbe Incarné ; ils y
auraient entendu des paroles sublimes comme
celles qui, par deux fois pendant la vie mortelle
1 « Le Père m'aime parce que je donne ma vie. » Jea.n, x, 17.
38o
DE I.A CONDITION DE L HOMME-DIEU
du Sauveur, tombèrent de la bouche de Dieu le
Père : « Voici mon Fils bien-aimé . en qui j'ai
mis mes complaisances l. »
Qu'il est adorable cet amour du Père pour son
Verbe fait Homme ! Et qu'elles sont touchantes
les allusions que Jésus Lui-même y fait, lorsqu'il
nous dit que leur amour mutuel les consomme
dans l'unité - ; que cette dilection dont L'aime son
divin Père, Il la veut voir en nous3; et que le
grand motif pour lequel son Père nous aime,
c'est parce que nous L'aimons, Lui, le Fils de
ses complaisances '' !
Pensons souvent à cet amour ineffable que
Dieu le Père a pour son Fils en tant que Verbe
Incarné, et cherchons à faire nôtres ces senti-
ments divins, pour aimer Jésus comme II mé-
rite d'être aimé et pour en faire, nous aussi, à
l'exemple du Père, l'objet de nos contemplations
assidues et de nos amoureuses complaisances s.
1 Matth., in, 17 ; xvii, 3.
2 « Moi et mon Père nous sommes une seule chose. » Jean, x, 3o.
:; « Je leur ai fait connaître votre nom, afin que l'amour dont
vous m'avez aimé soit en eux. » Jean, xvh, 26.
1 « Mon Père vous aime, parce que vous m'avez aimé. »
Jean, xvi, 27.
5 « Soyez donc les imitateurs de Dieu, comme des enfants
bien-aimés, et marchez dans l'amour, comme le Christ qui
nous a aimés, et qui s'est livré lui-même pour nous en obla-
tion à Dieu. » Ephés., v, 1, 2.
AMOUR DV A JÉSUS VERBE INCARNÉ 38l
II. — L'amour de Jésus
pour le Mystère de son Incarnation
En Dieu tout est également partait et commun
aux trois Personnes divines. Les sentiments que
nous venons de considérer en Dieu le Père exis-
tent donc en Dieu le Fils. Ce que le Père aime,
le Fils l'aime aussi ; ils ont les mêmes désirs, les
mêmes amours, les mêmes volontés. Et comme
l'amour, en Dieu, est nécessaire et essentiel, le
Verbe Incarné aime nécessairement en Lui ce
que son Père y aime.
Son Incarnation devient, par le fait, l'objet de
son amour. Il la veut ; Il la veut et II l'aime dans
les conditions où le Mystère a été décrété, et
pour les fins pour lesquelles II l'accomplit ; Il
n'en voudrait rien changer et les moindres dé-
tails ont à ses yeux une valeur immense, car ils
sont la manifestation de la volonté de son divin
Père, règle inflexible et adorable de la sienne '.
1 Jésus est l'Envoyé de son divin Père (Jean, v, 3o) ; il est
venu pour accomplir ses adorables volontés (Jean, vi, 38), et il en
a fait la nourriture de son âme (Jean, iv, 34). Il s'est appliqué à
lui plaire en tout (Jean, viii, 29), et le moindre bon plaisir de son
Père a été pour lui comme un commandement qu'il a observé
avec amour. Aussi l'entendons-nous dire à la veille de sa mort
ces belles paroles qui nous donnent le caractère de toute sa vie
(Jeam, xv, 10) : « J'ai gardé les commandements de mon Père,
et je demeure dans son amour, »
382 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
Jésus pénètre dans les profondeurs divines de
ce Mystère et II se livre avec un amour infini à
l'oeuvre admirable qu'il est venu opérer. Outre
la gloire extérieure de Dieu qu'il cherche et qu'il
aime comme un rayonnement de la Divinité, Il
voit dans l'humanité à régénérer l'image de Dieu
défigurée, à laquelle II veut rendre sa beauté
primitive.
C'est parce qu'il s'est fait Homme, qu'il peut
redonner à l'humanité les traits divins que le
péché avait effacés ; c'est par l'assomption de
la nature humaine en sa Personne divine, qu'il
élève l'humanité plus haut encore qu'à son inno-
cence d'origine, et jusqu'à la dignité suprême de
la Divinité.
Refaire l'œuvre de ses mains, faire resplendir
de nouveau l'image de Dieu dans l'âme humaine
afin de la rendre pour toujours à Celui qui ne
l'a faite que pour lui, c'est le but sublime que
Jésus poursuit. Il y voit une œuvre digne de Lui,
Il sait qu'il n'a été envoyé que pour l'accomplir
et II aime tout ce qui constitue ici-bas sa vie de
Verbe Incarné.
Il aime les abaissements qui Lui permettent
d'adorer son divin Père, de dépendre de lui et de
lui être soumis en tout. Il aime les humiliations
dont II ne cesse d'être abreuvé pendant sa vie et
que Lui-même a semées sur son parcours, afin
AMOUR DU A JÉSUS VERBE INCARNÉ 383
de pouvoir les embrasser toutes au passage. Il
aime la souffrance dont II s'est fait une compagne
fidèle, afin de s'en servir pour mieux prouver son
amour et pour répondre plus efficacement à ses
ardents désirs de sacrifice et d'immolation.
Il aime toutes les phases de sa vie par les-
quelles Il passe, comme tous les enfants d'Adam,
sujet aux impuissances de l'enfance, au dévelop-
pement progressif du corps humain, aux peines,
aux travaux, aux fatigues, aux nécessités et aux
misères de tout genre. Il aime chacune des mis-
sions qu'il remplit, chacune des vertus qu'il pra-
tique, chaque enseignement qu'il donne, chaque
parole qu'il prononce, chaque pas qu'il fait,
chaque acte qu'il pose, chaque tristesse qu'il
ressent, chaque difficulté qu'il rencontre, chaque
douleur qui L'étreint.
Il aime chaque instant de cette vie mortelle
qui Lui permet de glorifier son Père et L'ache-
mine vers l'accomplissement parfait des desseins
éternels. Il aime cette vie intense de prière qui
Le tient en union intime et constante avec Dieu
son Père. Il aime ces soupirs qui montent inces-
samment de son Cœur pour redire à son Père
son amour et sa tendresse. Il aime ces élans en-
flammés de son âme, dont toutes les puissances
adhèrent ineffablement à la Divinité.
Il aime cette condition de vie qui oblige Dieu
384 nF LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
à vivre en contact intime avec les hommes, et
qui Lui permet ainsi d'inoculer plus facilement
à l'humanité des vertus divines. Il aime enfin
cette mort vers laquelle II aspire comme au cou-
ronnement de sa divine mission, avec toutes les
horreurs et les inconcevables douleurs qui en
feront le sacrifice suprême du plus grand des
amours.
En aimant ainsi sa condition d'Homme-Dieu,
comme un moyen de glorifier son divin Père
et de protester de son éternel amour, Jésus y
voit encore une manière éloquente de dire aux
hommes combien II les aime. Ce sont eux qu'il
vient sauver, qu'il veut aimer jusqu'aux ex-
trêmes abaissements de l'Incarnation, qu'il aime
avec d'autant plus d'ardeur divine que rien ne
L'oblige de les aimer autant ' et que son amour
n'est que l'effet de sa sagesse éternelle et de sa
miséricorde infinie2.
Aussi, rien ne Le rebute dans l'humanité. Il
n'a subi aucune nécessité pour s'en approcher ;
Il la connaissait à fond avant de s'unir à elle, et
c'est précisément à cause de ses misères qu'il
1 « C'est moi qui pour l'amour de moi-même efface vos ini-
quités. » Is., XLHI, 25.
2 « Le Christ nous a manifesté sa bonté en nous communi-
quant sa divinité, de même qu'il nous a manifesté sa miséri-
corde en se revêtant de notre humanité. » S. Thom., Op. 5t). a. 4.
AMOUR DU A JÉSUS VERBE INCARNÉ 385
s'est montré si condescendant à son égard. Sa
manière de l'aimer a été de l'embrasser comme
Il l'a fait et de se l'unir irrévocablement; de sorte
qu'il l'aime en elle-même, pauvre et misérable,
et II l'aime en Lui, anoblie, glorifiée, divinisée.
A vrai dire, maintenant qu'il est Homme, Jésus
s'aime Lui-même en aimant l'humanité ; la gloire
qu'il a communiquée à la nature humaine qu'il
a prise, Il la voudrait donner à tous les hommes;
l'amour qu'il porte divinement à ce qu'il y a en
Lui d'humain, Il voudrait l'étendre à toutes les
créatures humaines.
Et c'est pourquoi II ne se lasse pas de redire
aux hommes son amour; Il profite de toutes les
occasions pour le leur rappeler ; Il prend tous
les moyens pour le leur prouver. Il leur parle
avec bonté ; Il les traite avec condescendance ; Il
les enseigne avec patience ; Il les comble de bien-
faits ; Il leur ouvre son Cœur et leur en révèle
les infinies tendresses. Puis II leur prêche par
l'exemple une charité jusque-là inconnue1 ; une
charité qui va jusqu'au sacrifice de soi-même'2;
1 En effet, Jésus nous a aimés comme seul un Dieu sait aimer.
Il nous dit Lui-même que son amour pour nous est le même que
celui que Lui porte son divin Père : « Comme mon Père m'a
aimé, moi aussi je vous ai aimés » (Jean, xv, 9). Et cet amour
divin dans un cœur humain, l'humanité n'avait pu le connaître
avant Jésus.
- « Le Christ nous a aimés et s'est livré lui-même pour nous, »
Ephés., v, 2.
386 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
une charité qui s'ouvre les veines pour en ré-
pandre tout le sang ! ; une charité qui prend sa vie
et qui l'offre pour le salut de ceux qu'elle aime2.
Avec quel bonheur Jésus vit cette vie humaine
qui Lui permet de parler aux hommes un tel lan-
gage ! Comme II aime ce Cœur qui bat dans sa
poitrine et avec lequel II peut chérir les hommes !
Comme II bénit son âme humaine qui Lui fait
acquérir tant de mérites, dont II pourra ensuite
combler les âmes ! Comme II apprécie chacun
des instants de sa vie, qui sont pour Lui autant
de moments précieux qu'il emploie à aimer son
Père et les hommes ; à aimer son Père en travail-
lant à le glorifier dans le monde, à aimer les
hommes en se sacrifiant pour les sauver et les
redonner ainsi à son Père ! Comme II soupire
avec ardeur après l'heure de son Immolation, où
dans un acte d'indicible amour II sacrifiera à
Dieu, en faveur de l'humanité, la vie mortelle
que Lui a insufflée l'éternelle charité et qu'im-
moleront à la fois sa charité divine et sa charité
humaine !
Quel doux mystère d'amour, dans cette con-
templation de Lui-même que fait le Verbe In-
1 « Jésus-Christ nous a aimés et nous a lavés de nos péchés
dans son sang. » Apoc, i, 5.
2 « Nous avons connu l'amour de Dieu en ce qu'/7 a donné sa
vie pour nous. » I Jean, m, 16.
AMOUR DU A JÉSUS VERBE INCARNÉ 387
carné ! Quel sujet profond de méditation ! Quelle
leçon pour nous apprendre à contempler, à ai-
mer, à suivre partout Jésus ; à vivre de sa vie ;
à nous inspirer de ses sentiments ; à pratiquer
ses vertus ; à nous appliquer à L'aimer par-dessus
tout ; à trouver notre bonheur à Le servir ; à
n'avoir plus au cœur qu'une seule ambition, celle
de vivre pour Lui comme II a vécu pour nous,
de nous consumer de son amour comme Lui l'a
fait en se sacrifiant et en s'immolant pour nous.
III. — L'amour dû par l'humanité
au Verbe Incarné
L'Incarnation étant le grand mystère de l'amour
de Dieu pour l'homme, celui-ci non seulement ne
peut pas rester indifférent devant une miséri-
corde aussi grande, mais il doit encore éprouver
de vifs sentiments de reconnaissance et d'amour,
qui le poussent jusqu'à l'héroïsme pour chanter
les bienfaits du Verbe Incarné et pour répondre
à ses divines avances par une générosité sans
bornes et une fidélité sans défaillance '.
Au moment de l'Incarnation, la Divinité des-
1 « Comme vous avez reçu le Seigneur Jésus-Christ, marchez
en lui, étant enracinés en lui et édifiés sur lui, et affermis dans
la foi. et croissant en lui avec action de grâces. » Col., h, 6, 7.
388 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
cendit du ciel et pénétra dans les bas-fonds où
le genre humain était plongé depuis son péché.
La scission volontaire de l'humanité d'avec Dieu
les avait éloignés l'un de l'autre ; Dieu n'avait
point changé et il était resté ce qu'il était avant
la création; l'humanité avait tout perdu de ce qui
faisait sa beauté, elle était devenue un objet de
malédiction et elle gisait dans une misère morale
dont elle ne pouvait sortir par elle-même. Elle
avait conscience de son état ; aussi appelait-elle
de tous ses vœux le Rédempteur promis qui de-
vait la réhabiliter et la sauver.
Elle avait espéré moins qu'elle ne reçut. Elle
s'attendait à un Sauveur qui la purifierait de ses
souillures et qui, en lui rendant l'amitié de Dieu,
lui assurerait le salut éternel ; mais elle n'avait
pas imaginé dans sa sublime réalité le Mystère
de l'Incarnation d'un Dieu dans sa nature créée.
Cette descente inénarrable de la Divinité dans
l'humanité pécheresse change subitement la face
des choses. D'esclave, l'humanité devient libre1;
de sa condition de créature, elle s'élève jusqu'à
la dignité du Créateur2 ; en elle-même, elle reste
1 « Lorsque fut venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé
son Fils, pour qu'il rachetât ceux qui étaient sous la loi, pour
que nous reçussions Yadoption des fils. Ainsi nul n'est plus
esclave, mais fils. » Gal, iv, 4, 5, 7.
2 « Dieu s'est fait homme, pour que Yhomme devînt Dieu. »
S. Auc, Serm. de Nat. Dom. xm de Temp.
AMOUR DU A JÉSUS VERBE INCARNÉ 38g
misérable et pécheresse, mais en Celui qui vient
la racheter elle atteint une perfection qui porte
le cachet des perfections divines l.
C'est la première raison pour laquelle nous
devons vouer au Verbe Incarné un amour indé-
fectible, à l'exemple de l'amour que Jésus nous a
prouvé dans le Mystère de l'Incarnation. Nous ne
devons cesser de nous dire que c'est pour nous
et non pour Lui que Jésus est venu, que c'est
l'amour seul qu'il nous porte qui L'a poussé à
s'incarner, et qu'il ne peut pas être plus à nous
qu'il n'est dans son Incarnation. En fait, Jésus a
changé, pour ainsi dire, son ciel pour la terre; la
compagnie des anges pour celle des hommes ; le
lieu de l'éternel repos pour celui des misères et
des larmes ; la vie éternelle pour une pauvre vie
mortelle ; les délices du paradis pour les tristesses
et les souffrances de la terre ; le sein de son divin
Père pour une existence terrestre au milieu d'une
humanité ingrate qui Le méconnaîtra et, allant
jusqu'à s'en croire déshonorée, voudra l'expulser
de son propre sein *.
Et à cet amour inouï ne correspondrait pas le
1 « Lorsque vous étiez morts par vos offenses, /'/ vous a fait
revivre avec lui, vous pardonnant tous vos péchés. » Col., ii, 13.
2 « Au commencement le Verbe était en Dieu... Et le Verbe
s'est fait chair et il a habité parmi nous... Il était dans le monde
et le monde ne l'a point connu. Il est venu chez lui, et les siens
ne l'ont pas reçu. » Jean, i, 1, 14, 10, il.
390 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
nôtre ? En face de tant d'abaissements qui nous
élèvent, nous n'éprouverions pas des sentiments
d'honneur qui nous poussent à la reconnais-
sance '? En considérant ce que nous étions sans
Jésus et ce que nous sommes devenus par Lui,
nous ne nous sentirions pas pressés de Lui rendre
par notre amour un peu de ce que nous en avons
reçu - ? En voyant tout ce qu'il a sacrifié pour
pouvoir se faire notre Sauveur, nous ne vou-
drions pas nous livrer à Lui comme II s'est don-
né à nous3? En réfléchissant sur les motifs divins
qui L'ont porté à descendre si bas et à se faire si
petit, nous ne chercherions pas à faire écho à tant
d'amour et à nous faire humbles et petits pour
avoir l'honneur et la joie de Lui ressembler4?
1 « Je rends grâces à celui qui m'a fortifié, au Christ Jésus
notre Seigneur. » I Tim., i, 12.
2 « Autrefois vous étiez des étrangers et des ennemis, par vos
pensées et vos œuvres mauvaises ; mais Dieu vous a réconciliés
maintenant par la mort de son Fils en son corps de chair,
pour vous faire paraître devant lui saints, sans tache et sans
reproche. » Col., 1, 21, 22.
3 « Si vous avez compris le Christ, vous avez appris en lui,
parce que la vérité est en Jésus, à vous dépouiller du vieil
homme selon lequel vous avez vécu autrefois, et qui se corrompt
en suivant les illusions des passions, et à revêtir l'homme nou-
veau, créé selon Dieu dans la justice et la sainteté de la vérité. »
Ephés., iv, 21, 22, 24.
4 « Ayez en vous-mêmes les mêmes sentiments dont était
animé Jésus-Christ, lui qui étant Dieu par nature... s'est
anéanti, en prenant la forme d'un esclave... s'est humilié et fait
obéissant jusqu'à la mort et la mort de la croix. » Phil., h, 5-8.
AMOUR DU A JÉSUS VERBE INCARNE 3$i
En Le suivant pas à pas, en voyant de quelle
charité divine II anime tous ses actes, en enten-
dant les battements de son Cœur, et en admirant
combien II voudrait faire vibrer le cœur de tous
les hommes à l'unisson du sien ; nous n'éprouve-
rions pas le désir de brûler des mêmes ardeurs
et de n'agir plus que par le mobile de l'amour
divin ? En Le contemplant voué à toutes les
souffrances, parce que son amour les a choi-
sies; cheminant au milieu des humiliations dont
son amour se nourrit ; gravissant, chargé de sa
Croix, le Calvaire où l'amour L'appelle et où
l'amour Le pousse ; donnant dans un acte de
suprême amour la vie qu'il n'avait prise qu'afin
de pouvoir nous l'offrir et la sacrifier pour nous ;
pourrions-nous vraiment n'être pas gagnés pour
toujours à l'amour et à la tendresse de ce Jésus
dont la vie comme la mort ne nous parlent que
de miséricorde et d'excès de charité ' ?
Que nous faudrait-il donc pour être remués et
touchés ? Si la Majesté d'un Dieu, s'abaissant jus-
qu'à notre bassesse, ne nous émerveille pas : c'est
que nous avons perdu la notion de la grandeur
et le sens de la dignité. Si la Sainteté infinie d'un
Dieu, osant se faire pécheur, ne nous jette pas
1 « Soyez donc les imitateurs de Dieu, comme des enfants
bien-aimés ; marchez dans l'amour, comme le Christ qui nous
a aimés et qui s'est livré lui-même pour nous à Dieu, comme
une oblation et une hostie d'agréable odeur. » Ephés., v, 1, 2.
3g2 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
dans la stupeur : c'est que notre misère nous em-
pêche de comprendre ce qu'est le péché opposé à
l'infiniment parfait. Si la Miséricorde d'un Dieu,
venant sauver sa créature qui l'outrage et le re-
nie, ne nous touche pas jusqu'au plus profond de
l'âme : c'est que nous oublions que le ciel nous a
été rendu lorsque l'enfer était notre partage. Si
la Charité d'un Dieu qui transpire par chacune
des paroles de Jésus, par tous les mystères de sa
vie, par ses souffrances et par sa mort, ne réussit
pas à nous ravir et à nous jeter à ses pieds dans
l'émotion de la reconnaissance et de l'amour :
c'est qu'il y a une barrière entre Lui et nous, que
la justjfce seule saura franchir pour nous con-
damner et nous punir.
Ah ! plutôt, laissons notre cœur s'envoler par
attrait et par besoin vers celui de Jésus et, dans
ce sanctuaire divin du Verbe Incarné, accordons
notre amour avec les suaves harmonies de la
charité divine ' ; ayons de la tendresse pour Celui
qui n'a eu pour nous que des miséricordes ; re-
connaissons les immenses bienfaits que nous en
avons reçus, et rendons notre gratitude tendre et
1 « En Dieu, dit Saint Thomas, la suavité et \ amabilité sont
si grandes, que dès que l'âme le connaît, aussitôt elle se sent
attirée vers lui et vivement absorbée en lui, à la façon de l'ai-
mant qui, par sa vertu, attire à lui le fer. — La douceur, Sei-
gneur, qui découle sans cesse de vous est si grande, que les
âmes ferventes et fortes se sentent entraînées vers votre
amour. » S. Thom., Op. 62, c. 1.
AMOUR DU A JESUS VERBE INCARNE OÇp
affectueuse ; ne nous lassons point de Le bénir,
de L'admirer, de nous laisser charmer par ses
attraits, de savourer les douceurs ineffables de
son amour et d'en faire l'objet constant de nos
contemplations, pour devenir davantage ensuite
l'objet de ses tendresses et de ses miséricor-
dieuses complaisances '.
IV. — L'amour dû au Verbe Incarné
à cause de ses conditions de vie
Le Verbe de Dieu, en s'incarnant, aurait pu se
contenter des abaissements inhérents au mystère
de l'Union hypostatique ; le seul fait de s'unir à
la nature humaine étant une humiliation suprême
pour un Dieu. Sur la terre, il y a des grands qui
sont honorés, des riches à qui rien ne manque,
des puissants qui dominent, des souverains qui
gouvernent. Il aurait pu être de ceux-là ; mais II
ne l'a pas voulu. Il a préféré être petit, humble,
pauvre, inconnu, sans autre autorité que celle de
sa vertu, cherchant plutôt à disparaître et à se
confondre avec le reste des hommes.
Cette vie, toute cachée et toute ignorée qu'elle
1 « Celui qui a la charité est cher à Dieu, et celui qui l'a
plus grande lui est plus cher. Il est écrit au livre des Proverbes
(vin, 17): « J'aime ceux qui m'aiment, et plus ils m'aiment,
plus je les aime. » S. Tho.m., Op. 6o, c. 17.
^94 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
eût été, ne suffit pas pourtant à la soif d'humilia-
tions que Jésus éprouvait dès son entrée en ce
monde. Il voulut être non seulement inconnu,
mais méconnu. Il ne se contenta pas de l'indiffé-
rence des hommes, mais II alla au-devant de leur
mépris. Il eût pu rencontrer leur approbation
générale, mais II préféra avoir des contradicteurs
et des ennemis. Au moins, il semble que ses mi-
racles eussent dû Lui attirer l'admiration uni-
verselle, mais II laissa se multiplier la foule des
aveugles et des incrédules; et ses bienfaits eux-
mêmes devinrent pour plusieurs une occasion
d'ingratitude '.
Malgré sa modestie, Il fut traité d'orgueilleux et
d'ambitieux ; plus on Le voyait humble et plus on
cherchait à L'humilier encore ; on épiait ses pa-
roles pour Le prendre en défaut ; on contrôlait sa
conduite dans l'espérance de trouver à Le con-
damner; on Lui tendait des pièges pour L'exposer
à se compromettre ; on Lui reprochait ses mi-
racles sous prétexte qu'il n'observait pas la loi
du sabbat; on portait sur Lui les jugements les
plus contradictoires et on allait jusqu'à Le traiter
de démon ; on L'humiliait publiquement et on
1 « Quoiqu'il eût fait de si grands miracles devant eux, ils ne
croyaient pas en lui. » Jean, xh, 3"].
« Si je vous dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas ?
Si vous ne croyez pas à ce que je suis, vous mourrez dans
votre péché. » Jean, viii, 46, 24.
AMOUR DU A JÉSUS VERBE INCARNÉ 3q5
complotait contre Lui jusqu'à vouloir Le lapider '.
Quand sonna l'heure du grand Sacrifice, la
digue de toutes les humiliations humaines se
rompit et Jésus en fut submergé. Les mépris, les
insultes, les outrages, les calomnies, les blas-
phèmes, les violences de la haine et les cris de
mort s'abattirent sur Lui avec une furie d'enfer.
1 Nous donnons ici un aperçu synthétique des attitudes et
manœuvres des Pharisiens, des Princes des Prêtres, des Scribes
et des Docteurs de la Loi vis-à-vis de Jésus, dès le commen-
cement et jusqu'à la fin de sa vie publique. L'importance de
cette étude de l'Evangile à ce point de vue spécial n'échappera
pas à l'intelligence et surtout à la piété du lecteur.
1" Les Pharisiens avaient traité Jean-Baptiste avec une su-
prême indifférence et une secrète colère, parce que le zélé Pré-
curseur lui-même leur reprochait leur orgueil et leur hvpocrisie,
jusqu'à les appeler « race de vipères ». Matth., m, 7.
Mais à peine Jean fût-il emprisonné, qu'ils se préoccupèrent
de Jésus qui déjà faisait plus de disciples que Jean (Jean, iv, 1 ),
et parce que ses disciples également baptisaient et qu'ils ne jeû-
naient point comme les disciples de Jean (Marc, h, 18). Or,
comme Jésus, sous leurs yeux, avait chassé les vendeurs des
abords du temple, ils le sommèrent de leur donner un signe de
sa mission (Jean, h, 14-19). — Ce fut le début de leur hostilité.
2" Dès ce moment, ils ne le perdent plus de vue. Si nous par-
courons l'Evangile, nous voyons Jésus, dans toutes ses courses
en Judée, en Galilée, en Samarie, partout, suivi de ses enne-
mis, ou de leurs émissaires chargés de le surveiller, pour lui
tendre des pièges, le surprendre dans ses paroles, l'accuser et
le livrer au gouverneur. Luc, xi, 53, 54 ; xx, 20.
Ils l'accusent :
De séduire les foules. Jean, vu, 12.
De se rendre témoignage à lui-même. Jean, vin, i3.
De violer le sabbat, parce qu'il guérit les malades ce jour-là.
Jean, ix, 16.
De ne pas tenir lui-même, ni obliger ses disciples aux obser-
3q6 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEO
Jamais homme n'avait été tant méprisé et humi-
lié : et c'était le Fils de Dieu ! Jamais bienfaiteur
n'avait été traité avec autant d'ingratitude : et
c'était le Sauveur du monde ! Jamais saint n'avait
été aussi méconnu : et c'était le Saint des saints !
Jamais condamné n'avait excité plus de haine :
et Celui qui voulait mourir comme un supplicié,
vances des anciens, jusqu'à négliger de se laver les mains avant
les repas. Marc, vu, 1-3.
De fréquenter les pécheurs, attendu qu'il dîne chez les publi-
cains. Matth., ix, 11.
De ne chasser les démons et de n'opérer des miracles que par
les artifices du démon. Matth., xn, 24.
D'être démoniaque lui-même. Jean, vin, 48.
D'être fou. Jean, x, 20.
3" Ils détournent de lui ses disciples, en prenant à mal son
discours sur les promesses eucharistiques. Jean, vr, 53, 61, 67.
Ils le mettent en demeure de proclamer qu'il est le Christ, le
Messie, pour l'accuser. Jean, x, 24.
Ils lui tendent des pièges à propos du divorce. Matth., xix, 3-12.
De même, pour la résurrection des morts. Matth., xxii, 23.
De même, en l'interrogeant pour savoir s'il est permis de payer
le tribut à César. Luc, xx, 20-26.
De même encore, en lui demandant quel est le plus grand
commandement. Marc, xii, 28.
4" Non contents de ces tentatives, les Pharisiens cherchent
aussi à faire mourir Jésus. Jean, xi, 53, 56.
Deux fois, ils veulent le lapider. Jean, viii, 59 ; x, 3i.
Ils veulent le précipiter des hauteurs de Nazareth. Luc, iv, 29.
Ils s'unissent aux Hérodiens et le menacent de la colère
d'Hérode qui a déjà fait mourir Jean-Baptiste. Marc, m, 6.
Ils envoient des gardes pour se saisir de lui, mais ils ne le
peuvent, son heure n'étant pas encore venue. Jean, vu, 3o-32.
5" Plus aveuglés dans leur haine de Jésus par la résurrection
éclatante de Lazare, ils décident en conseil qu'il faut qu'il meure.
AMOUR DU A JÉSUS VERBE INCARNÉ 3^7
c'était le Verbe Incarné qui, en se laissant cruci-
fier, sauvait le monde dans un éternel pardon !
A ce Jésus humilié jusqu'à la mort de la Croix,
nous devons une réparation spéciale qui réponde
a chacune de ses humiliations, par un amour par-
ticulier. Pour chacun des mépris dont II a été
l'objet, nous devrons Lui rendre un honneur pro-
portionné ; a chacune des paroles de jalousie,
de malice et de haine qui Lui ont été adressées,
C'est à cette occasion que Caïphe, le grand-prêtre, prononce
ces paroles : « Vous ne réfléchissez pas qu'il vaut mieux pour
vous qu'un seul homme meure pour le peuple. » Jean, xi, 46-53.
En conséquence :
Ils donnent des ordres nouveaux pour rechercher Jésus, qui
se tient caché, et s'emparer de lui. Jean, xi, 56.
Ils décident même de faire mourir aussi Lazare. Jean, xii, io.
Ils étudient divers moyens de tuer Jésus. Marc, xi, 18.
Ils tentent de s'emparer de lui, mais, par peur de la foule, ils
le laissent aller. Marc, xii, 12.
Une dernière fois, ils tiennent conseil, après l'entrée triom-
phale de Jésus à Jérusalem ; ils fixent même que Jésus doit
mourir avant Pâques, mais non en ce jour de fête. Matth.,
xxvi, 4, 5.
6" Dans leur récit de la Passion, les Evangélistes racontent
comment les Princes des Prêtres, les Pharisiens, les Scribes, les
Docteurs de la Loi, consommèrent leur iniquité en livrant Jésus
au Sanhédrin, puis à Ponce-Pilate qu'ils forcèrent avec menaces
à condamner Jésus à la mort de la Croix.
Leur attitude au pied de la Croix, leur soin à faire sceller
et garder le tombeau de Jésus mort, et la forte somme d'ar-
gent donnée aux gardes pour cacher la résurrection de Jésus
(Matth., xxviii, 12-i5), mirent le comble à leur perfidie et à leur
aveuglement, comme à la malédiction divine sur eux, sur le
peuple et sur Jérusalem, selon la prophétie de Jésus et malgré
ses larmes. Luc, xix, 41 ; xxiii, 28.
3g8 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
nous voudrons répondre par des paroles de re-
gret, de louange et d'admiration ; pour tous les
actes odieux que les hommes ont commis à son
égard, nous chercherons à Lui donner plus de
reconnaissance et plus d'amour ; à l'amour ou-
tragé et méconnu de la divine Victime, qui nour-
rit sa charité de tous les excès d'abaissement et
d'humilité, nous nous offrirons nous-mêmes dans
un amour sans réserve, capable de nous faire
embrasser toutes les humiliations pour nous faire
ressembler à notre divin Maître1.
A côté des humiliations du Verbe Incarné, il y
a ses souffrances auxquelles est dû également
un amour spécial proportionné à leur nombre et
à leur degré d'intensité. Jésus n'était pas plus
obligé de souffrir que de s'humilier2. Et puisqu'il
1 « C'est pourquoi Dieu l'a exalté, et lui a donné un nom qui
est au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus tout genou
fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les enfers, et que toute
langue confesse que le Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire
de Dieu le Père. » Phil., h, 9-11.
2 « Il s'est anéanti lui-même, en prenant la forme d'un es-
clave... Il s'est humilié lui-même, en se faisant obéissant jusqu'à
la mort de la croix. » Phil., 11, 7, 8.
« Il s'est offert, parce qu'il l'a voulu. » Is., lui, 7.
« Nous mourons, dit Saint Thomas, comme sujets à la mort
par la nécessité ou de notre nature ou de quelque violence qui
nous est faite. Le Christ, au contraire, est mort non par néces-
sité, mais par sa puissance et sa propre volonté. C'est pour-
quoi il disait lui-même (Jean, x, 18) : « J'ai le pouvoir de donner
ma vie et j'ai le pouvoir de la reprendre. » — La raison de cette
AMOUR DU A JÉSUS VERBE INCARNÉ 399
avait décrété qu'il viendrait comme Victime, Il
pouvait se contenter d'offrir sa vie en mourant
d'une mort normale qui aurait eu la même effi-
cacité. Mais c'était encore trop peu pour son
amour ; et, au lieu de cela, Il choisit une mort
différence, c'est que les choses de la nature ne dépendent pas
de notre volonté. Or, l'union de l'âme avec le corps est une
chose naturelle. C'est pour cela qu'elle n'est pas soumise à notre
volonté, soit relativement à la permanence de l'âme dans le
corps, soit relativement à sa séparation : double effet qui doit
être l'œuvre de la vertu d'un autre agent.
« Mais dans le Christ, tout ce qui était naturel sous le rapport
de la nature humaine, était soumis à la volonté à cause de la
puissance de la Divinité qui domine toute la nature. // était
donc au pouvoir du Christ de rendre permanente, à son gré,
l'union de son âme avec son corps, ou de s'en séparer. »
S. Thom., Op. 2, c. 23o.
« Il était au pouvoir du Christ, ajoute-t-il au même endroit,
de faire que la nature cédât à la cause qui la combattait, ou lui
résistât tant qu'il voudrait. Par conséquent, le Christ est mort
par un acte de sa volonté ; et néanmoins ce sont bien les Juifs
qui lui ont donné la mort. »
Dans sa Somme théologique. Saint Thomas dit encore excel-
lemment à ce sujet : « L'âme du Christ avait le pouvoir de
conserver la nature de sa chair, de manière quelle ne succom-
bât sous aucune des blessures qu'on eût pu lui infliger. Son
âme a eu ce pouvoir parce qu'elle était unie au Verbe de Dieu
dans l'unité de la personne. Mais comme l'âme du Christ n'a
pas éloigné de son propre corps le tort qu'on lui a causé, et
quelle a voulu que sa nature corporelle succombât sous le mal
qui lui était fait, on dit qu'/7 a de lui-même quitté la vie, ou
qu'il est mort volontairement. » S. Thom., III p., q, 47, a. 1.
Ces citations ont d'autant plus d'intérêt, qu'elles font ressortir
l'office du Souverain Prêtre dans le sacrifice de la divine Vic-
time. C'est le propre du Prêtre d'immoler ; la victime lui appar-
tient, il a le droit et le pouvoir à la fois de choisir l'heure et le
mode de son immolation. Il fallait donc que rien ne puisse en-
400 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
atroce accompagnée d'un délaissement sans nom
et précédée de souffrances inouïes1.
Il permit que tout le fît souffrir : et sa condition
humaine, où II ne fut à l'abri ni des nécessités et
des misères habituelles de la vie, ni de la fatigue,
ni d'une partie de nos indispositions corporelles,
lever la liberté et paralyser l'action du divin Sacrificateur dans
l'exercice de sa sublime fonction. C'est lui, en quelque sorte, qui
dirige la haine des Juifs et la cruauté de ses bourreaux ; il s'en
sert, dans sa puissance sacrificatrice, comme d'un glaive meur-
trier pour donner la mort à l'auguste Victime.
Quoique Jésus fut en même temps le Prêtre et la Victime, il
n'était pas tenu de se donner lui-même la mort ; car, dans l'an-
cienne loi, il suffisait que la victime fut tuée par la volonté du
prêtre et que celui-ci en fît lui-même l'offrande, sans être tenu
pour cela d'immoler lui-même la victime. (Voir II Par., xxix, 34.)
Ah ! quel amour ne devons-nous pas à Jésus Prêtre pour nous
avoir sacrifié une telle Victime, et à Jésus Victime pour nous
avoir donné un tel Prêtre !
1 Le Docteur angélique fait à ce propos la remarque suivante :
« Les hommes ne redoutent pas moins très souvent un genre
de mort qui offre quelque chose de repoussant, que la mort
elle-même. C'est pourquoi il semble nécessaire, pour la perfec-
tion de la vertu, de ne pas refuser un genre de mort même
odieux, à cause de la vertu. Voilà pourquoi l'Apôtre, pour faire
l'éloge de la parfaite obéissance du Christ, après avoir dit (Pjul.,
11, 8) « qu'il fut obéissant jusqu'à la mort », ajoute : « et jusqu'à
la mort de la croix » ; laquelle mort semblait tout-à-fait hon-
teuse, selon ces paroles de la Sagesse (11, 20) : « Condamnons-le
à la mort la plus honteuse. » S. Thom., Op. 2. c. 228.
L'Apôtre fait écho à ce passage de la Sagesse, en disant dans
son Epître aux Hébreux (xu, 2) : « Le Christ a souffert la croix,
méprisant l'ignominie », et dans son Epître aux Galates (m, i3),
lorsqu'il indique le motif de cette ignominie : « Le Christ nous a
rachetés de la malédiction de la loi, s'étant fait malédiction pour
nous, car il est écrit : Maudit quiconque est pendu au ybois. »
AMOUR DU A JÉSUS VERBE INCARNÉ 4<M
ni des peines morales, des tristesses, des amer-
tumes, des dégoûts, des lassitudes et des craintes;
et les éléments, dont II subit les atteintes par l'in-
tempérie des saisons et par les difficultés ma-
térielles qu'il rencontrait sur sa route ; et les
hommes, dont la malice et l'ingratitude Lui tres-
sèrent une couronne d'épines et soutirèrent tout
le sang de ses veines pour Lui arracher une vie
que pourtant son amour Lui faisait sacrifier pour
eux ; et ceux qu'il aimait le plus, ses Apôtres qui
L'abandonnèrent, l'un d'eux qui Le trahit, leur
chef qui Le renia; et celle qu'il aimait d'un amour
filial plus divin qu'humain, sa divine Mère, dont
la présence au pied de la Croix fut une de ses
plus cuisantes douleurs ; et son divin Père, qui
resta sourd à ses derniers appels, afin qu'il con-
nût jusqu'à cette douleur incomparable infligée
par le meilleur des pères au plus tendre des fils.
L'amour fit accepter à l'avance au Verbe In-
carné toutes ces souffrances réunies ; l'amour les
lui fit aimer et rechercher ; l'amour Lui fit goûter
à les endurer une suavité que les joies les plus
grandes ne sauraient jamais procurer ; tant il est
vrai que, pour un cœur qui aime, les peines et les
sacrifices sont un aliment à l'amour en même
temps qu'ils en sont une preuve et une garantie.
A ce Jésus souffrant, ami de toutes les dou-
leurs, plongé dans les tristesses, les amertumes et
402 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
les angoisses, objet de tant de cruautés, bafoué,
torturé, ensanglanté, crucifié, expirant et mou-
rant, nous devons plus que des protestations
d'amour, nous devons nos larmes pour les mêler
aux siennes ; nos sacrifices pour les joindre à ses
immolations ; notre sang pour grossir les flots du
sien ; notre vie pour l'échanger avec la vie divine
dont sa mort nous assure les fruits et l'éternelle
possession '.
A nous de penser souvent aux humiliations et
aux souffrances du Verbe Incarné, et de nous
efforcer de donner à ce souvenir une efficacité
pratique, en aimant d'un amour plus généreux
et plus constant Celui qui ne s'est fait si petit que
pour nous grandir -, qui n'a tant souffert que
pour sanctifier nos propres souffrances et nous
apprendre à L'aimer en nous immolant pour Lui.
1 « C'est une grâce d'endurer des peines et de souffrir... Le
Christ aussi a souffert pour nous, vous laissant un exemple,
afin que vous suiviez ses traces. » 1 Pierre, h, 19, 21.
« Puisque le Christ a souffert dans la chair, vous aussi
armez-vous des mêmes sentiments... Mes bien-aimés, ne soyez
pas surpris du feu qui sert à vous purifier, comme s'il vous arri-
vait quelque chose d'étrange ; mais parce que vous participez
aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin que lorsque sa
gloire vous sera manifestée, vous soyez aussi dans la joie et
dans l'allégresse. » 1 Pierre, iv, 1, 12, i3.
2 « Celui qui a une grande charité est grand, celui qui a peu
de charité est peu de chose, et celui qui n'en a pas n'est rien. »
S. Bernard.
AMOUR DU A JÉSUS VERBE INCARNÉ J,o3
V. — L'amour dû au Verbe Incarné
dans sas diverses missions
Tout, en Jésus, est digne de nos hommages,
de notre admiration et de notre amour. Il n'y a
pas un instant de sa vie mortelle où II ne soit
l'objet des complaisances de son divin Père ;
comment y en aurait-il où nous ne devions Le
bénir, Le louer, L'adorer et L'aimer? Nous de-
vrions passer notre vie à étudier celle de Jésus,
à revivre avec Lui chacun de ses moments, à
écouter chacune de ses paroles, à analyser cha-
cun de ses sentiments, à méditer chacune de ses
maximes, à considérer chacun de ses actes, à ap-
profondir chacun de ses mystères ; puis, à péné-
trer plus intimement dans cette vie divine voilée
par une nature humaine; à prêter l'oreille à ces
battements du cœur d'un Dieu qu'embrase un
amour éternel ; à scruter les profondeurs de cette
perfection divine qui attache un mérite infini à
la moindre de ses pensées ; à nous laisser ab-
sorber par cette contemplation de tout ce qu'il y
a de plus grand au ciel et sur la terre, après le
iMystère de la sainte Trinité : l'Incarnation du
Verbe et sa vie mortelle dans les divines effica-
cités de l'Union hypostatique.
404 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
Nous ne pouvons hélas ! misérables comme
nous sommes, tenir ainsi notre âme en haleine
et nous absorber uniquement en Jésus. Tout au
moins, devons-nous revenir souvent, le plus fré-
quemment et le plus longtemps possible, à notre
centre de vie ' ; à Celui qui s'est fait notre Modèle
et que nous devons nous appliquer à imiter en
toute occasion ; à Celui qui s'est fait notre Maître
et nous a instruit avec un soin si touchant de
tous nos devoirs.
1 « Votre vie est cachée avec le Christ en Dieu. » Col., iu, 3.
« Celui qui s'unit au Seigneur est un même esprit avec lui. »
I Cor., vi, 17.
« Si nous sommes morts avec le Christ, nous vivrons aussi
avec lui. » II Tim., ii, 11.
.. Ma vie, c'est Jésus-Christ. » Phil., i, 21.
Remarquons, avec Saint Thomas, que toute union de l'âme
avec Dieu se fait en Jésus et par Jésus. Ce caractère essentiel
de l'union divine des Bienheureux dans la gloire est également
celui de l'union que les âmes contractent sur la terre avec Dieu.
« L'union de l'âme fidèle à Dieu, dans la béatitude, se fait
par le Fils de Dieu qui a pris la nature humaine pour l'élever
à l'union divine ; et cette union le Fils de Dieu l'a obtenue par
cette fervente prière, où il dit à son Père (Jean, xvii, 21) ;
« Comme vous êtes en moi, ô mon Père, et que je suis en vous,
qu'eux aussi ne soient qu'un en nous » ; et encore ( 1 mu., 23) :
« Vous êtes en moi, je suis en eux, qu'ils soient consommés en
un. » Et il existe une union parfaite là où le Père et le Fils ne
font qu'un, et où le Fils, en sa qualité de Chef de l'Eglise, passe
avec tous ses membres, c'est-à-dire tous les fidèles, à l'union
paternelle. » S. Thom., Op. 62. c. 4.
Terminons par ces mots de Saint Paul qui résument toute la
doctrine de Jésus, principe et fin, foyer d'amour, source de vie
et centre divin d'éternelle union : « Omnia et in omnibus
Chris tus. — Le Christ est tout et en toute chose. » Col., m, 11.
AMOUR DU A JÉSUS VERBE INCARNÉ J,o5
C'est une condescendance extrême, de la part
de Jésus, de s'être fait l'un de nous et d'avoir
mené sous nos yeux une vie semblable à la nôtre,
une vie qu'il nous est facile d'imiter parce qu'elle
est composée de petites vertus quotidiennes que
l'amour grandit, et à la fidélité desquelles sont
attachées des grâces capables de nous conduire
aux vertus les plus héroïques.
Avant de se produire au dehors, Jésus s'est
retiré dans la solitude ; avant de prêcher les
autres, Il s'est livré à la prière et à la pratique
des vertus cachées ; avant de faire des grandes
choses, Il en a fait une multitude de petites ;
avant d'imposer aux autres une loi de renonce-
ment et de sacrifice, Il s'est nourri d'immola-
tions ; avant d'appeler les hommes à la sainteté,
Il a mené une vie qui faisait l'admiration des
anges ; avant de proclamer sa doctrine de cha-
rité, Il s'est consumé d'amour pour les hommes ;
avant de faire gravir le Calvaire à ses disciples,
Il les y a précédés chargé de sa Croix et II y est
mort sous la pression de son amour infini.
A chacune des vertus qu'il pratique, Jésus joint
une leçon qu'il nous donne. Il veut que nous
ayons le sens exact des moindres incidents de sa
vie et de la conduite qu'il tient dans les diverses
phases de son existence terrestre ; et, avec un soin
que seul un amour sans bornes peut expliquer,
406 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
Il nous enseigne et nous donne l'intelligence de
la doctrine céleste qu'il est venu apporter au
monde.
C'est Lui, la Vérité, qui parle; c'est Lui, le
Maître unique, qui instruit ; c'est Lui, le Légis-
lateur, qui promulgue ses lois ; c'est Lui, le Sou-
verain, qui régit son peuple. C'est Lui, le Saint
des saints, qui donne des leçons de vertu ; c'est
Lui, l'Envoyé du Père, qui nous fait entrevoir les
perfections divines et les beautés éternelles.
C'est Lui, le Principe et la Fin de toutes choses,
qui nous raconte notre divine origine et nos su-
blimes destinées ; c'est Lui, la Voie, qui montre
le chemin du ciel ; c'est Lui, la Charité, qui nous
apprend la science des sciences, celle de l'amour;
c'est Lui, la Vie, qui se présente à nous pour nous
la communiquer, qui nous prévient que rien ne
vit que ce qu'il anime et que, pour porter des
fruits, il faut Lui être uni. C'est Lui, enfin, la
divine Victime, qui nous fait ses dernières re-
commandations et qui nous laisse en testament
son admirable discours de la Cène, où chaque
parole est teinte du sang qui va tout-à-1'heure
couler sur la Croix et mettre le sceau du Sacrifice
sur la doctrine divine du Verbe Incarné.
Enseignements et vertus qui méritent de notre
part un amour de reconnaissance et d'imitation,
dont nous devons nous faire un devoir des plus
AMOUR DU A JÉSUS VERBE INCARNÉ 4O7
doux. Si Jésus ne s'était pas fait notre Maître et
notre Docteur, que de choses nous ignorerions !
S'il ne s'était pas fait notre Modèle, combien la
vertu perdrait de son charme et combien le désir
de la perfection serait en nous moins vivace et
moins généreux ! Aimons Jésus pour chacune
des vertus qu'il a pratiquées et pour chacune des
leçons qu'il nous a données ; c'est le moyen le
plus efficace d'en tenir compte et de marcher sur
ses traces.
Ne nous contentons point toutefois d'un amour
passager et intermittent, mais faisons de Jésus la
demeure habituelle et permanente de nos âmes.
Entendons ce cri sublime sorti de son Cœur, aux
dernières heures de sa vie, et qui résume, dans
une solennelle expression de divine charité, les
trente-trois années du Verbe Incarné sur la terre,
que va tout-à-1'heure couronner le Sacrifice san-
glant du Calvaire : « Comme mon Père m'a aimé,
moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon
amour l. »
1 Jean, xv, 9. — C'est là un des passages les plus touchants
de l'Evangile. En effet, c'est le même amour que le Père porte
à son Fils et que Jésus, de son côté, porte aux hommes. De-
meurer dans cet amour pour nous, lequel est dans le Fils et qui
vient du Père, c'est donc demeurer en Jésus comme dans le
centre où se réunissent le ciel et la terre. — Que cet amour,
dont parle Jésus, soit celui qu'il nous porte ou celui que nous
avons pour Lui (car le grec peut se traduire de ces deux ma-
nières), Jésus reste toujours ou la source d'où découle l'amour
ou le centre auquel il aboutit.
408 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
Dans sa sollicitude toute de tendresse, Jésus
nous en indique le moyen : L'aimer, c'est Lui
rester fidèle ; demeurer dans son amour, c'est
Lui obéir en tout et ne vivre que pour Lui plaire.
« Si vous gardez mes commandements, vous de-
meurerez dans mon amour, comme j'ai gardé
les commandements de mon Père et je demeure
dans son amour \ » Il nous associe ainsi à l'amour
que son Père a pour Lui et à l'amour qu'il lui
porte à son tour, afin de nous mieux confondre
ensuite dans l'unité du Père et du Fils : « Père,
qu'ils soient un en nous'1 », et de consommer, par
là, la Mission qu'il avait reçue de son divin Père :
« J'ai consommé l'œui>re que vous m'aviez don-
née à faire7, », et qu'éclaire l'amour éternel dont
Il remplit l'âme de ses disciples, « Père saint,
que l'amour dont vous m'avez aimé soit en eux
et que moi aussi je sois en eux à jamais 4. »
Nous ne pouvons laisser le Verbe Incarné re-
monter vers son Père, sans remarquer qu'avant
de terminer sa vie mortelle, Il s'est donné une
autre vie destinée à continuer la première et à
assurer aux âmes les grâces qui devront les con-
duire à la vie éternelle. L'Eucharistie nous appa-
raît comme le dernier reflet du Soleil de Justice
qui disparaît au Golgotha. Il jette ses derniers
1 Jean, xv, 10. — 2 Id., xvii, 21. — 3 Ibid., 4. — * Ibid., 26.
AMOUR DU A JESUS VERBE INCARNE 4O9
feux avec une intensité qui ressemble plutôt à
une aurore qui se lève et dont les clartés illumi-
neront le monde jusqu'à la fin des temps. Les
ténèbres du Calvaire sont dissipées par ce volcan
d'amour toujours en activité, qui projette au loin
sa lumière et sa chaleur. Le divin Crucifié qui
meurt sur la Croix reprend naissance sur nos au-
tels et revit dans tous les Tabernacles du monde.
Il prolonge son Incarnation à travers les siècles
et II dresse partout des Calvaires mystiques pour
redire aux hommes son éternel amour.
N'étant plus là pour s'offrir encore, Il se choisit
des Lévites qu'il consacre exclusivement à son
service et auxquels II communique la divine
puissance de son Sacerdoce. Ce qu'il a fait une
fois en s'incarnant, ses Prêtres le feront tous les
jours, sous tous les cieux et au milieu de tous les
peuples. Ils uniront dans un même Sacrifice la
vie et la mort du Sauveur, et ils distribueront
aux âmes le même Pain de vie que Jésus consa-
cra pour la première fois au soir de la Cène et
qu'il a laissé à ses enfants, jusqu'à la consomma-
tion des siècles, comme le gage suprême de son
amour infini.
En contemplant Jésus se survivant ainsi à Lui-
même et multipliant sa présence par le monde,
comment n'être pas attendri et frappé de cette cha-
rité divine qui ne connaît ni mesure ni limites.
410 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
Jésus nous aime, et son amour embrasse tous les
hommes et réunit tous les siècles en un seul pré-
sent. Le Cénacle renferme toutes les églises du
monde ; à la table de la Cène se pressent les géné-
rations de tous les temps ; la même parole consé-
cratrice rend Jésus présent, et la même charité
Le livre à toutes les âmes affamées de son amour.
Si Jésus ne s'était pas incarné, nous n'aurions
point l'Eucharistie ; si Jésus n'était honoré de
son Sacerdoce éternel, nous n'aurions point ses
Prêtres pour Le représenter dans l'office de Sa-
crificateurs.
Au nom de tous les Sacrifices offerts sur nos
autels ; au nom de toutes les Hosties qui rem-
plissent nos Ciboires ; au nom de tous les Prêtres
qui sacrifient et de toutes les âmes qui commu-
nient : rendons grâces à Jésus le Verbe Incarné
fait Sacrement, à Jésus la divine Victime sans
cesse immolée dans l'Eucharistie, à Jésus Prêtre
Eternel dont le Sacerdoce rayonne et demeure
dans toutes les âmes sacerdotales.
A Jésus Prêtre et Victime
au Très Saint Sacrement de l'autel,
amour, louange et gloire éternelle
dans les siècles des siècles t
Amour à Jésus, le Verbe Incarné
O mon Jésus, amour éternel,
qu'une infinie charité a fait descendre du ciel,
et qui, sous les voiles de votre humanité,
continuez à être l'objet des tendres complaisances
de votre divin Père.
O mon Jésus, amant passionné des âmes,
qui Vous consumez du désir
de Vous immoler pour elles,
et qui avez employé toute votre vie
à les guider, à les instruire
et à leur prouver votre amour.
O mon Jésus, tendre compagnon de mon exil,
qui demeurez dans l'Eucharistie
pour ne point me quitter,
et qui me nourrissez de votre chair adorable.
O mon Jésus, Prêtre Eternel
de votre ineffable Sacrifice,
qui donnez à vos Prêtres le pouvoir
de Vous faire constamment revivre et mourir :
à Vous, toute la reconnaissance de mon amour ;
à Vous, toutes les tendresses de mon cœur;
à Vous, les éternelles louanges de toutes les âmes
qui Vous aiment et Vous béniront à jamais!
VÉRITÉ ET AMOUR
VÉRITÉ ET AMOUR
« Que la grâce, la miséricorde et
la paix soient avec vous, de la part
de Dieu le Père et de Jésus-Christ,
Fils du Père, dans la vérité et la
charité. »
11 Jean, I, 3.
Jésus est Dieu
et Homme tout à la fois
Dieu avant l'Incarnation, existant de toute éter-
nité — Dieu après l'Incarnation, ne perdant rien
de sa Divinité — Dieu révélé par ses Mystères —
Dieu prouvé par ses enseignements et ses mi-
racles — Dieu aimant les hommes d'un amour
infini et se constituant leur Sauveur.
Homme possédant la nature humaine, comme
tous les hommes — Homme composé d'un corps
et d'une âme — Homme vivant dans les condi-
tions ordinaires de toute existence humaine —
Homme sujet aux souffrances et à la mort.
41 6 DE LA CONDITION DE 1.' HOMME- DIEU
Homme-Dieu unissant les deux natures, divine
et humaine, dans sa Personne divine — Homme-
Dieu possédant toutes les perfections divines et
humaines — Homme-Dieu élevant en Lui l'hu-
manité à la dignité de la Divinité — Homme-Dieu
conservant éternellement la nature humaine qu'il
s'est unie divinement.
Homme-Dieu opérant des œuvres divines par
des moyens humains — Homme-Dieu se cons-
tituant victime pour les péchés du monde —
Homme- Dieu pouvant souffrir et mourir —
Homme-Dieu acquérant, par sa vie et par sa
mort, des mérites infinis pour le salut des âmes.
G Jésus I donnez-moi l'intelligence
de l'ineffable mystère de l'Union hypestatique.
Jésus, comme Dieu,
est infiniment parfait
Parfait, parce que les perfections en Lui sont
essentielles — qu'il ne peut pas ne pas les pos-
séder — que, les possédant, elles ne peuvent pas
VÉRITÉ ET AMOUR 417
ne pas être parfaites — que la plénitude et la
perfection de toutes ses perfections sont insé-
parables de son essence divine.
Parfait, parce que les perfections en Lui
sont nécessaires — d'une nécessité intrinsèque
et absolue — d'une nécessité qui exclut toute
possibilité de contingence — d'une nécessité
aussi essentielle que son existence divine elle-
même.
Parfait, parce que les perfections en Lui sont
éternelles — qu'elles ne connaissent ni commen-
cement, ni interruption, ni fin — qu'elles ont été
et seront éternellement les mêmes — que leur
éternité de plénitude est égale à leur éternité
d'existence.
Parfait, parce qu'il est le principe et la source
de toutes les perfections possibles — qu'aucune
perfection ne pourra jamais égaler la sienne —
qu'il demeurera à jamais le type et l'idéal de
toute beauté, de toute grandeur, de toute sain-
teté et de toute perfection, dans le temps et dans
l'éternité.
O Jésus ! donnez-moi la science
de vos adorables et éternelles perfections.
4l8 DE LA CONDITION DE L'HOMME-DIEU
Jésus, comme Homme,
est inférieur dans sa nature humaine,
à sa nature divine
Inférieur par état, puisqu'il n'est qu'une créa-
ture vis-à-vis du Créateur — puisque son âme
créée est l'œuvre de la toute-puissance divine —
puisque son corps est une matière périssable
— puisque son humanité reçoit sa perfection de
sa divinité.
Inférieur par dépendance, puisqu'il est soumis
à Dieu comme toutes les créatures humaines —
puisque son être humain repose et s'appuie sur
sa Personne divine — puisqu'il est venu pour
accomplir les volontés de son divin Père — puis-
qu'il s'est constitué sa Victime pour le salut du
genre humain.
Inférieur par opération, puisque sa volonté est
soumise et subordonnée à sa volonté divine —
puisque le mérite de ses actes humains dépend
de l'efficacité que leur communique sa perfection
divine — puisque son âme n'agit pas nécessai-
rement par elle-même, mais seulement par la
vie créée que Dieu lui a donnée.
VÉRITÉ ET AMOUR 4 19
Inférieur par durée, puisqu'il a eu un commen-
cement — puisque ce commencement a été pré-
cédé du néant — puisqu'il n'a pu exister que par
un principe éternel, dont II dépend — puisque
son immortalité même n'est qu'une participation
à l'éternité qui est essentielle en Dieu.
O Jésus î faites-moi comprendre
combien est adorable votre Humanité
unie à votre Divinité.
Jésus, en tant qu'Homme -Dieu,
passe par divers états
Etat de créature, qui Le constitue membre de
l'humanité — qui Lui en fait porter les humilia-
tions, les nécessités et les misères — qui L'oblige
à reconnaître les droits souverains de Dieu —
qui Lui impose des devoirs et des obligations, la
nécessité de pratiquer la vertu et de rendre à
Dieu tous les hommages qui lui sont dûs.
Etat d'hostie, puisqu'il est venu pour s'immo-
ler — puisqu'il s'est établi dans cette attitude
d'holocauste perpétuel dès le premier instant de
420 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
son Incarnation — puisqu'il n'a pris un corps
que pour pouvoir le sacrifier — puisque sa mis-
sion terrestre devra prendre fin avec son Im-
molation.
Etat de vie, vie humaine et terrestre, qui passe
par toutes les phases de la croissance, du déve-
loppement et du perfectionnement apparent —
qui connaît la succession des événements ter-
restres et la variation des choses humaines — qui
subit les lois de la nature et les lois humaines
— qui passe par la douleur et se termine dans
la mort.
Etat de perfection, où toutes les vertus sont
pratiquées — où tout est divinement spiritualisé
— où rien n'est laissé au caprice, à l'indifférence,
à l'insouciance ou à l'habitude, mais où tout est
vivifié par des inspirations et des fins surnatu-
relles — où les moindres actes acquièrent un
mérite infini et procurent à Dieu une gloire par-
faite — où les âmes de tous les temps viendront
contempler leur divin idéal et puiser les grâces
capables de les conduire à la sainteté.
O Jésus ! laissez-moi contempler
les sublimes beautés de votre état mortel
et accordez-moi la grâce
de Vous suivre et de Vous imiter.
VERITE ET AMOUR 421
Jésus, le Verbe Incarné,
remplit diverses missions
Mission de glorifier son divin Père — d'apaiser
sa justice — de lui rendre l'honneur que le péché
lui avait enlevé — de rétablir l'ordre établi par
lui à l'origine du monde — de lui offrir, par son
Incarnation, autant d'hommages, d'adoration et
d'amour, qu'il est possible à l'humanité de le faire.
Mission de révéler Dieu aux hommes — de
faire connaître ses perfections infinies et ses
divines amabilités — d'enseigner ses droits sa-
crés et les devoirs de l'humanité à son égard —
de faire ressortir sa bonté, sa miséricorde et son
amour infinis — de lui unir les âmes par les liens
d'une indissoluble charité.
Mission d'enseigner aux hommes toutes les
vertus — de les remettre dans le chemin du de-
voir — de se faire leur divin exemplaire — de
les appeler à la perfection et de leur donner les
grâces pour y parvenir — de vivre de leur vie
pour leur apprendre à sanctifier tous les états —
de leur donner la science des vérités éternelles
— de les conduire à leur fin dernière — de les
faire vivre de foi en sa mission, de confiance en
422 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
ses promesses, d'amour pour ses miséricordes et
ses bienfaits, de soumission et d'abandon à toutes
les volontés divines.
Mission de sauver le genre humain de la dam-
nation éternelle — de rectifier ses voies — de se
substituer à lui pour subir les châtiments qu'il
avait mérités — d'expier ses péchés — de se cons-
tituer Victime pour le racheter — de souffrir et
de mourir pour accomplir cette œuvre d'infini et
éternel amour.
© Jésus ! donnez-moi l'intelligence
des sublimes missions de votre vie mortelle,
que Vous continuez à exercer dans l'Eucharistie,
mémorial de toutes vos merveilles.
Jésus, Sauveur de l'Humanité,
se révèle à nous
par des caractères essentiels
Caractère de Médiateur, entre Dieu et les
hommes — entre la Justice divine et les péchés
du monde — entre la Miséricorde divine et le
repentir de l'humanité — entre la Puissance di-
vine et l'impuissance de la créature — entre la
VERITE ET AMOUR 42->
Bonté divine et les supplications des hommes
— entre la Charité divine et l'amour des âmes.
Caractère de Docteur, enseignant la doctrine
du salut par la parole et par l'exemple — révélant
les mystères et les vérités éternelles — parlant de
la Trinité Sainte et de ses infinies perfections —
expliquant sa mission divine, son origine éter-
nelle, sa gloire future — annonçant sa Passion,
sa mort et son triomphe dans la Résurrection et
l'Ascension — appelant les âmes à Le suivre, les
éclairant, les instruisant, les dirigeant, les forti-
fiant — révélant son immense amour et donnant
ainsi à l'humanité le secret de toutes les vertus
et l'héroïsme de tous les sacrifices.
Caractère de Victime, pour la gloire de son di-
vin Père et pour le salut du genre humain — vic-
time pour expier les péchés de tous les hommes,
sans en excepter aucun — victime par l'état d'hos-
tie perpétuelle — victime par toutes les humilia-
tions et les souffrances de sa vie — victime par
les atroces douleurs de sa Passion et de sa mort —
victime par une soumission amoureuse et totale
à toutes les volontés divines — victime par un
désir véhément de la souffrance, dont se nourrit
son amour — victime au Calvaire, et victime
dans l'Eucharistie qui perpétue dans le monde et
son Sacrifice et son état d'immolation.
424 DE LA CONDITION DE L HOMME-DIEU
Caractère de Sacrificateur, chargé d'immoler la
divine Victime — sacrificateur possédant sur elle
tous les droits d'autorité et de puissance que lui
confère sa sublime fonction — sacrificateur divin
dune victime divine — sacrificateur tout de cha-
rité d'une victime d'amour — sacrificateur parfait
d'une victime rédemptrice — sacrificateur perpé-
tuel d'un sacrifice ininterrompu, par l'Eucharistie
que les Prêtres conservent à l'humanité.
O Jésus î révélez-Vous à mon âme
et faites-moi comprendre
les sublimités de vos divins caractères.
Jésus, en tant que Verbe Incarné,
est l'objet d'un amour universel
Amour de Dieu le Père pour son Verbe éter-
nellement engendré devenu le Verbe Incarné —
amour pour le Fils de ses éternelles complai-
sances — amour pour le divin réparateur de sa
gloire — amour pour le divin révélateur de sa
miséricorde et de sa charité infinies — amour
pour la douce Victime de l'humanité — amour
pour le divin Sacrificateur du grand et suprême
Sacrifice.
VÉRITÉ ET AMOUR 425
Amour de Jésus Lui-même pour son Incarna-
tion — amour pour la nature humaine, dont II
s'est revêtu, et qui Lui permet de se constituer la
créature, l'adorateur et la victime d'amour de
son divin Père — amour pour l'humanité, dont
II fait partie, et dans la réhabilitation de laquelle
Il voit et la gloire de Dieu et le salut des âmes
— amour pour sa condition humaine qui Lui
sert à prouver aux hommes son immense et in-
finie charité — amour pour sa mission de Média-
teur et de Sauveur — amour pour son propre
Sacrifice offert par la puissance de son éternel
Sacerdoce.
Amour de l'humanité pour son divin Libéra-
teur — amour pour la personnification vivante
de la Divinité dans le Verbe Incarné — amour
pour la manifestation solennelle de la miséri-
corde et de la charité de Dieu pour les hommes,
par l'Incarnation et la Rédemption — amour pour
Jésus se faisant le modèle de toutes les vertus —
amour pour Jésus enseignant toute vérité, con-
duisant dans les voies du salut, acquérant des
mérites infinis et prodiguant ses grâces — amour
pour Jésus ouvrant tout grand son Coeur et invi-
tant tous les hommes à aller y puiser les vertus
et les grâces qui font les saints — amour pour
Jésus se vouant à la souffrance et à la mort pour
donner à tous le ciel avec la vie.
426 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
Amour des âmes fidèles pour le Verbe Incarné
se perpétuant dans l'adorable Sacrement de l'Eu-
charistie, par le ministère des Prêtres honorés
de son éternel Sacerdoce — amour d'adoration
devant cet ineffable Mystère qui nous livre la
Divinité et l'Humanité du Sauveur — amour de
reconnaissance en retour de ce bienfait indicible
accordé aux hommes jusqu'à la consommation
des siècles — amour de louange pour tant de su-
blime majesté dans un tel abîme d'abaissement et
d'humilité — amour de tendresse pour cette cha-
rité inénarrable que ni la durée des siècles ni l'in-
différence des hommes ne sauraient jamais lasser.
O Jésus ! mon doux Agneau,
mon adorable Sauveur et mon tendre Emmanuel,
je ne Vous demande qu'une grâce :
celle de Vous aimer comme Vous aime votre Père,
et de toujours mieux Vous connaître
afin de Vous aimer d'un amour éternel.
TABLE DES MATIÈRES
Dédicace i
Introduction 3
Préliminaires i3
CHAPITRE PREMIER
Des deux natures
et de l'unité de Personne en Jésus 23
I. — Jésus est Dieu : ses œuvres le prouvent. 26
II. — Jésus est Dieu : les mystères de sa vie
l'enseignent 39
III. — Jésus est Dieu : ses enseignements le
démontrent 69
IV. — Jésus est homme : sa vie le prouve ... 77
V. — Jésus est homme : sa mort le confirme . 86
VI. — L'Union hvpostatique 89
A Jésus, Dieu et Homme 107
428 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
CHAPITRE DEUXIEME
De l'égalité des perfections
en Dieu 111
I. — Il y a égalité de perfections en Dieu,
parce qu'il est infiniment parfait ... 114
II. — Il y a égalité de perfections en Dieu,
parce qu'il est absolument nécessaire. 122
III. — Il y a égalité de perfections en Dieu,
parce qu'il est éternel 129
A Jésus, l'Eternel \r>~
CHAPITRE TROISIEME
De l'inférierité de l'humanité
en Jésus 141
I. — Infériorité de l'humanité en Jésus, dans
son essence 145
II. — Infériorité de l'humanité en Jésus, dans
son origine et sa dépendance 148
III. — Infériorité de l'humanité en Jésus, dans
sa durée 07
IV. — Infériorité de l'humanité en Jésus, dans
son existence terrestre et mortelle . . 161
A Jésus, Dieu-Homme 169
TABLE DES MATIERES 429
CHAPITRE QUATRIÈME
De la différence des états en Jésus 173
I. — Son état de créature 176
II. — Son état de suppliant vis-à-vis de son di-
vin Père 181
III. — Son état d'hostie sans cesse offerte pour
le salut du monde 186
IV. — Son état de réclusion dans le sein de sa
Mère 191
V. — Son état d'enfance 198
VI. — Son état d'adolescence 204
VII. — Son état d'apostolat 214
VIII. — Son état eucharistique 221
IX. — Son état glorieux 227
A Jésus, dans sa vie mortelle 235
CHAPITRE CINQUIEME
Des principales missions de Jésus 239
I. — Réparer l'outrage fait à Dieu 247
II. — Réhabiliter et sauver l'humanité .... 262
III. — Se faire le modèle des vertus 264
IV. — Enseigner aux hommes la science du salut 276
V. — Fonder son Eglise 288
VI. — Remplacer les sacrifices anciens par un
sacrifice nouveau 296
A Jésus, l'Envoyé de Dieu 3o3
430 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
CHAPITRE SIXIEME
Des caractères essentiels
en Jésus 307
I. — Jésus Médiateur 3n
II. — Jésus Docteur et Législateur 321
III. — Jésus Victime 33g
IV. — Jésus Sacrificateur 353
A Jésus, le grand Pacificateur 365
CHAPITRE SEPTIEME
De Tameur dû à Jésus,
Verbe Incarné 36g
I. — Le Verbe Incarné, objet des complai-
sances infinies de Dieu le Père. . . . 377
IL — L'amour de Jésus pour le mystère de son
Incarnation 38i
III. — L'amour dû par l'humanité au Verbe In-
carné 387
IV. — L'amour dû au Verbe Incarné à cause de
ses conditions de vie 5^3
V. — L'amour dû au Verbe Incarné dans ses
diverses missions 403
Amour à Jésus, le Verbe Incarné 411
TABLE DES MATIÈRES 43l
VÉRITÉ ET AMOUR
Jésus est Dieu et Homme tout à la fois 4l5
Jésus, comme Dieu, est infiniment parfait. ... 416
Jésus, comme Homme, est inférieur dans sa na-
ture humaine à sa nature divine. ... 418
Jésus, en tant qu'Homme-Dieu, passe par divers
états 419
Jésus, le Verbe Incarné, remplit diverses missions 421
Jésus, Sauveur de l'humanité, se révèle à nous
par des caractères essentiels 422
Jésus, en tant que Verbe Incarné, est l'objet d'un
amour universel 424
BT 254 .M37 V.2 SMC
Marie Eugène de la
Croix, Père.
Jésus mieux connu
plus aime dans son
AWM-6159 (mcsk)